Titre : Thirteen Stairs

Chapitres : 02/13

Auteur : Foxx

Genre : Lemon, AU, angst, drame, romance...


STEP TWO

Kai s'adossa à la barrière de la maison de campagne de ses parents, le regard tourné vers le ciel. L'endroit était désert, désormais, et le soleil du mois de mai rendait le jardin en friche presque accueillant, mais l'adolescent ne pouvait se décider à pénétrer à l'intérieur de la propriété, comme effrayé à l'idée de ne plus en ressortir.

A sa sortir de l'hôpital, la première pensée de Kai avait été pour cette bâtisse infernale, présente dans ses cauchemars, et les peurs qui y étaient liées. Il s'était toujours imaginé que retourner là où tout s'était passé le guérirait, d'une certaine manière, qu'il affronterait ses craintes et qu'elles disparaîtraient, enfin, après plus de dix ans d'attente et de douleur.

Cette petite barrière en bois, devant lui, était pourtant simple à franchir. Il aurait suffit au brun de l'escalader, avec aisance, pour poser le pied sur les orties et les mauvaises herbes qui envahissaient depuis des années le jardin campagnard. Mais au delà de cette frêle limite se trouvaient ses souvenirs d'enfant, qu'il voulait plus que tout fuir, pour se tourner vers le futur.

Une légère brise se leva, jouant avec quelques mèches des cheveux de Kai, et celui-ci croisa ses bras nu sur sa poitrine, pour se protéger de la fraicheur ambiante malgré le soleil haut dans le ciel. Il avait tant voulu s'éloigner de son passé, l'oublier, qu'il s'était peut-être finalement forcé à détourner les yeux de la réalité de son enfance, dans l'espoir d'en sortir au plus vite.

Et à présent qu'il se trouvait là, âgé de presque vingt ans, à la frontière de la maison de campagne qui avait fait de sa jeunesse un enfer, il ne se reconnaissait plus, comme si l'enfant traumatisé qu'il avait été était resté prisonnier de ces murs de pierre, incapable d'aller de l'avant. Kai frissonna à cette pensée, ses souvenirs refaisant un instant surface avant qu'il ne les écarte pour aussitôt penser à autre chose, comme mut par un réflexe protecteur. Il n'avait jamais réellement affronté son passé, et revenir sur un coup de tête là où tout avait commencé le mettait face à un dilemme inextricable. Il avait finalement le choix entre repartir et tourner une fois encore le dos aux ombres qui l'habitaient, refuser de tendre la main à l'enfant de huit ans qui était encore en lui, ou pénétrer dans cette maison maudite et risquer en quelque sorte de tout revivre, de ne jamais s'en remettre.

Un son aigu et bref, à peine audible, tira Kai de ses pensées. L'adolescent resta interdit quelques secondes, troublé, avant de comprendre que le bruit étranger provenait de son téléphone portable, qu'il sortit de sa poche pour le déplier d'un geste un peu tremblant.

« Quand est-ce que tu rentres à Tokyô ?

-Aoi »

Kai ne put s'empêcher de sourire avec nostalgie à la lecture du message du brun, qu'il voyait de plus en plus fréquemment depuis l'hôpital. Le style d'Aoi était toujours aussi brut, même s'il utilisait maintenant assez souvent la forme interrogative, au lieu de se contenter comme quelques années auparavant de l'impératif pour s'adresser à son entourage. Lui aussi tentait probablement d'évoluer avec ses fardeaux, comme Kai devait le faire, sans la moindre idée quant au chemin qui mènerait à un peu moins de haines et de pleurs.

L'adolescent se redressa et rangea son téléphone, dardant un regard toujours méfiant, mais moins effrayé, sur la maison de son enfance. Les problèmes psychologiques n'étaient jamais livrés avec le mode d'emploi, et, aussi évident que cela puisse paraître, Kai réalisait tous les jours à quel point la guérison était longue à atteindre, chacun de ses pas risquant de l'en approcher ou au contraire de l'en éloigner sensiblement. Le monde de l'hôpital ne s'embarrassait pas de fadaises telles que « revivre ses traumatismes » ou « affronter ses peurs ». De tels remèdes ne fonctionnaient jamais, ou jamais aussi bien que l'on pouvait s'y attendre ; l'hôpital était en réalité un monde d'ombres, d'angoisses, de complexes et de terreurs, peuplé d'étincelles éphémères qui laissaient croire à une échappatoire.

Kai écarta quelques mèches auburn de son visage, réalisant avec étonnement que des larmes coulaient sur ses joues, et que son coeur s'était serré, pour des raisons que lui-même ne parvenait pas à comprendre. Le téléphone était lourd dans sa poche, et le son qu'il avait émis résonnait encore dans la mémoire de l'adolescent, comme une piqure de rappel. Cette sonnerie, ce message, lui rappelaient la vie à Tokyô et tout ce qu'il possédait là-bas d'incroyablement précieux – des amis, un travail, peut-être un avenir.

Kai ne put s'empêcher de sourire, son regard s'adoucissant peu à peu. La raison de sa présence dans la campagne paraissait soudain bien plus floue, comme si toute cette bataille contre ses souvenirs n'était finalement pas si importante. L'idée d'être venu d'aussi loin pour quelques minutes passées dos à une barrière, les yeux rivés sur une bâtisse en ruine, avait finalement quelque chose de comique, de ridicule presque. Cette maison n'avait après tout que l'importance que Kai voulait bien lui donner, et il suffisait peut-être de ne plus se poser la question, de cesser de vouloir y retourner, de traiter chaque problème en temps et en heure, pour que les cauchemars disparaissent. Il n'y avait probablement dans cette bicoque que quelques meubles cassés, de la poussière, et des toiles d'araignées, rien d'effrayant. La source des peurs de Kai, si elle s'était autrefois trouvée dans cette demeure, avait depuis plus de dix ans déjà élu domicile ailleurs, à l'intérieur son esprit malade, et il venait seulement d'en prendre conscience.

L'adolescent rejeta la tête en arrière, fixant quelques instants le ciel azur, un large sourire aux lèvres. La guérison n'était pas encore là, mais c'était bien un peu d'espoir qu'il ressentait, et pour la première depuis longtemps, de la fierté. Il n'était revenu ici que parce qu'il le voulait bien, et il se sentait victorieux de cet affrontement avec ses souvenirs, même si les cauchemars dureraient sans doute encore un peu, même si ses peurs subsisteraient. Il venait d'accomplir quelque chose, il le sentait, un autre pas en avant, minuscule peut-être, puisqu'il n'avait pas osé pénétrer dans la maison de ses cauchemars, mais la distance à parcourir ne paraissait finalement plus si longue.

Après sa sortie de l'hôpital, Kai avait pris quelques semaines pour saluer ses grands-parents, ses seuls points de repère dans la tempête qu'avait autrefois été son existence, afin de les remercier pour leur soutien. Il avait simplement tenté d'affronter la réalité, petit à petit, pour parfois faire face à de cruelles désillusions, mais il se sentait désormais pousser des ailes, porté par l'espoir que l'enfer de la dépression faisait désormais partie de son passé.

Le message d'Aoi semblait presque reprocher à Kai son égoïsme, son départ de Tokyô, où d'autres comme le brun avaient besoin de sa présence. L'adolescent jeta un dernier regard à la maison de son enfance qu'il ne reverrait sans doute plus, pas même dans ses cauchemars, tant elle semblait inoffensive. Il avait grandit, il se sentait plus sûr de lui qu'à sa sortie de l'hôpital, et Kai avait à présent conscience que sa place était ailleurs, près de ceux qui avaient réellement besoin de panser les blessures du passé, près d'Aoi pour qui il aurait accepté n'importe quoi. Peut-être était-il à nouveau en train de renier ses traumatismes, de détourner volontairement le regard pour ne pas affronter la réalité, mais l'adolescent ne s'en souciait plus vraiment, seulement décidé à rentrer dans cette ville qu'il pouvait désormais appeler la sienne, sans avoir conscience que ces nouvelles résolutions le rapprochaient indubitablement de la guérison.