Disclaimer et rating : cf. chapitre 1
Chapitre 2
Jack en mission
« Tu vois, Giselle, l'important, quand on est pirate, l'important… »
Vautré sur un lit instable à l'étage supérieur d'une bruyante taverne de Tortuga, le capitaine Jack Sparrow, un bras autour des épaules d'une jeune femme blonde, l'autre agrippé à une bouteille de rhum, se sentait d'humeur à philosopher.
« L'important quand on est pirate, c'est la li-ber-té. Allez où on veut, prendre ce qu'on veut, rendre de comptes à personne… Y'a qu'en étant pirate que c'est possible, et, allons bon... »
Portant la bouteille à ses lèvres, il s'aperçut qu'elle était vide.
« Va m'en rechercher, ma jolie.
– Vas-y toi-même, » rétorqua Giselle d'un ton maussade.
Elle se leva néanmoins en rajustant sa robe, et claqua la porte derrière elle.
« Alors tu vois, c'est bien pour ça que je suis pirate et pas corsaire, ou dans la Navy, ou le Diable m'en préserve, en train de travailler pour la Compagnie des Indes, continua de pérorer Jack, sans tenir compte du départ de son public. Et pourtant, même quand on est pirate, il y a des règles. On y échappe jamais vraiment, hein ? Le Code. Sans quoi ce serait invivable. Alors d'accord, je l'ai enfreint une ou deux fois. Ou trois. Des peccadilles. Mais de là à me confier une tâche pareille en me sortant que y'a que comme ça que j'échapperai au châtiment que je mérite, à d'autres ! »
Giselle revint sur ses entrefaites, lui jetant presque au visage une bouteille pleine.
« Merci, tu es une vraie princesse. Une personnalité exquise…
– Qu'est-ce que tu étais en train de raconter ?
– Je suis en mission spéciale pour le Gardien du Code, annonça Jack d'un ton important.
– On t'a confié une mission, à toi ? Tu es la personne la moins fiable que je connaisse, et j'ai grandi à Tortuga. »
Le capitaine Sparrow afficha une moue boudeuse.
« Puisque tu ne me crois pas, je ne t'en dirai pas plus. »
Il ne résista cependant pas à garder le silence plus de deux minutes.
« Comme je te le disais, le capitaine Teague m'a confié une mission spéciale. Il y a un capitaine pirate qui est encore moins fiable que moi, tu vois. Je n'ai peut-être pas été très réglo à certaines occasions, mais lui, il ne s'est pas contenté de dépasser les limites, alors… Devine qui a été désigné pour lui faire comprendre que le Code, ce n'est pas pour les chiens ? Ce n'est pas seulement une mission, c'est une mission sacrée. Ce n'est pas un travail qu'on donne à n'importe qui.
– Alors qu'est-ce que tu fais là ? Ce n'est pas que je me plaigne de ta compagnie, note bien, mais si Teague apprenait que tu baguenaudes ici plutôt que de remplir tes obligations, il chargerait vite un autre pirate d'une nouvelle mission sacrée : te botter le train. »
Jack avala goulûment quelques gorgées de rhum avant de daigner répondre.
« Le capitaine Jack Sparrow est l'enfant chéri de la Fortune, Giselle. À peine étais-je revenu de la Baie des Naufragés, transporté à l'idée de m'occuper de cette noble cause, que j'ai appris que le boulot avait déjà été abattu par un autre. Plus d'Ephraïm Dougan pour violer joyeusement le Code, et des vacances bien méritées pour ton serviteur. Finalement, quelle importance si c'est le brave Norrington qui se soit chargé de lui plutôt que moi ? Et à ce que j'ai pu entendre dire, ajouta Jack en fronçant les sourcils, mieux valait lui que moi. »
Le pirate avait à peine terminé sa phrase que des coups pressés retentirent à la porte de la chambre.
« Jack ! Capitaine ! Vous êtes là ?
– Entre, mon vieux Gibbs, je t'en prie ! »
Le quartier-maître du Black Pearl passa la tête dans l'embrasure.
« C'est urgent, Jack, » déclara-t-il, l'air grave.
Devant le manque de réaction de son capitaine, il entra complètement dans la pièce.
« C'est à propos de la… mission, expliqua-t-il en jetant un regard méfiant à Giselle. Si on pouvait en parler ailleurs.
– C'est bon Gibbs, j'arrive, fit Jack en sautant du lit et en se dirigeant vers le vieux loup de mer.
– Mais ce serait mieux si vous enfiliez votre pantalon d'abord, » conseilla celui-ci.
Cinq minutes plus tard, les deux hommes se dirigeaient vers les quais, louvoyant entre des groupes de marins en goguette.
« Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? grogna Jack. Ça a intérêt à être court, j'ai dit à Giselle que je revenais tout de suite. J'aurais dû prendre la bouteille avec moi, maintenant que j'y pense, elle va tout siffler en mon absence.
– C'est à propos de Dougan, souffla Gibbs en lançant des regards prudents autour de lui. Il a refait des siennes. »
Jack s'arrêta net et examina soigneusement son second.
« Vous avez bu, Gibbs ? Dougan a cassé sa pipe il y a des mois. Pour une fois que Norrington sert à quelque chose !
– Oui, eh bien tu diras ça au gamin qu'Adams a récupéré. Adams avait décidé de prendre quelques provisions dans un village de pécheurs qu'il connait bien, près d'Antigua. En ruine quand il est arrivé, et tous les habitants… Eh bien, il y avait un seul survivant, un jeune, et il soutient que le chef des agresseurs lui a dit de faire passer le message : Ephraïm Dougan est de retour. Ça me parait clair. »
Jack s'était planté au milieu de la rue, se tripotant la barbe d'un air pensif.
« Alors je me disais, comme ça, qu'on s'est payé du bon temps, mais que si le vieux Teague apprend qu'on en a pas fichu une rame depuis qu'il nous a envoyé à la poursuite de Dougan, on risque bien d'avoir des ennuis. Doit y'avoir pas mal de monde ici, prêt à lui rapporter que vous faites toutes les tavernes de Tortuga en laissant la Navy effectuer le travail.
– Effectuer mal le travail, on dirait. Mais tu as raison, on ferait mieux de mettre les voiles vite fait. Pas le temps d'aller saluer Giselle, elle va m'en vouloir. »
Gibbs emboita le pas de Jack qui s'était remis en marche, à vive allure cette fois. Le capitaine marmonnait des paroles sans suite entre ses dents.
« Pas possible, ça… Pas foutu de tuer un pirate correctement… Jamais faire confiance à un officier…
– Est-ce que vous avez une petite idée de par où commencer, Jack ? haleta Gibbs, essayant tant bien que mal de rester à sa hauteur. Je suis le premier à dire qu'on doit s'y coller en vitesse, mais faudrait un bout de début de piste, non ?
– D'abord, je passe à Port Royal, répondit Jack. Il y a là-bas un ancien commodore qui a besoin que je lui dise deux mots. »
…
Quelques heures plus tard, et sur les quais légèrement mieux fréquentés de Port Royal, le gouverneur Swann et sa petite famille regardait avec intérêt un puissant navire à trois ponts faire son entrée dans la baie. Son arrivée fut accueillit par une volée de coups de canon venant de Fort Charles.
« C'est curieux, fit le capitaine Hardwick, un homme âgé à la carrure frêle qui avait temporairement remplacé Norrington à la tête de l'escadre de la Jamaïque. Cela ne ressemble pas au Revenge. La figure de proue semble… En voyez-vous plus, James ? »
Norrington avait fait l'effort de les accompagner au port ce matin-là. Pour autant qu'Elizabeth ait pu en juger, l'annonce de la venue de Ferguson lui avait un peu remonté le moral. À présent, les mains crispées sur sa lunette, il avait l'air au plus bas.
« Ce n'est pas le Revenge, dit-il d'une voix blanche en tendant la longue-vue à Hardwick pour qu'il puisse en juger de lui-même. C'est le Prométhée. Capitaine de pavillon, Oliver Cole. Et ce n'est pas la marque de l'amiral Ferguson. C'est celle de l'amiral Norrington. »
Elizabeth lui lança un coup d'œil étonné. Elle savait que le père de James était amiral, bien sûr, mais le manque d'enthousiasme de son ancien fiancé la surprenait.
« Ils mettent un canot à l'eau, annonça Hardwick, la lorgnette braquée sur le vaisseau, et ignorant tout des tourments de Norrington. Ah, ce doit être le capitaine Cole qui descend. Et votre… euh, l'amiral. »
Quelques minutes plus tard, la petite embarcation fut amarrée au quai et deux officiers à l'uniforme impeccable en émergèrent. Les deux hommes n'auraient pas pu être plus différents. Le capitaine Cole était de taille moyenne, mais très large d'épaules, avec un visage rude et tanné, aux lèvres épaisses. Sa tenue de cérémonie soignée paraissait presque incongrue sur lui. L'amiral, qui devait approcher la soixantaine, était au contraire grand et svelte, et il lança un regard glacial à son comité d'accueil, sa bouche mince pincée en une moue réprobatrice. Il n'accorda pas une seconde d'attention supplémentaire à son fils, comme s'il lui était aussi inconnu que le reste de l'assemblée.
Weatherby Swann s'avança vers lui et le salua chaleureusement.
« Bienvenue à Port Royal, amiral. Permettez-moi de vous présenter ma fille, Elizabeth. Et voici mon gendre, Mr William Turner. Le capitaine Hardwick, et naturellement, il est inutile de vous présenter…
– En effet, l'interrompit sèchement l'amiral Norrington. Le Queen Mab n'est pas au port ? J'espérais voir de mes yeux ce fameux navire.
– Il a été revendu par le tribunal des prises, expliqua Swann, un peu déstabilisé par sa brusquerie. Ou il a été intégré à la flotte, je ne sais plus. Capitaine Hardwick ?
– Il a été revendu, monsieur, confirma celui-ci. Il n'est plus ici depuis des semaines, en tout cas. »
Le gouverneur hocha la tête, considérant la question réglée.
« La traversée a dû être des plus pénibles. Je vous invite tous à prendre quelque rafraîchissement chez moi. Il sera toujours temps de se mettre au travail plus tard, n'est-ce pas ?
– Fort bien, accepta l'amiral Norrington. Mais je n'ai pas l'intention de trop trainer. La Compagnie des Indes envisage d'ouvrir un comptoir ici prochainement, et j'ai l'intention de pacifier la région avant leur arrivée. Il ne sera jamais trop tôt pour mettre un peu d'ordre ici, et rattraper le retard accumulé. »
Deux voitures découvertes attendaient le petit groupe. Swann, Hardwick et les Norrington montèrent dans la première, laissant les Turner en compagnie du capitaine Cole.
« Nous attendions l'amiral Ferguson, déclara Elizabeth alors que l'attelage s'ébranlait. J'espère qu'il ne lui ait rien arrivé ?
– Oh, ne vous en faîtes pas pour lui, répondit Cole avec un geste négligent de la main. Une attaque de fièvres qui l'a pris juste avant le départ. Il a attrapé ça aux Indes, et ça revient de temps en temps. L'amiral Norrington s'est porté volontaire pour le remplacer, et ça ne pouvait pas mieux tomber, hein ? Il faut quelqu'un de fort dans une région comme celle-ci, et Ferguson, bon, comme navigateur, il connait son affaire, mais il est un peu trop doux, si vous voyez ce que je veux dire. »
Elizabeth et Will échangèrent un regard.
« Le commodore Norrington nous a dit grand bien de Ferguson, avança le forgeron d'un ton prudent.
– Oui, ça ne m'étonne pas, fit Cole avec un gros rire. Écoutez, ça fait plus de trente ans que je navigue, et je sais reconnaître un bon officier au premier coup d'œil. James Norrington a servi comme aspirant sous mes ordres, lors de son premier embarquement. Une faveur que je devais à son père, je ne pouvais guère refuser. C'était évident, qu'il n'était pas fait pour ce métier. Ce n'est pas une profession pour les rêveurs et les délicats, et ça, aucune correction ne peut le changer. Ferguson était mon premier lieutenant à l'époque, et je n'ai pas été fâché de le voir emmener Norrington quand il a eu son propre navire à commander. Il a spécialement demandé de le prendre avec lui, alors, pas étonnant que Norrington lui en soit reconnaissant.
– Tout de même, protesta Elizabeth, pour quelqu'un qui n'était pas fait pour cette profession, il a gravi bien des échelons, et plus rapidement que d'autres.
– C'est une question de connaître les bonnes personnes, expliqua Cole d'un ton patient, comme s'il la trouvait très naïve. Et ça ne lui a pas vraiment réussi, hein ? Mais ne vous en faîtes pas, maintenant que l'amiral est là, les choses vont changer. Il n'est pas du genre à s'effondrer, lui. Qu'on lui laisse les mains libres, et dans moins d'un an la piraterie dans les Caraïbes ne sera plus qu'un souvenir. »
…
À suivre.
