Chapitre 1 – Une nouvelle recrue.

« NUMERO QUATRE ! S'exclama une voix colérique. »

Elle grimaça en se retournant. Elle allait encore passer un sale quart d'heure…

« Vous avez encore échoué. Une autre âme a dû rejoindre la terre des humains.

- Je sais. Grinça-t-elle des dents.

- Vous n'avez donc pas envie de passer au stade supérieur ?

- Vous vous moquez de moi ? J'attends ça depuis des millénaires. Acheva-t-elle avec colère.

- Alors peut-être devriez-vous plus vous impliquer.

- C'est une blague ? A chaque fois, je récolte des âmes de bas étage ! La plupart du temps, je mâche le boulot pour le prochain ange qui aura la chance de voir sa recrue rester ici grâce à mon travail fait en amont ! Se défendit-elle.

- Dois-je vous rappeler à qui vous parlez ? De toute façon, c'est votre problème. Si vous voulez rester ici encore une centaine d'années… Et ôter moi cette enveloppe corporelle ridicule. Ordonna-t-il avant de partir. »

La jeune femme passa sa main sur son visage, lasse et agacée.

« Il est vrai que tu te démarque assez du lot… Entendit-elle chuchoter au coin de son oreille. »

Numéro quatre se retourna et sourit face à son ami qui se tenait fièrement devant elle. Elle observa l'environnement qui l'entourait.

Il était vrai qu'elle était quelque peu… différente des autres. Mais elle tenait à son corps. C'était peut-être une excentricité en ce bas-monde - ou plutôt devait-elle dire en ce « haut-monde » - mais elle n'en avait que faire.

Cet univers paraissait presque idyllique… En particulier pour les nouveaux arrivants. Tout était très blanc et doux. Les âmes errantes n'étaient que des fatras sans forme ni distinction particulières. Elles ne dégageaient rien, n'étant en somme qu'un amas placentaire, une conscience sans enveloppe… seule demeurait une aura autour d'eux, particulièrement lumineuse et vacillant de plusieurs couleurs en fonction des individus.

Numéro quatre croisa les bras face à son ami qui, lui aussi, arborait une forme humanoïde. A vrai dire, ils n'étaient pas beaucoup à adopter cette « mode », qui déplaisait à pas mal d'entre eux. Cela ne faisait que leur rappeler leur vie précédente, faites de beaucoup trop de futilités.

« NOUS nous démarquons du lot, numéro 13. Corrigea-t-elle, espiègle.

- Certes… Mais après plus d'une centaine d'année passées dans ce trou, il faut bien trouver de quoi se distraire. »

Numéro quatre ria face à l'évidence soulevée par son ami. Elle se mit à marcher. Ses pas étaient léger et fluide. Il n'y avait pas vraiment de gravité dans ce monde, pas plus que de Nord ou de Sud. Se servir de ses jambes pour se déplacer n'était qu'un accessoire pour numéro quatre. Au bout de quelques minutes, elle passa devant un étrange objet. Cela ressemblait à une immense fontaine de marbre blanc d'où s'écoulaient une fumée blanche. En s'approchant d'un peu plus près, on pouvait voir un flux plus ou moins continu de boules tombant dans une eau étrange, lesquelles renfermaient une fumée colorée.

« Pourquoi est-ce que tu as choisi cette apparence ? Demanda numéro 13, curieux.

- On ne juge pas le physique. Répondit numéro quatre avec amusement. »

Numéro quatre était une femme, grande, élancée. Ses cheveux couleur or étaient parsemés de grandes boucles. Elle avait les yeux verts, un sourire éclatant. Elle portait toujours cette robe blanche, fluide à la fine ceinture rouge qui mettait en valeur sa taille.

En face d'elle, numéro 13 ria. Il était brun, à la barbe naissante et aux yeux bleus.

« Plutôt bel homme… Pour un ange. Pensa subitement numéro quatre. »

« Tu vas avoir une nouvelle âme à t'occuper. Lança numéro 13 en observant la fontaine.

- M'oui… Laissa planer la blonde.

- Ça fera combien ? Demanda-t-il.

- Je ne sais pas. Mentit-elle.

- Oh pas à moi. Ria numéro 13.

- Qu'est-ce que ça peut bien te faire ? Demanda subitement numéro quatre en croisant les bras face à lui. »

« 158. Pensa immédiatement numéro quatre. »

158. Cela ferait précisément sa 158éme recrue.

Elle était terriblement lasse et défaitiste après ces millénaires passés chez les Anges. Numéro quatre aspirait à présent à autre chose… Quelque chose de plus grand. Une augmentation, une « élévation » comme ils disaient ici. Lorsqu'on passait au stade supérieur, nous ne savions pas ce que vous ferions… Sauf si on choisissait de rester ici et de veiller sur les autres anges en leur rappelant leur devoir, comme s'évertuait à le faire son boss attitré, en vain. Dans tous les cas, veiller sur ses collègues ou plutôt, passer son temps à leur passer un savon n'intéressait que trop peu Numéro Quatre. Elle voulait un renouveau, de l'action, du changement.

Seulement, pour cela, il fallait que sa recrue cumule assez de karma pour passer au stade d'Ange, afin de prendre sa place… Et cela n'avait fait qu'échouer, coup après coup.

Afin d'accéder à un statut supérieur, une fois débarrassé de son enveloppe corporelle, son client passait devant « l'épreuve de la pesée. ». C'était toujours un événement que numéro quatre appréhendait particulièrement. Sa recrue devait passer devant trois juges impartiaux. Elle devait alors jouer l'avocat de son client, plaider en sa faveur afin d'accorder une élévation à son âme, la faisant ainsi passer au stade d'ange. Ainsi, numéro quatre défendait les meilleures… Comme les pires choses que sa recrue avait commis. Et des mauvaises choses, elle en avait bien souvent des listes plus longues que son bras.

Le métier d'Ange Gardien n'était pas vraiment des plus aisés.

Numéro quatre devait s'occuper d'une âme attitrée. Cette âme, seule la fontaine leur accordait, de façon très aléatoire, avec un mécanisme que personne n'avait jamais réussi à décrypter. Un dénommé Einstein avait un jour, essayé de s'y atteler… Mais il avait abandonné rageusement.

Depuis tout ce temps, Numéro Quatre n'avait pas forcément recueilli les âmes les plus simples de l'Univers. Souvent, ils se trouvaient être trop arrogants, aveugles, butés ou tout simplement stupides pour l'écouter. Le facteur environnant n'avait jamais été en sa faveur non plus.

La richesse matérielle, les corps sortant de l'ordinaire étaient des choses qui ne l'aidaient pas en général. Cela les rendaient trop arrogants.

Ces humains… Ils n'en faisaient sans arrêt qu'à leur tête alors qu'il serait si facile de simplement écouter leurs anges de temps en temps…

Seulement, il fallait avouer que les moyens mis à leur disposition étaient quelque peu… bancals et compliqués à exécuter.

Ils avaient trois modes d'action.

Tout d'abord, les Anges pouvaient communiquer grâce à l'instinct. Seulement, numéro quatre constatait avec lassitude que plus le temps avançait, moins les humains écoutaient leurs instincts, même si la plupart du temps, il leur permettait de se sortir des situations les plus délicates.

Il y avait aussi les rêves… Le problème étant que la vision que donnaient les rêves étaient trop ambiguë, pas assez claire. Ils faisaient parfois peur, et semblaient la plupart du temps tellement loufoque qu'ils en perdaient tout leur sens.

Le troisième… Le troisième n'était souvent jamais utilisé. C'était « Le miracle ». Numéro Quatre ne l'avait toujours pratiqué qu'en cas d'extrême urgence et l'avait sans cesse regretté. Les miracles étaient toujours mal interprétés et causaient plus de mal que de bien.

Les humains, eux, ne disposaient que d'un seul mode de communication afin de s'adresser directement à leur ange gardien : la prière.

Au tout départ, la jeune femme s'était longtemps fourvoyée. Elle s'était attelé à exaucer chaque vœu de ses recrues avec une grande ferveur… La plupart du temps, elle accédait à leurs requêtes. Mais les humains choisissent mal. Ne sachant pas ce qui est vraiment bien pour eux, ses recrues n'en revenaient toujours que trop arrogantes, vaniteuses, et égoïstes. Oh, au départ, ses clients faisaient des souhait louables et altruistes. Mais peu à peu, elles finissaient toujours par souhaiter des choses plus grandes, plus égoïstes, plus futiles. Elles se reposaient sur leurs acquis avec une fainéantise impressionnante. Ainsi, ces âmes finissaient sur leur lit de mort vieux, repus, riches et… terriblement inutiles pour le monde.

C'est pourquoi numéro quatre s'était étrangement pris d'affection pour les âmes torturées. Après tout : plus sa recrue souffrait, moins elle pensait à faire de mal autour d'elle et plus elle pouvait plaider en sa faveur le jour de la pesée.

Petit à petit, numéro quatre avait perdu de cette humanité. Ou plutôt… Elle avait perdu foi en l'humanité. Chaque âme qu'on lui avait confiée n'avait fait que la décevoir, chaque jour un peu plus.

« NUMERO QUATRE ! Cria de nouveau une grosse et dure voix.

- Merde, le boss ! S'exclama la blonde en se cachant derrière son ami.

- Rien ne sert de vous cacher. Votre nouvelle recrue vient d'arriver et dépêchez-vous, elle ne va pas vous attendre pour venir au monde ! Vous ne voudriez pas commencer avec un mort-né n'est-ce pas ?! »

Recevoir un mort-né… La honte de tout ange gardien qui se respecte. Une minute de retard et s'en était fini. Tout le monde au paradis pouvait allégrement vous pointer du doigt en se moquant de vous durant des décennies après un fiasco pareil.

Ainsi, numéro quatre sortit vivement de sa cachette et courut jusqu'à rattraper son boss. Son aura était bleue-gris, et, s'il n'avait pas été qu'une forme étrange, numéro quatre aurait juré qu'il n'aurait pu avoir qu'un physique sévère et le visage sans arrêt rouge de colère.

Alors que la blonde ria intérieurement de sa pensée, son patron s'avança vers la fontaine.

Il prit sa main et la plongea dans l'amas de fumée. Lorsque numéro quatre releva son poing, elle tenait entre ses doigts une étrange boule transparente dont l'intérieur contenait une fumée d'un rouge écarlate.

« Bien, maintenant allons-y. »

La cérémonie de la gouttière… Le second évènement le plus important dans le travail d'un ange gardien. C'était le moment où un ange faisait pour la première fois, la connaissance de sa recrue.

Les deux êtres s'évaporèrent pour reprendre forme devant une femme en train d'accoucher. Numéro quatre tenait fermement la boule dans ses mains, concentrée.

« Ne poussez plus, le bébé est là ! S'exclama une voix fluette. »

Prendre forme dans le monde des humains n'étaient jamais du fort de la blonde. Ayant le tournis à cause du voyage, quatre s'efforça de se concentrer.

Lorsqu'elle vit la tête du bébé, la boule s'ouvrit et la fumée resta stagnante dans son poing.

Le geste était simple. Il suffisait de souffler délicatement la fumée en direction du visage du nouveau née en passant son doigt sous ses lèvres, créant ainsi la fameuse forme si caractéristique de la gouttière se trouvant en dessous de la bouche.

Et pourtant… Alors que le bébé était statique et que quatre s'apprêtait à expirer l'air en direction de sa nouvelle recrue, elle ressentit un chatouillement imperceptible. Soudain, au lieu d'effectuer une douce brise en direction de l'enfant, la blonde éternua, envoyant beaucoup trop fort et de façon anarchique la fumée sur le visage du bébé qui se mit à pleurer fortement.

« QUATRE, NON MAIS C'EST PAS VRAI, TU ES INCORRIGIBLE ! Cria fortement le maître des anges derrière elle. »

Les yeux de quatre s'exorbitèrent. Elle vit les yeux de la mère se froncer et elle se positionna à sa hauteur afin de « constater les dégâts ».

Le nouveau-né arborait une légère griffure qui se transformerait surement peu à peu en cicatrice sur la lèvre supérieure.

La blonde se rongea un ongle et grimaça, l'air gêné.

« Hé merde. Lâcha-t-elle. »