II
Le vingt-cinq octobre.
Tout le monde à KaibaCorp connaissait la date exacte de l'anniversaire de Kaiba Seto. Ce n'était pas un secret.
Leur CEO étant un personnage public depuis son adoption par Gôzaburô, il suffisait d'une simple requête dans un moteur de recherche pour la dénicher dans une encyclopédie en ligne. Même sans chercher l'information, il était difficile de la manquer : les émissions et magazines people se faisaient une joie de rappeler tous en chœur que Kaiba Seto, à vint-cinq ans ce jour précis, était toujours célibataire.
Bien sûr, ces articles n'étaient pas au goût dudit Kaiba Seto, mais il savait qu'il ne pouvait pas neutraliser – pour dire les choses de façon politiquement correcte – les pseudo journalistes et les paparazzis qui espionnaient ses moindres faits et gestes afin de les livrer et de les interpréter dans la presse à scandale. Cela ne signifiait pas qu'il ne s'y était jamais essayé, cependant. Il n'avait jamais été doué d'une grande patience, bien que son attitude froide puisse le faire croire. Il avait plus d'une fois effectué quelques versements de compte offshore à compte offshore pour voir disparaître des individus enquêtant sur la mort de son père adoptif. Ce qu'il avait fait pour récupérer les précieuses cartes du dragon blanc aux yeux bleus, il pouvait le faire pour protéger son entreprise et sa famille.
Tout en se renversant dans le confortable fauteuil en cuir, Seto passa son doigt sur l'écran pour faire défiler une nouvelle fois les Unes qui le concernaient sur l'application d'actualités. Dans sa précipitation, son employé avait oublié sa tablette.
Au fur et à mesure de sa lecture, une demi-heure plus tôt, le visage de Seto s'était peu à peu décomposé jusqu'à en devenir livide. Ses lèvres avaient formé une fine ligne exprimant mépris, dégoût et fureur et, depuis, il était resté bloqué sur la même expression.
Peut-être… peut-être qu'il allait effectivement neutraliser certaines personnes.
Cela avait commencé classiquement, pourtant.
« Le génial CEO de KaibaCorp toujours célibataire, mais pour combien de temps ?! ». Ce genre d'articles rappelait sa biographie de façon succincte, ses multiples exploits y compris de nature philanthropique et le vide stellaire de sa vie sentimentale. Il n'aimait pas cette impression d'être un simple produit sur le marché, mais il pouvait la tolérer. Rien ne lui nuisait réellement.
« Il n'est toujours pas trop tard pour mettre la bague au doigt à l'homme le plus riche du monde, mesdames ! ». Ces papiers étaient déjà bien moins à son goût, alors que les précédents lui faisaient déjà grincer des dents. Ils vantaient la solidité de son empire financier en balayant tout ce que KaibaCorp avait apporté au monde en matière de technologie de pointe. Ils piétinaient aussi tout ce que le conglomérat entreprenait pour l'éducation et la protection des enfants dans les pays en voie de développement ou, quand ils le mentionnaient, seulement pour envisager une arrière-pensée cynique de sa part. Aider les pauvres, ça faisait toujours bien. Plus encore, il détestait ce ton paternaliste à l'égard des « dames », cette injonction à peine voilée qui leur était faite de lui courir après, comme si elles ne pouvaient pas imaginer plus grande réussite dans leur vie.
« Kaiba Seto vu avec … ! Un mariage en perspective ? ». Même s'il haïssait que toutes ces photos soient sorties de leur contexte, c'était attendu de la part de la presse de caniveau de lui prêter des relations avec toute jeune femme surprise à moins de cinq mètres de lui. Une année, ils lui avaient imaginé une aventure avec Mai, simplement parce qu'il lui avait légèrement souri tout en lui remettant son trophée lors d'un tournoi américain duquel il était sponsor. Une autre, cela avait été Anzu, alors qu'il la félicitait lors de la première de la comédie musicale où elle dansait. Il s'était à moitié endormi durant la représentation, en vérité, mais Mokuba lui avait suggéré qu'il devait se montrer poli et plein de tact à l'égard de ses anciens camarades de classe. Après tout, c'étaient les rares personnes hormis lui-même et Isono en qui il pouvait avoir confiance en cas de problème. Humpf.
Le doigt de Seto glissa encore, et il arriva sur l'un des articles qui avaient poussé le chef du département des relations presse à réclamer une entrevue au plus vite. Seto en avait avalé son café de travers dès le moment où ses yeux avaient balayé les premiers mots.
« Kaiba est-il gay ? Les noirs secrets du CEO de KaibaCorp ! ». Ce n'était qu'un titre parmi d'autres du même genre. Les articles, teintés d'homophobie larvée, essayaient de démontrer avec force photos qu'il avait entretenu différentes relations depuis le lycée avec de jeunes hommes de sa connaissance. Pire encore, ils avaient osé afficher Yûgi et Jônouchi, qui étaient tous deux secrètement sur le point de se marier, l'un avec Anzu, l'autre avec Mai. Un article allait jusqu'au point de lui inventer une histoire illicite avec Pegasus, parce que, évidemment, c'était la seule explication possible quant au fait que Seto se soit précipité sur son île dès l'instant où il était sorti du coma. Un autre disait que…
La nausée le gagna, et il reposa la tablette pour se masser le front. S'il en lisait plus, il allait vomir dans la corbeille.
C'était une première, tant et si bien qu'il ne savait pas comment gérer la situation. Réfuter en bloc et tenter à nouveau la stratégie de la fiancée secrète, comme venait de lui conseiller le chef du département des relations presse, semblait la solution la plus logique… Cependant, il lui avait suffi d'ouvrir les réseaux sociaux pour voir que la partie acceptable – celle qui lui prêtait des relations avec Yûgi, Jônouchi et d'autres hommes de son âge – recevait l'appréciation de personnes concernées. En annonçant brutalement qu'il n'était pas gay ni même bi, il enverrait le message qu'il était honteux de l'être, ce qu'il ne voulait pas, ne serait-ce que par respect envers certains employés de KaibaCorp. En plus, les groupes extrémistes qui lui reprochaient de promouvoir le satanisme via ses hologrammes verraient en cette confession un revirement dans la politique de l'entreprise. Il était hors de question qu'il leur offre le moindre iota de satisfaction. Depuis des années, KaibaCorp engageait quiconque possédait du talent, sans discrimination d'origine, de relation, de genre ou de préférence sexuelle. Son instinct lui disait donc de se moquer de cette partie-là de l'histoire et de laisser ses prétendus amants démentir eux-même.
Pegasus, c'était toute autre chose. Certes, les années n'avaient pas diminué sa rancœur envers l'homme, aussi Seto se moquait-il bien que Pegasus passe pour un pervers aux yeux des gens. Ce qui était plus embêtant, c'était les sentiments que l'on prêtait à Seto, ainsi que le fait que Pegasus ait plusieurs enfants adoptifs. D'ici à ce que ces journalistes de pacotille les harcèlent dans l'espoir de dénicher des détails croustillants sur leurs rapports avec l'homme… Et puis, il y avait le risque que cela nuise aux ventes d'Industrial Illusion et donc, par extension, à la bonne santé financière de KaibaCorp. Il se devait d'agir avant que les rumeurs scabreuses enflent et blessent quelqu'un d'innocent ou détruisent la réputation des deux sociétés.
Et puis, il y avait la dernière partie, la cerise pourrie sur un gâteau déjà bien merdique, celle qui nuisait à la fois à sa famille et à sa société si elle devait connaître un développement médiatique.
Que des gens puissent publier des choses aussi dangereuses sans se soucier des conséquences lui faisait perdre le peu de foi qu'il accordait encore à l'humanité, au nom du bénéfice du doute.
— Joyeux anniversaire, Seto, maugréa-t-il entre ses dents.
La porte s'ouvrit au même instant, et Seto se redressa bien droit sur son fauteuil quand Mokuba entra.
Son cadet avait attaché ses cheveux noirs en une queue de cheval un peu lâche, comme il en avait pris l'habitude depuis quelques mois. Apparemment, c'était sa réponse à la remarque d'un des membres du département des relations publiques lui ayant mentionné que beaucoup de partenaires trouvaient que sa coupe faisait mauvais genre. Mokuba se moquait bien de l'avis de bureaucrates et de chefs d'entreprise japonais particulièrement coincés. Comme Seto s'en moquait lui aussi, il n'avait pas jugé nécessaire d'appuyer le département, d'autant plus que ses employés lui auraient ensuite dit qu'assister à des réunions d'importance internationale en étant vêtu de son iconique manteau blanc était un autre « no-no ».
Mokuba approcha du bureau sans se départir de son sourire, bien qu'il lui eût suffi d'un regard pour constater que son aîné était encore plus tendu que les années précédentes. Il était même blême, comme s'il venait d'apprendre une nouvelle particulièrement terrible.
La dernière fois que Mokuba avait vu Seto ainsi, c'était en apprenant que son rival avait disparu, ce qui avait conduit à six longs mois d'obsession où chacune de ses actions n'avait eu que pour but de le ramener… Mokuba sentit l'angoisse monter en lui. Toutefois, il décida d'attendre d'avoir le fin mot de l'histoire avant de céder à la panique.
— Tu as lu les articles de la presse à scandale aujourd'hui ? questionna Seto.
Mokuba baissa les yeux sur la tablette autour de laquelle les mains de son aîné s'étaient crispées. Le logo de KaibaCorp était à peine visible entre ses longs doigts.
— Je ne lis jamais leurs articles.
Il ajouta avec un rictus narquois visant à dédramatiser la situation :
— Même si j'aime voir les gens des départements de relations publiques et presse hyperventiler… Mokuba-sama, tout le monde a vu le tatouage sur votre dos ! Nous vous avions dit de ne pas aller à la plage !
Son imitation ne déclencha aucun sourire chez son frère.
Seto se mordit les lèvres et se concentra à nouveau sur l'écran. Il ne se sentait que rarement mortifié. En fait, il ne se souvenait pas avoir été un jour mortifié depuis la mort de Gôzaburô. Il l'était présentement.
Comment parler de la chose à Mokuba, au juste, alors qu'ils ne discutaient presque jamais de leur vie intime ? Existait-il le moindre livre qui puisse l'aider ? Non, sûrement pas. Ce n'était pas comme à l'époque où il avait dû lui expliquer les relations sexuelles. Franchement, il était heureux de n'avoir qu'un seul frère et aucun enfant, parce qu'il n'était pas près de recommencer de si tôt. Encore plus au souvenir du sourire goguenard de son cadet, grandement amusé par son inconfort.
— Tu sais que je traîne souvent avec Yûgi-kun et Jônouchi-kun, hein ? avait-il fait remarquer quand Seto avait eu terminé son cours express avec la peur de devoir recommencer dans quelques jours ou mois si jamais Mokuba lui annonçait avoir oublié à quoi servaient les préservatifs. C'est pas comme si je savais rien de ça…
Seto avait sincèrement maudit ses prétendus amis, ainsi que son cadet pour être beaucoup trop en avance sur son âge à son goût. À moins qu'il ait tout simplement raté le moment où Mokuba était passé du stade de l'enfant à celui d'adolescent uniquement guidé par ses hormones et ses fantasmes. Après tout, Seto n'avait pas vraiment eu le luxe de connaître cette phase…
— Quel est le problème, au juste ? Avec qui ils t'ont inventé une relation, cette fois ?
Seto, arraché au fil de ses pensées, considéra à nouveau Mokuba, les yeux vides.
Mokuba changea de jambe d'appui et rangea une main dans la poche de son pantalon avec une fausse décontraction. Même avec son costume trois-pièces couleur beige qui lui donnait un air presque sérieux, la plupart des gens n'arrivaient pas à croire qu'il soit vraiment le vice-président de KaibaCorp jusqu'à ce qu'il précise que, non, il ne s'agissait pas d'un coup de pub et que, oui, il s'occupait bien des affaires du conglomérat au nom de son aîné quand celui-ci n'était pas disponible.
— Quelques actrices… répondit Seto, prudent.
Mokuba laissa échapper un ricanement nasal.
— Est-ce qu'elles sont mondialement célèbres, au moins ? Je ne peux pas laisser mon grand-frère convoler avec une simple actrice de drama !
Seto eut l'ombre d'un sourire, vite effacé à la pensée de la façon dont risquait de se dérouler la suite de la conversation.
Après quelques secondes d'un long silence de plus en plus inconfortable, il se résolut à tendre la tablette. Montrer serait plus simple.
Mokuba prit précautionneusement l'appareil dans ses mains, lui adressa un regard interrogateur puis commença à parcourir le début du fil d'actualité en gloussant.
— Oh, s'ils savaient pour les comptes offshore, ils te qualifieraient d'homme le plus riche de tous les temps, commenta-t-il.
Seto se retint de verser dans l'autosatisfaction la plus narcissique. Il avait grandement fait fructifier la fortune des Kaiba, mais il n'était pas parti de rien, comme le lui aurait rappelé Jônouchi s'il avait été là. S'il devait aussi reconnaître un seul mérite à Gôzaburô, c'était d'avoir su le préparer à diriger la société. Il ne lui pardonnait pas pour autant le reste.
— Hé, je savais qu'il y avait quelque chose entre Yûgi, Katsuya et toi !
— Non, il n'y a rien !
Mokuba afficha un rictus moqueur, et Seto se maudit d'être tombé aussi rapidement dans le piège. Son cadet aimait le provoquer de temps à autre juste pour savourer sa réponse emportée.
— Mais c'est tellement amusant de te voir aussi embarrassé… Tu rougis.
— Non…
— Oh, si, tu rougis ! Tu es même plus rouge qu'une pivoine, encore plus rouge que quand Ryûji raconte ses exploits, encore plus rouge que quand tu as compris pour Katsuya et Mai, encore plus…
— Continue de lire, coupa Seto dans un grognement.
Il croisa les bras et fit pivoter son fauteuil tout en regrettant que ses cheveux ne soient pas assez longs pour masquer ses joues. L'insistance calculée de Mokuba les avait rendues brûlantes. Il détestait son corps de trahir ainsi son embarras. Pourquoi n'arrivait-il pas à museler ses émotions, à laisser les choses glisser sur lui comme elles l'auraient dû ?
Apprendre que ses amis allaient se marier avait été difficile. Pas parce qu'il les aimait, même platoniquement parlant, mais parce qu'il se voyait réaffirmer une nouvelle fois qu'il n'était pas un être humain normal et fonctionnel. Même quelqu'un d'aussi passionné par les jeux que Yûgi avait sauté le pas et commencé à dire qu'il préférait passer du temps avec Anzu plutôt que d'utiliser son compte sur Duel Links. Seto se rappelait la date et l'heure exacte de leur dernier duel. Cela remontait à trop longtemps à son goût.
— Ces élucubrations sur Pegasus sont de très mauvais goût, reprit Mokuba sans que son frère l'écoute réellement, et je peux voir pourquoi ça te chamboule autant, mais je suis sûr que…
Silence.
Seto se retourna lentement pour observer Mokuba. Son cadet, bouche entrouverte, mains tremblantes et yeux arrondis avec horreur, semblait avoir perdu tout usage de la parole. Sa réaction aida Seto à retrouver son propre sans froid et à redevenir le monstre de logique et de calcul qu'il était la plupart du temps. En tant qu'aîné, il avait pour devoir de protéger Mokuba. Il n'y parviendrait pas s'il continuait à laisser ces accusations l'atteindre sous prétexte qu'elles faisaient de lui un monstre comparable celui qui l'avait éduqué.
— Nous devons réfléchir à ce que nous allons dire et faire dans les prochains jours. Conférence de presse, procès en diffamation, meurtre…
Mokuba s'était entre-temps assis sur l'un des deux sièges et avait disposé la tablette sur le bureau pour continuer à lire. Pour une fois, il ne releva même pas par de vives protestations la possibilité que son frère puisse se débarrasser physiquement de quelqu'un. Il était trop occupé à relire plusieurs fois les mêmes phrases, puis à regarder des photos de Seto et de lui prises en cachette, puis à relire le passage le plus dérangeant en essayant de comprendre quel esprit malade avait lancé la rumeur en premier. L'une des photos le montrait quelques années plus tôt avec des bleus sur les jambes. Une autre, plus récente, avec un bras dans le plâtre, une expression de fatigue et de douleur sur le visage.
« Seto abuse-t-il de son cadet ? L'empêche-t-il par jalousie de nouer toute relation avec quiconque ? Si tu es en danger, envoie-nous vite un signe, Mokuba-kun ! »
Mokuba rabattit d'un seul coup la couverture de la tablette sur l'écran, interrompant du même coup son frère qui avait continué d'exposer ses plans potentiels, qui avaient évolué de la simple rectification des faits à la vengeance pure et simple. Mokuba se frotta les paupières tout en faisant de son mieux pour se nier à lui-même qu'il envisageait très sérieusement un assassinat pour la première fois depuis son enfance.
Mokuba aimait les gens. Même ses fans les plus acharnés, ceux qui étaient du genre à suivre ses moindres faits et gestes et à les commenter sur les réseaux sociaux, il les aimait. Les personnes qui avaient rédigé ces articles dérangeants, il ne les aimait pas… Même si Seto n'avait jamais parlé de ce que leur père adoptif lui avait fait, Mokuba devinait à quel point son aîné devait être affecté.
Sans rien dire, il plongea la main dans sa veste et sortit son téléphone portable. En l'allumant, il constata qu'il avait reçu un nombre astronomique de notifications et que l'équipe des relations presse s'était déjà chargée de répondre sur ces pages en son nom. Une bonne partie des gens trouvait les accusations ridicules, évoquant le fait qu'il s'était cassé le bras en faisant du ski à Aspen et qu'il venait à peine de sortir de l'hôpital quand il avait dû accompagner Seto à une réunion aux Nations Unies, raison pour laquelle il semblait autant souffrir. Mais d'autres s'inquiétaient pour lui et l'interpellaient directement.
Mokuba était bouleversé de constater que des personnes puissent croire ces élucubrations, que des personnes puissent vraiment penser que son frère avait… avait ce genre de relation avec lui.
Il s'humecta les lèvres en ouvrant sa boîte de réception et en survolant quelques-uns des messages qui s'y étaient accumulés en moins d'une heure.
— Pas besoin de paniquer, Seto.
Même si lui-même paniquait un peu…
— Je ne panique pas.
… et même si son aîné devait paniquer intérieurement tout en prétendant le contraire avec son expression la plus imperturbable, la même que celle qu'il avait offerte aux journalistes l'interrogeant sur sa mystérieuse disparition à peu près huit ans auparavant, la même que celle qu'il avait affichée alors qu'il réfléchissait à la conception de Death-T. Mokuba devinait presque les pensées qui défilaient derrière le regard impassible de Seto : « Je vais les trouver pour s'en être pris à ma famille. Je vais les tuer moi-même, et personne ne retrouvera jamais leur corps ». Il se devait d'agir avant que le simple fantasme devienne réalité.
— J'ai… Je crois que j'ai une solution à toutes ces rumeurs stupides, fit Mokuba à mi-voix. Mais je…
Il hésita et étudia son frère du regard. Il avait tellement espéré repousser ce moment. Seto avait très mal pris l'annonce des mariages de ses amis même si en public il avait agi comme si la chose lui était égale. Il l'avait aussi mal pris que le départ d'Atem pour l'au-delà et son propre retour forcé dans leur dimension.
— Promets-moi de ne pas faire tout un drame de ce que je vais te dire.
— Ce n'est pas mon genre.
— C'est tout à fait ton genre, corrigea Mokuba.
Il sourit à nouveau à la pensée de toutes les fois où le calme de Seto avait rompu et où s'il s'était emporté. Le problème de Seto n'était pas qu'il soit incapable d'exprimer ses sentiments. Au contraire, il savait très, trop bien les exprimer, avec bien souvent un manque de retenu complet. Son problème, c'était plutôt qu'il n'était pas à l'aise, après coup, avec le fait de les avoir exprimés. À cause de Gôzaburô…
Il reporta son attention sur son téléphone en constatant qu'il avait encore reçu un SMS, cette fois de Katsuya. Bon sang…
— Je dois appeler Shizuka.
Seto plissa les paupières, perplexe. Mokuba n'en fut pas étonné. Certaines choses lui échappaient totalement.
— Shizuka… Kawai Shizuka… La sœur de Jônouchi ? En quoi est-elle concernée ? Elle ne travaille pas pour KC et n'est pas non plus avocate ou journaliste à ce que je sache.
D'autres personnes auraient déjà fait « oh » et acquiescé. Pas son frère.
— Ce n'est pas un appel pour des raisons professionnelles.
Seto continua de le fixer avec confusion. Dans une tout autre situation, son incapacité à tirer toutes conclusions des indices subtils qui lui étaient lancés aurait été comique. Dans une tout autre situation, Mokuba n'aurait pas hésité à le taquiner sur le sujet, comme lorsqu'il l'avait fait quand Seto n'avait pas tout de suite compris pourquoi Katsuya et Mai n'avaient pas besoin de deux suites séparées pour le tournoi européen, l'année précédente.
— Mokuba, KaibaCorp a bien assez d'argent pour leur payer une suite à chacun, avait-il affirmé avec aplomb. Et je suis étonné que tu sois soudainement aussi pingre alors que tu as encore explosé le budget qui t'était alloué pour tes projets personnels.
— Je sais, mais leur payer à chacun une suite ne les empêchera pas de finir dans le même lit et de prendre le petit-déjeuner ensemble sous la couette, alors pourquoi se donner cette peine ?
Seto avait blanchi, puis avait rougi, avant de laisser carte blanche à Mokuba pour que les deux champions soient, hum, le mieux installés possible… et il ne voulait pas connaître les détails. Bien sûr, Mokuba lui avait donné des détails. La plupart inventés sur l'inspiration du moment. Il n'était même pas certain que les préservatifs goût bacon soient effectivement vendus à Londres.
— Ce que je veux dire, Seto, commença Mokuba avec un soupir las, c'est que Shizuka et moi n'aurions pas besoin de suites séparées si jamais nous devions voyager ensemble.
— Pourquoi voudrais-tu voyager avec Shi…
Toutes les étapes de la compréhension furent visibles sur le visage de Seto. D'abord le choc, ensuite l'incrédulité, puis l'inquiétude et, enfin, l'angoisse que Mokuba avait craint de voir apparaître depuis le jour où Shizuka et lui avaient décidé de sortir ensemble. Au bout d'un moment, Seto croisa les bras et se renfrogna pour prétendre maladroitement qu'il se moquait de la situation. Hélas pour lui, Mokuba le cernait trop bien pour se laisser méprendre par sa façade extérieure.
— Je voulais attendre après la lune de miel de Katsuya et Mai, déclara Mokuba, penaud. Je sais comment tu te sens à ce sujet.
Seto remua légèrement sur son siège et détourna peu à peu le regard.
— Je me sens parfaitement à l'aise avec ça.
— Et c'est pourquoi je t'ai retrouvé deux fois ivre dans ton laboratoire…
— Ce sont des choses qui arrivent quand on est adulte, prétendit Seto tout en cessant de lorgner le minibar de son bureau pour se concentrer sur le visage anxieux de son cadet.
— Je ne connais pas beaucoup d'adultes qui couvrent les murs et le sol de formules de calculs et de schémas dans le but de trouver un moyen de transférer la conscience de leurs amis dans le Duel Links afin d'empêcher leur mariage et de pouvoir jouer avec eux quand ils le désirent.
— J'étais… ivre…
— Et Mai et Katsuya ne vont pas arrêter de jouer à Magic & Wizard du jour au lendemain. C'est leur gagne-pain, Seto !
— Et Yûgi ne s'est pas connecté une seule fois en cinquante-neuf jours, quinze heures et vingt-quatre minutes ! rétorqua-t-il en tapant des poings sur la table.
Regrettant aussitôt son emportement, ainsi que la précision des chiffres qu'il avait énoncés, Seto se leva et alla se poster devant la baie vitrée. Il tourna volontairement le dos à son cadet pour lui cacher sa détresse émotionnelle, mais ce faisant il fut contraint de regarder son propre reflet.
Si Gôzaburô l'avait vu réagir ainsi, sans être capable de se maîtriser… Seto frissonna, et son dos lui donna l'impression de brûler. Il savait exactement quel genre de punition il aurait reçue pour avoir été aussi faible et pathétique.
— Un jour, murmura-t-il, ils sont « oh, il n'y a rien de plus important que les duels et mon honneur de duelliste », et le lendemain…
Mokuba ne plaisanta pas sur le fait que Yûgi avait sans doute d'autres genres de jeux à pratiquer avec Anzu dans l'immédiat. Son aîné serait capable de penser à quelque chose d'innocent comme le Monopoly ou affirmerait qu'il n'existait pas de meilleur jeu que Magic & Wizard. Mokuba aurait ensuite à lui expliquer que le sexe pouvait être beaucoup plus intéressant que Magic & Wizard, puis aurait à lui révéler pourquoi il en était aussi persuadé et, enfin, aurait à appeler chacune de ses ex pour qu'elles ne s'étonnent pas si jamais le CEO les fusillait du regard en les croisant fortuitement dans la rue.
Il ne plaisanta pas parce qu'il savait que Seto ne parlait plus de Yûgi ou de Katsuya.
Mokuba contourna le bureau pour rejoindre Seto et vint poser une main sur son épaule, ce qui lui valut un regard défiant.
— Ce n'est pas parce que j'aime quelqu'un que je vais t'abandonner.
Seto se contenta d'étreindre un peu plus fort son torse tout en reportant son attention sur la ligne d'immeubles qui se découpait sur l'horizon.
— Shizuka ne verrait pas d'inconvénients à vivre au manoir.
Seto laissa échapper un ricanement railleur et enfonça profondément ses doigts dans le tissu des manches de son sweat-shirt noir.
— Bien sûr que non ! C'est un véritable palais. Aussi grand que celui d'Atem. Mais avoir un grand palais n'a pas empêché Atem de me renvoyer ici…
— C'était pour ton bien.
Ainsi que pour celui de son cadet, mais Mokuba n'évoqua pas ce point. Comme pour d'autres choses, Seto et lui avaient du mal à parler de ces six longs mois où il avait disparu dans une autre dimension sans jamais lui promettre de rentrer. Se retrouver à la tête de KaibaCorp à treize ans avait été pour Mokuba l'une des plus terribles expériences de son existence malgré le soutien d'Isono, des employés de KaibaCorp, de Yûgi et de ses amis…
— Tu serais mort si tu étais resté plus longtemps là-bas.
Seto garda le silence, et seule la crispation encore plus intense de ses doigts sur ses bras indiqua à Mokuba que son aîné écoutait encore.
— Atem a gardé la boîte quantique, finit-il par dire avec des accents de reproches.
— Parce que tu serais mort aussi si tu étais retourné là-bas. Tu sais que tu ne supporterais pas un autre voyage dimensionnel.
Seto laissa retomber ses bras le long de son corps et appuya son front contre la vitre froide.
— Je suis désolé, souffla-t-il alors que Mokuba lui frottait le dos. Je devrais veiller sur toi alors que c'est souvent toi qui…
Il n'acheva pas sa phrase. Il n'en avait pas besoin. C'était une évidence pour eux deux. Seto avait dû grandir trop vite et avait accepté le pire entre les mains de Gôzaburô pour assurer un avenir heureux à Mokuba. Au cours du coma de son frère, Mokuba avait vu plus d'une fois les cicatrices parsemant son corps, et ce n'était que la surface visible de l'iceberg… À cette époque, il avait appris à accepter le fait que Seto ne serait plus jamais le grand-frère qu'il avait connu avant leur adoption, malgré ce que lui avait promis l'autre Yûgi… L'autre Yûgi ne pouvait pas effacer six années d'abus…
Beaucoup de gens voyaient Kaiba Seto comme le grand frère protecteur alors que c'était en vérité souvent Mokuba qui avait à le protéger, en premier lieu de lui-même.
— Je vais faire en sorte que Shizuka et moi soyons surpris par des paparazzis pour faire taire les rumeurs sur le fait que tu refuses que je me lie avec quiconque. Ce sera beaucoup plus efficace que de se défendre au cours d'une conférence de presse. Ce qui serait bien, c'est que tu sois aussi sur les photos pour prouver que tu n'as aucun problème avec ça.
Seto acquiesça, puis se retourna. S'il avait pleuré à un moment ou un autre au cours des précédentes minutes, cela ne se voyait pas. Il affichait un calme olympien… qui ne dura guère.
— En fait, je sais que tu détestes ça, mais Yûgi…
Seto grimaça aussitôt.
— Oh, c'est vrai. Il ne peut vraiment pas s'en empêcher !
Mokuba sourit avec indulgence.
Il savait mieux que personne à quel point Seto détestait son propre anniversaire. Gôzaburô avait toujours veillé à ce qu'il se sente encore plus misérable ce jour-là que tous les autres jours de l'année. Mokuba avait fini par mettre Yûgi au courant dès la seconde fois où le jeune duelliste avait tenu à « organiser quelque chose » pour Seto, mais cela n'avait pas du tout brisé l'enthousiasme de leur ami. Au moins, Yûgi avait arrêté de lui souhaiter « joyeux anniversaire » et se contentait de présenter toute invitation comme une simple « réunion entre amis ». Ayant réussi à surmonter sa peur à s'engager et à faire confiance en qui que ce soit qui ne soit pas Mokuba ou Atem, Seto pouvait accepter le concept farfelu de « réunion entre amis ».
— Il a réservé une salle privée dans un des izakaya du centre. Je n'étais pas censé te le dire, mais je pense que ce sera une occasion parfaite pour faire taire presque toutes les rumeurs. Ils verront que Katsuya et Yûgi sont chacun en couple, et moi aussi…
