Je suis toujours surprise quand des gens que je ne connais pas me lisent! Surtout que le fandom Hannibal étant très récent, je ne pensais vraiment pas avoir de retour. Donc merci à tous les lecteurs! J'espère que vous aimerez cette seconde partie.
"***"
Ils restèrent de longues minutes dans un silence total mais Hannibal ne pouvait s'empêcher de jeter de petits coups d'œil en direction de Will. Lorsqu'il était rentré dans la voiture peu après l'agent du FBI, ce dernier lui avait souri nerveusement. Il avait bien compris que Will voulait apparaître détendu et parfaitement à l'aise mais comme souvent dans ce genre de circonstances, il était tombé complètement à côté de la plaque. Hannibal n'en avait rien laissé paraître mais il s'était demandé pour la seconde fois de la journée si Will avait conscience de l'attirance d'Hannibal pour lui. Après tout, si José le fromager l'avait remarqué, Will le profiler star du FBI ne pouvait pas passer à côté.
Ou si.
Ou non.
Hannibal était lui-même confus à ce sujet. Et il n'aimait pas être confus. Surtout quand cela concernait des sujets aussi importants que, par exemple, l'opéra, la cuisine ou la potentialité de mettre Will Graham dans son lit.
Un petit fil de laine noire, pris entre les boucles de Will, avait alors attiré son attention. C'était peut-être là l'occasion d'avoir un début de réponse à ses interrogations. Il avait déjà remarqué que Will se crispait à chaque fois qu'il le touchait. Mais c'était là un comportement peu révélateur. Après tout, Will n'était pas adapté à la vie en société et la proximité d'un autre être humain quel qu'il soit le mettait mal à l'aise. Là par contre…
Hannibal avait approché ses doigts et comme prévu, Will s'était tendu, du moins son visage. Lorsqu'Hannibal avait retiré le fil, s'accordant au passage le droit de caresser plus que nécessaire les mèches de son ami, celui-ci s'était révélé. Il y avait plus que de la nervosité dans son regard. Et peut-être bien de la déception, lorsqu'Hannibal lui avait montré le fil.
Et à présent, Will l'ignorait, admirant les lumières de la ville comme si elles étaient le plus beau ciel étoilé qu'il ait jamais contemplé. Ou alors, il dormait les yeux ouverts, Hannibal n'arrivait pas à décider. Et observer Will plus longuement aurait été dangereux au regard de la circulation actuelle sur les grands axes de Baltimore.
Fort heureusement, Hannibal s'arrêta à un feu rouge et il en profita pour tourner la tête. Il voyait surtout de Will l'arrière de son crâne. Une position magnifique pour se perdre dans le dédale de ses boucles mais beaucoup moins évidente pour observer ses expressions faciales.
Hannibal haussa un sourcil, contrarié. Il avait besoin de savoir. Il leva la main pour la poser sur la cuisse de Will. Après tout, il n'avait pas grand-chose à perdre.
Si ce n'était sa confiance et son amitié.
Bon, à bien y réfléchir, c'était bien plus que ce qu'il était prêt à mettre en jeu.
Il stoppa net son geste.
Les doigts de Will pianotaient silencieusement sur la bouteille de vin. Au moins il ne dormait pas. Donc, il ignorait Hannibal. Ce dernier fit une petite moue.
Il regarda longuement les doigts de Will et se demanda si ce dernier jouait un air connu. Il y avait un certain rythme dans le mouvement. Il ne reconnut cependant pas les notes. Mais c'était tout de même un spectacle fascinant.
Will avait de très longs doigts mais pas la finesse de ceux d'un musicien. Ses mains étaient larges et carrées, ses ongles courts et mal entretenus. Il avait de vraies mains de travailleur. Alors les voir s'affairer de façon aussi agile tout le long de la bouteille était très…
Hannibal se lécha les lèvres.
… très…
Un klaxon derrière lui le tira hors de ses pensées. Will sursauta également et cessa de jouer. Il se redressa sur son siège.
_ Le feu est vert, fit-il remarquer.
Hannibal hocha la tête et démarra. Il jeta au passage un coup d'œil dans le rétroviseur et repéra la plaque d'immatriculation du conducteur derrière lui. Encore un qui avait besoin d'une leçon de savoir-vivre et d'une demi-journée de cuisson dans le vin rouge. Mais au moins Will, tel Hannibal, avait été tiré de ses rêveries.
_ Tu as moins froid ? demanda Hannibal en lançant un regard discret en direction de son passager.
La question était juste une manière de relancer la conversation. Hannibal savait que sa voiture chauffait vite et que, contrairement à lui qui avait laissé son épais manteau dans le coffre, Will avait conservé son blouson. Il ne devait donc plus ressentir les effets de l'hiver.
Will resta silencieux mais opina.
Bon, tant pis pour la conversation. Hannibal savait qu'il aurait largement de quoi la nourrir tout au long de la soirée.
Il se demandait tout de même ce qui turlupinait autant Will. Habituellement, les mots venaient facilement entre eux. Mais depuis l'incident du fil de bonnet, Will s'était renfermé. Hannibal ne s'était donc probablement pas trompé. Il y avait bien eu de la déception de la part de Will lorsqu'il avait réalisé qu'Hannibal n'avait fait que lui rendre service et n'avait pas eu ce qu'il avait cru être un geste d'affection.
Hannibal fixait intensément la route alors qu'il réfléchissait. La situation entre Will et lui était tendue depuis un moment. Mais une bonne tension. Une tension agréable. Sa rencontre avec Will avait bouleversé la vie d'Hannibal. L'agent spécial avait immédiatement éveillé sa curiosité. Mais ce n'était pas une chose inhabituelle. Hannibal rencontrait régulièrement des gens qui attiraient son intérêt, comme Alana Bloom ou Jack Crawford. Là où les choses s'étaient compliquées, c'est lorsque cette curiosité s'était muée au fil de leurs rencontres en amitié puis en affection. Maintenant, Hannibal en était au stade de l'attirance, aussi bien physique qu'intellectuelle. Et il se demandait si Will avait lui aussi ressenti ces différentes étapes dans leur relation.
Hannibal en était presque convaincu. Après tout, Will et lui étaient parfaitement complémentaires.
Il regarda Will lorsqu'ils passèrent sous un lampadaire. La lumière crue découpa le profil de l'agent et Hannibal hésita de nouveau à lui poser la main sur la cuisse. Son geste serait probablement le bienvenu, s'il parvenait à lire Will aussi bien qu'il le croyait. Mais il avait plus de contrôle que ça.
Hannibal sentit un petit rictus se dessiner sur son visage. Il avait une nouvelle idée. Un nouveau plan. Il aimait bien avoir des plans. Ca lui donnait l'impression de jouer une partie d'échec mais à un niveau quasi cosmique. Après tout, quoi de plus excitant que des pions dont les réactions, malgré ses multiples manipulations, pouvaient être aléatoires. Et Will était vraiment le plus imprévisible des pions.
Alors qu'il tournait dans sa rue, Hannibal se demanda combien de temps il faudrait pour que Will prenne les choses en main et fasse évoluer de lui-même leur relation jusqu'à la prochain étape, celle de l'intimité physique.
A en juger par sa réaction chez le fromager, Will était réceptif aux sous-entendus. Et il n'était pas indifférent aux contacts physiques. Si Hannibal le poussait juste un peu et de la bonne façon, il ne doutait pas qu'il puisse faire craquer Will le premier.
Il se sentit soudain d'excellente humeur. La soirée s'annonçait déjà délicieuse depuis un moment mais avec ce nouvel objectif en tête, elle en devenait même particulièrement excitante. Will et raclette, qu'est-ce qu'un homme pouvait demander de plus ?
Il se gara face à sa maison, un sourire radieux plaqué sur le visage.
_ Vous paraissez d'excellente humeur, lui fit remarquer Will lorsqu'il coupa le moteur.
_ Mon cher Will, répondit-il, je pense que nous allons passer une soirée mémorable.
Will approuva d'un mouvement de tête et se sentit sourire bien malgré lui. Il appréciait la compagnie du docteur Lecter, son intelligence raffinée, ses discussions variées et il devait bien admettre qu'il ne riait jamais autant qu'en sa compagnie. Et par-dessus tout, Hannibal le comprenait et ne le traitait jamais comme pouvaient le faire les autres, comme s'il était à moitié dingue. Will ne doutait pas qu'il l'était mais au moins son ami avait le bon goût de ne pas le lui faire remarquer.
Il vérifia que son bonnet était bien rangé dans la poche de son blouson et à l'instar d'Hannibal, il sortit de la voiture, la bouteille en main.
La neige crissa sous ses pieds lorsqu'il descendit sur le trottoir. Il frissonna. Déjà le froid reprenait possession de ses orteils qui avaient légèrement décongelés dans la voiture. Il referma la portière et fit quelques pas en direction du coffre. Hannibal venait de le rouvrir et en avait sorti son manteau qu'il enfilait, même pour les quelques mètres qu'il leur restait à parcourir. Avec la tombée de la nuit, les températures avaient encore baissé.
Will se frotta les mains. Il regrettait de ne pas avoir amené ses gants. Hannibal lui tapota amicalement le bras.
_ Veux-tu que je te prête mes gants, Will ? Ils sont assez larges, tu ne devrais pas avoir de mal à les enfiler. Sinon, il suffira de forcer un peu.
Will l'observa quelques secondes et cligna des yeux. Puis il secoua la tête.
_ Non, c'est gentil. Mais j'ai mes poches.
Hannibal haussa un sourcil en regardant la bouteille.
_ Je doute que cela rentre, fit-il remarquer avec un petit sourire en coin. Même en forçant.
Will se sentit rougir. Il avait vraiment l'esprit mal placé ce soir. Ce devait être la présence d'Hannibal qui provoquait cela. Il n'avait pas d'autre explication. Et le psychiatre n'avait probablement pas conscience des sous-entendus possibles de ses propos. Comme il l'avait fait remarquer à Will, l'anglais n'était pas sa langue première.
_ Nous devrions nous dépêcher, conclut Hannibal lorsqu'il décida que pour le moment il avait suffisamment taquiné Will.
Ce dernier approuva, soulagé de mettre un terme à une discussion qui le mettait vraiment mal à l'aise. Sans raison. Il allait vraiment devoir prendre un peu de recul quant à sa relation avec Hannibal. Sinon il allait vraiment finir par gaffer. Et ce serait embarrassant. Très embarrassant.
Hannibal récupéra le fromage et referma le coffre d'un geste sec.
_ Par ici, indiqua-t-il.
Will connaissait bien le chemin jusqu'à la porte d'entrée mais Hannibal lui effleura tout de même le bas du dos pour le guider sur le premier mètre dans la bonne direction. Pour toute réponse Will enfonça sa tête entre ses épaules et la main ne tenant pas la bouteille dans la poche de son blouson.
En silence, ils remontèrent l'allée jusqu'à la porte d'entrée.
Puis Hannibal passa la main sous son manteau et tira ses clés de la poche de sa veste. Il les leva jusqu'à son visage et grâce à la lumière du porche, sélectionna la bonne, d'un habile mouvement des doigts, son autre main étant toujours occupée par l'énorme morceau de fromage.
Il approcha la clé de la serrure et à tâtons en chercha l'ouverture. Au bout de quelques secondes, il grimaça.
_ Un problème ? demanda Will, amusé par les difficultés du docteur.
_ Je ne trouve pas le trou, grogna Hannibal.
Cette fois, Will manqua réellement de pouffer. La situation devenait réellement ridicule. Et elle empira encore lorsqu'Hannibal fit tomber le trousseau qui s'écrasa sur le paillasson ave un bruit claquant.
Tout autre aurait juré mais Hannibal se contenta de jeter un regard noir aux clés à terre, accrochant la lumière de l'ampoule au-dessus d'eux.
_ Je m'en occupe, fit Will en réalisant que le paquet contenant le fromage à raclette encombrait réellement Hannibal.
Il se baissa et aurait juré qu'il sentait le regard du psychiatre sur lui, ou plutôt sur son arrière-train levé. Prenant conscience de sa position, Will se redressa brusquement. Sans se tourner vers le docteur, il coinça la bouteille sous son bras et parcourut le trousseau jusqu'à trouver la clé qu'Hannibal avait sélectionnée auparavant.
Il la glissa dans la serrure.
_ C'est rentré ! s'exclama-t-il avec une évidente pointe de satisfaction.
_ Tu m'en vois ravi Will, répondit Hannibal.
Will l'ignora et tourna la clé. Le verrou claqua. Il rendit le trousseau à Hannibal qui les glissa de nouveau dans sa poche avant de tourner la poignée. La porte s'ouvrit sans grincer et Hannibal fit signe à Will d'entrer. Puis il lui emboîta le pas et repoussa la porte derrière lui.
Les deux hommes se retrouvèrent côte à côte dans la pièce sombre avant qu'Hannibal ne presse l'interrupteur. La lumière soudaine fit vaciller Will qui tourna la tête et cligna des yeux.
_ Tu préférais l'obscurité Will ? demanda Hannibal, en déposant les clés dans une coupelle près de l'entrée.
Passant le fromage d'un bras à l'autre, il retira son manteau et le suspendit sur la patère accrochée à côté de la porte.
Il faisait bon dans la maison d'Hannibal et Will se sentit immédiatement plus détendu. Il secoua la tête.
_ Non, non, c'est parfait comme ça.
Il posa la bouteille sur le petit buffet de l'entrée, entre la coupelle à clés et un vase contenant une plante exotique qu'il ne reconnut pas. Puis à son tour, il retira son blouson pour le pendre près du manteau d'Hannibal.
Il se retourna pour trouver les yeux du psychiatre de nouveau posés sur lui. Enfin il découvrait les vêtements de Will, jusqu'alors cachés par son épais blouson. Et de toute évidence, il appréciait l'effort, à en juger par son sourire, certes subtil mais bien présent. Will se sentit gêné mais il se força à ne pas baisser les yeux et à lui rendre son sourire.
Hannibal ne commenta pas. Il lui semblait impoli de faire remarquer à Will qu'il était habituellement mal habillé. Il hocha juste la tête en signe d'approbation. Puis, abandonnant le fromage à côté du vin, il posa de nouveau sa main dans le dos de Will pour le guider jusqu'à la salle à manger.
Ce dernier en fut surpris. Habituellement, Hannibal le recevait en cuisine, où ils s'installaient tous deux avec un verre de vin pendant que le psychiatre confectionnait le diner, parlant de tout et de rien.
Arrivé près de la grande table, Will hésita. Hannibal prit les choses en main pour lui. Il tira une chaise et la tourna face à la cheminée avant de faire signe à Will de prendre place. Sans un mot, celui-ci s'exécuta.
Son cœur manqua un battement lorsque soudainement, Hannibal s'agenouilla à ses pieds. Il resta pétrifié quelques secondes, pris dans le regard du psychiatre.
_ Je pense que tu as besoin d'un peu de chaleur, Will, lui dit-il d'une voix douce.
Will hocha lentement la tête. Il sentait des gouttes de sueur se former sur son front, à la frontière de ses cheveux. Ca ne venait pas de son imagination. Ca ne pouvait pas venir de son imagination. Hannibal était bien en train de lui proposer…
Le psychiatre se tourna brusquement et attrapa une petite boîte d'allumettes habilement cachée dans le recoin de la cheminée. Il en alluma une et la déposa sous un petit fagot déjà placé dans l'insert et dont Will avait toujours cru qu'il n'était que décoratif. Il s'enflamma immédiatement et une agréable chaleur monta du foyer.
Hannibal se releva, apparemment très satisfait.
_ Voilà qui devrait aider, fit-il à Will en reposant la boîte d'allumettes sur le manteau de la cheminée, entre les cornes et autres bizarreries qui décoraient l'endroit.
_ Euh… o…ui, oui, bien sûr, bégaya Will, les yeux solidement rivés sur la flambée.
Il savait que se tordre nerveusement les doigts n'était pas une bonne idée, qu'Hannibal devait y lire des dizaines de signes différents de démence et autres problèmes mentaux. Mais c'était tout ce qu'il avait trouvé pour arrêter les tremblements de ses mains. Bien sûr que c'était venu de son imagination. Ca venait toujours de son imagination ! Comment avait-il pu croire… oh grand dieu comment avait-il pu croire qu'Hannibal voulait…
La main de celui-ci se posant sur son bras coupa net toutes ses pensées. Il se tourna vers le psychiatre, les yeux grands ouverts, la mâchoire crispée et une goutte de sueur coulant le long de sa tempe.
Hannibal fit une petite moue.
_ Will, tout va bien ?
Will hocha la tête. Il ferma les yeux quelques secondes et prit deux grandes inspirations. Il était pathétique. Il était juste là pour passer une bonne soirée en compagnie d'Hannibal comme il l'avait fait de nombreuses fois auparavant. Il n'y avait pas de quoi stresser, pas de quoi s'énerver. Hannibal était un homme charmant et bien trop poli pour même penser à ce que Will avait en tête. Ce dernier se laissait juste submerger par son intérêt ridicule pour le psychiatre. Il allait prendre du recul, mettre tout ça loin dans un coin très reculé de son cerveau, dans la grosse partie qu'il ignorait du mieux possible et qui contenait aussi bien ses douloureux souvenirs d'enfance que les modes opératoires de dizaines de tueurs, en passant par ses désirs d'attraper la cravate d'Hannibal pour l'attirer tout contre lui. Bref, tout ce qui était moche dans sa vie. Pas qu'Hannibal fut moche. Loin de là. Très loin de là…
_ Will ? s'inquiéta de nouveau Hannibal.
_ Je vais bien ! le rassura Will. J'étais juste un peu perdu dans mes pensées.
_ Je sais ce que c'est, le rassura le psychiatre.
Will pouffa. Si Hannibal savait ce qu'étaient ses pensées dernièrement !
Constatant que Will allait mieux, Hannibal se pencha vers lui.
_ Mon cher Will, j'ai une mission de la plus haute importance pour toi.
Will se redressa sur sa chaise. En général, il se moquait pas mal de ce que les gens pouvaient bien penser de lui mais il n'aimait pas décevoir Hannibal. Allait-il lui demander de mettre le couvert (Will avait mémorisé l'emplacement des couteaux, des fourchettes et des différents verres lors d'un précédent dîner) ? Ou alors de déboucher et de servir le vin (un vin rouge français, à servir à température ambiante, dans le second des verres à pied, se souvint-il) ? Ou encore voudrait-il que Will le seconde en cuisine (une perspective qui à la fois enchantait et terrifiait Will. Hannibal était fascinant à observer lorsqu'il cuisinait mais Will n'avait aucune envie de gâcher son repas par une mauvaise manipulation).
Hannibal se pencha vers lui.
_ Il faudra bientôt en mettre une grosse à l'intérieur, lui dit-il.
_ P… Pardon ! s'écria Will.
Hannibal tendit la main vers un tas de bois soigneusement empilé à côté de la cheminée.
_ Lorsque le petit bois aura bien pris, il faudra mettre une grosse bûche à l'intérieur du foyer, précisa-t-il.
_ Oh ! Oui, bien sûr ! Pas de souci, je m'en occupe.
_ Merci Will. Je serai de retour dans quelques minutes.
Will opina et regarda Hannibal disparaître dans la cuisine.
Il soupira et s'installa plus confortablement sur sa chaise. Pour ce qui était de prendre du recul, il s'était quelque peu raté.
Ses yeux tombèrent sur les flammes qui dansaient dans la cheminée. Leur chaleur était agréable après la longue attente dans le froid, devant la fromagerie. Will se frotta les yeux, évitant soigneusement ses lunettes.
Il devait vraiment arrêter de mal interpréter chacun des propos d'Hannibal, sinon la soirée allait vraiment être insoutenable pour ses nerfs et sa libido.
Il se pencha en avant et tendit le bras pour attraper une bûche sur le haut de la pile. Doucement, pour éviter de faire voler des étincelles, il la posa sur le fagot qui s'était complètement délité. Il se réinstalla et observa les flammes lécher petit à petit la nouvelle bûche.
Il regarda autour de lui mais Hannibal n'était pas de retour. Et il avait beau tendre l'oreille, il n'entendait rien venant de la cuisine. Pas de bruit de couteau, pas de bruit de mixer, absolument rien. C'était étrange.
Il croisa les mains sur ses cuisses et allongea les jambes pour réchauffer ses pieds. Avec un peu de chance, grâce au feu, ses chaussures allaient rapidement sécher.
Il jeta un nouveau coup d'œil mais Hannibal n'était toujours pas dans le coin. Avec un petit sourire satisfait, Will retira ses mocassins. Il les plaça sur le côté de la cheminée pour qu'ils sèchent sans s'abimer. Puis il tendit ses pieds vers les flammes. Ses chaussettes aussi étaient trempées mais il n'allait tout de même pas les retirer pour les suspendre à la cheminée. Noël n'était pas encore là et Hannibal n'apprécierait certainement pas les vieilles chaussettes de Will en guise d'ornement. D'ailleurs, Hannibal n'apprécierait certainement pas de trouver Will juste en chaussettes. Le docteur était très à cheval sur les conventions.
D'un petit mouvement du pied, Will rapprocha ses mocassins pour rapidement les renfiler au retour d'Hannibal. Mais en attendant, il comptait bien faire profiter ses orteils de la chaleur. Il ferma les yeux et se détendit. Il agita ses doigts de pieds, constatant avec plaisir qu'ils étaient de plus en plus réactifs.
« *** »
Hannibal referma le placard au fond de son cellier dans lequel il entreposait les appareils qu'il utilisait rarement. Il y avait fort longtemps qu'il n'avait pas fait une raclette. A vrai dire, il n'avait utilisé l'appareil qu'une seule fois, lorsqu'il l'avait acheté. Il n'était pas assez proche de ses invités habituels pour organiser une raclette, un plat rappelant avant tout la convivialité. Avec Will, c'était différent. Et il devait bien admettre que José le fromager avait eu là une excellente idée.
Il souleva le carton et retourna dans sa cuisine. Il n'en avait pas pour longtemps. Il avait mis l'eau à bouillir pour les pommes de terre dès qu'il avait quitté Will et elle frémissait juste. Il en avait aussi profité pour laver méticuleusement les tubercules. Il déposa l'appareil à raclette sur son plan de travail et récupéra les pommes de terre dans l'évier. Il les plongea dans l'eau et programma son minuteur.
Il reprit le chemin du cellier mais s'arrêta brusquement. Il était peut-être temps d'aller faire un petit coucou à Will et voir comment celui-ci se débrouillait avec le feu. Il récupéra le carton qu'il venait de sortir du placard et retourna dans la salle à manger.
Il entra très silencieusement pour découvrir Will confortablement installé sur sa chaise, les pieds pratiquement dans la cheminée, à tel point qu'Hannibal se demanda si ses chaussettes n'allaient pas prendre feu.
Du pied de Will grillé au feu de bois, voilà qui sonnait comme un met succulent. Il serait prêt à dévorer cela à chaque repas. Et même entre les repas ! Et même n'importe quelle partie du corps de Will. Voire Will en entier !
La pensée le fit sourire. Ca et le fait que celui-ci se sentait à présent suffisamment à l'aise dans sa maison pour retirer ses chaussures et faire pratiquement comme chez lui.
Aussi discrètement que possible, il se glissa en bout de table, juste derrière l'agent du FBI. Ce dernier avait les yeux fermés et un léger sourire aux lèvres et Hannibal passa quelques secondes à l'observer avant de poser son carton sur la table avec beaucoup moins de douceur.
Will sursauta et se redressa brusquement. Il regarda Hannibal d'un air confus et ramena ses pieds sous sa chaise dans l'espoir de masquer son absence de chaussures. Hannibal haussa les sourcils pour lui faire comprendre qu'il était déjà trop tard. Il avait tout vu.
Will rougit et se pencha pour attraper ses mocassins. Hannibal l'arrêta d'un geste de la main.
_ Je suis désolé, balbutia Will. J'avais les pieds mouillés et…
Hannibal secoua la tête.
_ Si tu te sens plus à l'aise comme ça Will, reste ainsi. Je tiens absolument à ce que mes amis se sentent chez moi comme chez eux.
Et si tu veux retirer n'importe quel autre élément de ta tenue, tu m'en verras ravi, ajouta mentalement le psychiatre sans que cependant les mots ne passent la barrière de ses lèvres.
Puis il observa le feu dans la cheminée, le carton de l'appareil à raclette et enfin l'épaisse veste de laine de Will et il supposa qu'avant la fin de la soirée, Will allait certainement retirer volontairement plus de vêtements s'il ne voulait pas finir dans une flaque de sueur.
_ Merci, répondit finalement Will, la tête baissée.
Hannibal haussa les épaules et vint se placer tout à côté de lui. Il regarda les flammes en silence. Le feu brûlait bien.
_ Tu as fait du bon travail, dit-il.
Will pouffa.
_ Je n'ai fait que mettre une bûche dans la cheminée.
_ Et tu l'as fait au bon moment. Maintenant il n'y a plus qu'à l'entretenir.
Hannibal se pencha et attrapa une nouvelle bûche qu'il rajouta à la première. Oh oui, entretenir la flamme, c'était important. La nourrir, la faire palpiter puis la faire gronder !
Si Will conservait la même chaise, et c'était bien là l'intention d'Hannibal, il passerait la soirée le dos à la cheminée. Et le visage face à l'appareil à raclette. Et adieu veste de laine ! Adieu peut-être même chemise près du corps ! Et si tout se passait d'après le plan, adieu pantalon !
Avec un petit sourire satisfait, Hannibal retourna à la table et ouvrit son carton.
_ Qu'est-ce que c'est ? demanda Will qui avait enfin relevé les yeux.
_ L'arme du crime, répondit Hannibal d'un ton badin.
Il sortit l'appareil de la boîte et le posa en bout de table, entre la place de Will et la sienne.
Will pencha la tête de côté, tel l'un de ses chiens. Il était de toute évidence confus.
_ Et plus précisément, fit-il, qu'est-ce que c'est ?
Hannibal se redressa, très fier de son équipement.
_ Mon cher Will, on appelle cela un appareil à raclette.
Will leva les sourcils, puis fit une petite moue perplexe et enfin, se mordit la lèvre inférieure pour éviter d'éclater de rire. Sur le coup, Hannibal trouva l'évolution de ces différentes expressions faciales tout à fait fascinante avant de réaliser que Will en était arrivé à quasiment de moquer de lui. Heureusement qu'il s'agissait de Will. Un autre aurait terminé en ragoût. Ou pire, en pâté de tête !
_ Donc, reprit Will qui avait toujours l'air terriblement amusé, vous êtes en train de me dire que l'appareil qu'on utilise pour manger un plat appelé raclette, fait à partir de fromage à raclette, s'appelle appareil à raclette ?
_ Oui, confirma sobrement Hannibal.
Cette fois-ci, Will pouffa franchement.
_ Je vous avoue que vous m'aviez habitué à plus créatif ! Où est la poitrine de porc marinée et laquée au miel à la façon de Fere-en-Tardenois ! La truite grillée à l'unilatéral à la manière de Puttelange-aux-lacs ! Ou encore les rillettes à l'ancienne avec des vrais morceaux dedans à la mode de Cérans-Foulletourte !
Hannibal pinça les lèvres. D'un côté, il était ravi de constater que Will l'écoutait attentivement et avait retenu ses leçons des précédents repas. De l'autre, il trouvait très désagréable de le voir rabaisser de cette façon leur tête-à-tête de ce soir.
Will dut remarquer la froideur de son expression car il chercha brusquement à cacher son hilarité. La situation l'amusait visiblement toujours autant mais il n'avait pas à cœur de blesser son hôte. Sans plus sourire mais avec les yeux toujours pétillants derrière ses lunettes, il baissa la tête. Il était évident qu'il se mordait l'intérieur des joues. Hannibal pensa un instant à lui rendre la monnaie de sa pièce et à se pencher pour lui mordre l'extérieur des joues. Ca le ferait sûrement cesser de ricaner ! Mais il avait d'autres plans pour ce joli visage.
Le plus stoïquement possible, il déplaça l'appareil de deux centimètres sur la gauche pour qu'il soit parfaitement équidistant aux deux bords. Puis il désenroula le fil électrique et sentit le regard de Will enfin posé sur lui.
_ Will, reprit-il d'une voix posée. Je suis le premier à admettre que ce que je vais te faire déguster ce soir ne sera pas d'une très grande finesse. C'est même quelque chose qu'on sent en général plutôt bien passer.
Il déposa la prise au sol et se tourna vers l'agent du FBI qui le fixait toujours. Mais cette fois-ci, il avait vraiment cessé de rire. Il s'était contorsionné sur sa chaise pour pouvoir regarder Hannibal et ses mains étaient solidement agrippées au dossier. Le psychiatre ne pouvait dire si les rougeurs sur ses pommettes étaient dues au feu ou à un autre type de chaleur.
_ Mais, poursuivit-il, il s'agit là d'un plat qui symbolise quelque chose de terriblement important, la convivialité ! C'est quelque chose que je ne sers jamais, non pas parce qu'il n'est pas assez haut de gamme pour mes invités habituels, mais parce que mes invités habituels ne sont pas dignes de le déguster en ma compagnie.
Will eut un sourire gêné qu'Hannibal trouva tout à fait délicieux.
_ Merci docteur Lecter. Je me sens très touché par…
Hannibal cessa précisément à cet instant de l'écouter. Si Will se sentait déjà très touché maintenant, qu'est-ce que ça allait être tout à l'heure.
_ Allons Will, pas de ça entre nous, voyons, le coupa-t-il. Nous sommes amis. D'ailleurs, j'aimerais que tu m'appelles par mon prénom. Le titre est quelque chose de trop formel pour une soirée placée sous le signe de la convivialité !
Will opina. Il paraissait à la fois ravi et intimidé.
_ C'est vrai, admit-il, ses yeux trouvant ceux du psychiatre. Nous sommes amis… Hannibal.
Son nom enfin prononcé par Will envoya une vraie onde électrique dans la colonne d'Hannibal et il se dit qu'il s'agissait là du moment idéal pour balancer son plan et les vêtements de Will aux orties. Ses doigts se crispèrent sur le rebord de la table et il dut faire appel à toute sa force de caractère pour ne pas se jeter sur l'agent du FBI pour lui arracher sauvagement sa chemise.
Ce dernier paraissait complètement pétrifié par le moment. Il rappela à Hannibal l'expert comptable pris dans les phares de sa voiture avant de passer sous ses roues. Puis la tension devint trop grande pour Will et il coupa le contact visuel.
Il retourna à la contemplation du feu, la tête enfoncée dans les épaules et le dos solidement dirigé vers Hannibal.
Ce dernier l'observa quelques instants. Il serait maladroit et probablement contreproductif de pousser Will davantage. Du bout de sa manche, il frotta le bord de la table, là où ses doigts avaient laissé des empreintes disgracieuses.
_ Je vais chercher le fromage, annonça-t-il d'un ton neutre, une fois satisfait de l'aspect brillant du bois.
Will opina mais ne se retourna pas. Maintenant qu'il avait l'aval d'Hannibal, il étendit de nouveau ses jambes vers les flammes.
(à suivre…)
