Chapitre II : Eté meurtrier

Je me trouvais dans ma chambre exigüe, assis bien droit sur la chaise de mon bureau, potassant Potions mortelles pour sorciers avertis et tendant l'oreille parfois pour vérifier si mes parents se disputaient toujours. Toujours les mêmes cris, les mêmes pleurs et le pire de tout, le même bruit terrible : celui des coups que recevait ma mère. Je bouillais intérieurement, mais tentais aussi de faire abstraction à ce qu'il se passait dans la pièce du dessous. Je me concentrai sur ma lecture à nouveau, me fermant à toute atteinte extérieure.

J'étais habitué, depuis tout jeune, à entendre mes parents se disputer et se battre, ou du moins à ce que mon père batte ma mère. Ce n'était qu'un simple moldu, étroit d'esprit et complètement idiot. Il se mettait dans des rages folles pour n'importe quelle raison, de la plus frivole à la plus grave. Malheureusement, ma mère en était totalement amoureuse et j'avais bien du mal à comprendre cette indigne faiblesse à son sang. Nous, sorciers, pouvions nous en sortir seuls et cet ivrogne imbécile et incapable tenait plus du boulet, ses chaînes ferrées à nos chevilles, plutôt que du père de famille. Il était largement loin d'être un modèle pour moi. Je le haïssais et il me le rendait bien. Cependant, je maudissais ma faiblesse, certainement ma seule et unique faiblesse : celle de ne pas m'opposer à lui, de le laisser traiter injustement celle qui m'avait mis au monde. Je préférais fermer yeux et oreilles et me plonger ardemment dans les études plutôt que d'écouter ce que mon cœur me suppliait de faire : être courageux et enfin barrer son chemin, carrer mes frêles épaules et me battre.

Cela faisait maintenant plusieurs mois que je possédais le droit d'utiliser la magie comme je l'entendais puisque j'étais majeur. Mon père n'osait donc plus s'en prendre physiquement à moi. Il est vrai que, pour ma propre personne, je n'aurais pas réellement hésité à me servir de cette arme qu'il ne possédait pas : la magie.

Soudain, un cri aigu déchira mes tympans. Puis un bruit sourd plus violent que les autres se fit entendre et enfin, un effroyable silence. N'y tenant plus, je posai le livre et pris ma baguette en main. Lentement, sans faire le moindre bruit, je me dirigeai vers la porte et l'ouvris, me glissant dans l'étroit escalier de bois. A droite, je vis la porte du salon entr'ouverte et vis avec horreur du sang d'un rouge si foncé qu'il en paraissait noir sur le vieux parquet défoncé. Le liquide traçait un mince filet qui s'étendit ensuite de plus en plus à chaque seconde. De l'endroit où je me trouvais, je ne pouvais voir personne, ni mon père, ni ma mère. J'avançai jusqu'à la porte et la poussait du bout des doigts. Une odeur de sang chaud me prit la gorge et m'asphyxia dès que je fis un pas dans le salon. Je vis mon père à genoux près du corps ensanglanté de ma mère.

Une bouffée de haine monta alors dans ma poitrine et me donna toute la force dont j'avais manqué ces dernières années. D'un geste de ma baguette, j'envoyai mon géniteur s'écraser contre le mur opposé de la pièce, faisant trembler notre modeste demeure. Il se releva, ses jambes chancelantes sous lui et passa la main derrière son crâne qui semblait être profondément entaillé, vu le sang qui recouvrait sa main tremblante. Il me lança un regard à la fois étonné, furieux et empli d'une peur indicible. Je ne saurais décrire l'expression que j'arborais à cet instant mais elle avait manifestement un grand impact sur lui.

Avec l'énergie du désespoir ou tout simplement la folie d'un alcoolique, il s'élança vers moi tant bien que mal après le choc qu'il avait subit et prit en main un cendrier en verre qu'il balança de toutes ces forces dans ma direction. Un mouvement de baguette plus tard, le cendrier avait changé sa trajectoire et frappait à toute vitesse le front de l'homme visé dans un craquement odieux. Il s'écroula au sol, et ce fut tout. Mon premier meurtre. J'avais commis mon premier meurtre. J'avais tué mon père. Cette idée ne passa qu'une seconde dans mon esprit et je me tournai vers le corps de ma mère qui reposait à côté de moi.

La tâche de sang s'était largement étendue sous elle et autour d'elle et je fus obligé de me mettre à genoux dedans pour vérifier si l'effroyable vérité était bien réelle. Je posai deux doigts sur sa carotide et tendait l'oreille dans l'espérance d'entendre d'un hypothétique souffle. Un battement effleura mes doigts et un souffle aussi ténu qu'une brise légère caressa ma joue. Moi aussi, je relâchai l'air contenu jusque là dans mes poumons et mes épaules s'affaissèrent. Soulagé, je la soulevai et décidai de l'emmener à Sainte-Mangouste, en dépit du fait que je n'avais pas encore mon permis de transplanage. Je me concentrai, ma mère dans mes bras. Les trois D. Je sentais la lourde et humide chaleur du sang qui coulait contre mon torse. Destination, détermination. Elle poussa un petit gémissement. Décision.

J'arrivai directement dans le hall de l'hôpital qui semblait plutôt déserté. Très vite, un médicomage s'avança vers moi, accompagné de deux guérisseuses. Il fit apparaître un brancard et ôta mon fardeau de mes bras. Sans un mot, ils partirent vers l'ascenseur et disparurent, me laissant seul, les bras ballants et la chemise trempée et collante. Je lançai un regard circulaire et m'assis dans la salle d'attente, seul. Je ne savais que faire et cette désagréable impression me torturait. Je n'osais réaliser ce qu'il s'était passé aujourd'hui et les conséquences de mes actes.

Il était certain qu'il allait y avoir une enquête, que je serais arrêté et que j'irai en prison. Je devais absolument trouver une solution pour me sortir de ce guêpier. Le corps de mon père était toujours étendu sur le sol du salon. Il y avait aussi le sang…du sang partout recouvrant chaque latte du plancher ou presque. Je devais faire disparaître ce corps, ce sang et toute trace pouvant me discréditer. Il était hors de question de manquer ma dernière année à Poudlard, de ne pas passer mes ASPICs à cause de cet homme. Jamais je ne me soumettrais à cela.

J'étais bien sûr occupé par le sort de ma mère… Mais mon sort m'importait nettement plus. Je ruminais longtemps cette idée et, tout bien réfléchi, je dus admettre à contre cœur que je serais déchiré si elle mourait. Elle restait mon seul modèle. Je décidai donc de retourner à la maison le temps que les docteurs fassent leur travail et de faire mon possible pour que toute trace pouvant me ramener à mon père disparaisse de la surface de la terre.

Je transplanai une fois encore et me retrouvai directement dans la maison, au milieu du salon. J'étudiais la pièce et commençai machinalement à nettoyer le sang de ma mère sur le sol. Elle avait du heurter la table basse et s'être cogné la tête violemment. J'enlevai le sang séché du coin de la table et me tournait vers le corps de mon défunt père.

Il était allongé sur le dos, la tête sur le côté et le visage recouvert de sang. Le cendrier qu'il m'avait lancé et qui l'avait finalement tué reposait à côté de lui, brisé en mille morceaux. Je mis tous les bris de verre dans la poubelle et revint vers le corps inanimé. Planté au milieu de la pièce, je réfléchissais au moyen de faire disparaître le corps quand la sonnerie de la porte d'entrée résonna. Une terreur insupportable m'envahit. Déjà ? Comment avaient-t-ils pu deviner ? Ma mère s'était-elle réveillée et avait avoué la vérité ? Mon transplanage les avait-il alerté ?

Je traversai le salon et le couloir et restai pétrifié devant la porte. On sonna une nouvelle fois et on frappa à la porte. Je m'avançai et vit par la fenêtre un visage décidé sous une abondante chevelure rousse. Lily… Mon cœur se serra d'autant plus. Comment allais-je lui annoncer ce qu'il s'était déroulé ? Devais-je mentir à ma meilleure amie, à celle que j'aimais si profondément… J'hésitais à ne pas ouvrir. Elle se lasserait certainement au bout d'un moment. J'étais caché dans la pénombre et elle ne pouvait me voir. Je l'observais discrètement. Non, elle ne renoncerait pas. Son poing cognait plus fort contre la porte et elle sonnait avec insistance sans discontinuer à présent. Je décidai de ne pas ouvrir et fit demi-tour vers le salon.

J'entendis la porte s'ouvrir derrière moi et me pétrifiai.

-Sev' !

Je me retournai et vis que la belle gryffondore était apparemment très en colère. Si j'avais de gros problèmes avant, j'en avais maintenant un de plus à régler, et non des moindres…