Froid. C'est le froid qui l'interpella en premier lieu. Enfin, froid c'est mal choisir ses mots. C'était plutôt l'absence de chaleur, l'absence de sensations. Un vide absolu. Le néant pourrait-on dire.

Elle ne connaissait pas son propre nom. Elle ne comprenait rien par ailleurs. Elle n'était qu'une particule de poussière dans un océan de sable. Elle était minuscule et insignifiante. Elle n'était plus Lily Evans. C'était une ombre, une silhouette à peine humaine échouée sur la désolation des ruines de la maison Potter. Une ombre qui disparut très rapidement, furtive comme si elle n'avait jamais réellement existé. Un mirage, peut-être. Une illusion.

Lumière. Blancheur immaculée, funeste. Aveuglante brillance de la nature, si éloignée de la réalité tout en y étant plongée.

Un an s'est écoulé et cette fois l'hiver avait prit le dessus sur Godrick's Hollow. La neige reflétait la lumière comme un miroir, faisant disparaître les pierres et les vestiges sous une épaisse couche moelleuse. Tout semblait aussi calme et serein qu'il était difficile de croire qu'une vraie tragédie s'était déroulée en ces lieux. Rien, excepté une plaque commémorative à demi recouverte par la neige, ne pouvait indiquer le sacrifice des Potter que quelques passants seulement connaissaient et l'honoraient en baissant leurs têtes nues devant la grille.

Mais ce matin là, personne ne passait dans le village lorsqu'une silhouette blanche se détacha de la neige. Elle hurlait, mais encore une fois, personne ne l'entendit. Elle ne savait pas où elle était, qui elle était, ce qu'elle était. Elle ne savait rien excepté le fait qu'elle avait pas encore finit d'échapper à sa sentence. Elle savait assez pour tenter de s'enfuir. Mais ce fut en vain, une fois encore. Et la matière immatérielle se déchira, l'illusion ancrée dans la réalité perdit encore une fois son amarrage qu'elle pensait pourtant solide, mais pas assez encore. Et elle se débattit, téméraire, hurlante, si silencieuse pourtant. Elle se débattit jusqu'à disparaître, ne laissant que quelques traces dans la neige ayant fondu à ses pieds.

Bien plus loin, dans un lieu qui n'avait rien de semblable, Petunia Dursley s'éveilla en pleine nuit. Elle avait cru déceler un cri et avait d'abord pensé qu'il s'agissait du garçon, mais elle s'était vite détrompée - pas une seule fois il n'avait pleuré, ne s'était plaint, ni après qu'ils l'aient trouvé sur le pallier ni depuis. Cela lui avait fait peur à Petunia, ce calme étrange, bizarre, qui s'échappait de lui, du petit Harry, récupéré après sa sœur. Et elle savait, elle n'avait aucun doute, qu'il serait comme elle, qu'il serait différent.

Mais le cri résonnait encore dans ses oreilles et elle se défit de ses couvertures pour descendre dans la cuisine sur la pointe des pieds.
Le sol froid sous ses pieds lui assura qu'elle était bien dans la réalité. Elle se servit un grand verre d'eau et ses yeux s'accrochèrent à la fenêtre du salon, par laquelle elle vit un animal lumineux, étrange, un animal qui lui, n'était pas réel. Mais Petunia avait l'esprit cartésien, si elle voyait quelque chose aussi distinctement c'est que c'était réel. Pourtant, lorsqu'elle cligna des yeux, l'animal disparut, et elle ne sut dire le lendemain, s'il avait s'agit d'une biche ou d'un cerf.

Mais Godrick's Hollow continuait d'être spectateur d'étranges évènements. Et Lily continuait de s'acharner avide de revoir son enfant, avide de rendre justice, avide d'exister de nouveau - même partiellement. Alors elle revenait, fuyait le néant, assemblait les atomes, les bribes, les morceaux de ce qui la constituait autrefois pour se faire de nouveau déchiqueter, encore et encore, de plus en plus fréquemment. Petit à petit elle avait ainsi appris, avait pu récupérer quelques souvenirs qui restaient toujours, qui s'éveillaient toujours, jusqu'au moment où elle avait enfin réussi, où elle avait enfin vaincu.

C'était en été cette fois. Tout du moins, l'éclatant soleil et le vert des arbres lui laissèrent penser qu'il s'agissait de l'été. Elle ne sentait plus la chaleur du soleil, ne sentait plus la caresse du vent. Elle ne pouvait plus pleurer sur son sort alors elle s'effondra parmi les vestiges de sa maison et tenta de se reconstruire à mains nues. C'est son nom dont elle se souvint d'abord. Lily. Asphodèle. Lys. Elle portait le nom d'une fleur, une belle fleur. Elle se souvint porter les yeux de la nature, des yeux verts éclatants, qui ne devaient plus être aussi beaux à présent, à travers le prisme de la mort.
Elle se souvint ensuite de sa famille. Evans. Lily Evans, Petunia Evans. Sa sœur. Elle se souvenait de ses cheveux bien plus sombres que les siens, de sa mâchoire un peu carrée. Elle se souvenait de ses mots et éprouva la même douleur que lorsqu'elle les entendit la première fois. Elle n'était pas un monstre, elle n'était pas un monstre, elle n'était pas... Ni elle, ni Severus.
Un premier sourire naquit sur ses lèvres. Severus. Elle s'en souvenait, il avait été si bon, si doux. Il était le seul sur qui elle pouvait compter avant de... Avant de quoi ? Avant de rencontrer James. Et les larmes la saisissent de nouveau, inaccessibles perles lacrymales qui lui auraient été si utiles pour faire son deuil. Car elle se souvient maintenant, elle se souvient du corps qui s'est échoué en bas, ou peut-être juste dans le couloir. Et elle sait que James est mort sans arme à la main car Harry jouait avec sa baguette juste avant que Dumbledore ne prévienne, ne les avertisse, "Il arrive", et ils n'ont pas eu le temps de comprendre ce qui s'était passé, de saisir pleinement les derniers instants de leurs vies. Il l'avait juste embrassée puis poussée vers les escaliers alors que la porte s'ouvrait avec une détonation horrible. Alors qu'elle fuyait avec l'enfant qui pleurait dans ses bras. Mais fuyait où en vérité ? Ils n'avaient jamais rien prévu, jamais rien préparé au cas où, confidence de jeunes adultes, de jeunes parents, confiance trop aveuglée en leurs amis malgré l'heure dangereuse. Et Lily regrette, Lily s'en veut, ses bras sur ses épaules sans qu'elle ne sente le contact de ses propres mains, sans que la terre sur laquelle elle est assise ne lui fasse mal. Elle a perdu tout. Sa vie, celle de James. Elle a tout perdu par vanité, par certitude que tout ira bien, par cette hantise stupide qu'est l'intrépidité. Elle regrette tant de choses, assise dans les ruines de son ancienne demeure. Elle regrette de ne pas avoir ôté Severus de la voie de la magie noire, elle regrette ne pas avoir écouté Dumbledore, elle regrette ne pas s'être préparée à mourir. Elle regrette sa vie, se reproche ses erreurs, consciente qu'il soit trop tard, que rien ne pourrait être changé à présent.

Elle regrette que James n'ait pas réussi, elle a cette conscience aigue d'être seule, naufragée de la vie échouée dans un monde de désolation qui autrefois était le sien. Elle pleure sans larmes l'heureuse famille qui autrefois vivait ici, qui s'épanouissait, qui avait vu venir au monde leur petit bébé tant attendu, tant aimé. Elle se désolé sur leur destin ténébreux, sur son destin ténébreux et s'interroge, se questionne. N'aurait-il pas été mieux qu'Harry meurt aussi ? Pensée égoïste, méchante, mais elle ne peut s'empêcher d'y réfléchir. Il a survécu, seul, unique, à un sort auquel ni son père ni sa mère n'ont pu résister. Il s'est retrouvé seul, orphelin, dans un monde de sang et de cendres où il serait l'Élu. Et Lily déplorait aussi cette enfance que Harry n'aura pas, cet amour désintéressé dont il ne pourra plus bénéficier. Et ses yeux s'attardent sur les ruines d'où dépassent des barreaux de métal tordus en se demandant si ce ne serait pas le berceau dans lequel elle avait couché son fils une dernière fois avant de mourir.

Le temps s'écoule, le ciel décline une infinité de couleurs en des tons plus sombres, et elle est toujours là, veuve, mère, défunte. Ses yeux sont emplis de larmes qui ne couleront jamais, son cœur est rempli d'espoirs qui ne seront jamais réalisés. Elle est seule, ni illusion ni apparition, invisible et inexistante pour des yeux autres que ceux des défunts. Alors elle finit par se lever, ses pieds foulant à peine le sol, translucide comme une colonne d'eau mouvante. Elle se lève et quitte le lieu de sa mort, l'endroit où elle s'est éternellement damnée à ne pas passer au-delà, l'endroit d'où son train pour ailleurs est déjà parti depuis des lustres. Elle ne se retourne pas, mélancolique, préférant se souvenir seulement de sa réalité à elle, la réalité où la maison brillait joyeusement de ses lumières, accueillante et chaleureuse. Elle sait que c'est qu'un mensonge, mais elle ne peut pas, elle ne veut pas voir ce qu'est devenu le monde, son monde, elle ne veut pas voir les ruines et les pierres qui depuis ont été lissées par les pluies. Mais le village, lui, porte avec lui ses marques d'usure, ses douleurs et ses peines. Et les yeux de Lily glissent sur les pavés qui avant lui paraissaient moins usés, sur les maisons qui n'ont jamais été autant délabrées, et elle s'étonne presque de l'exil des sorciers de ces lieux qui pourtant en regorgeaient. Elle est presque honteuse que les siens aient abandonnés le village natal de Gryffondor, le village où l'un des hommes les plus importants de leur histoire est né et a grandi. Et les vitres vides et désolées semblent accompagner la défunte dans son voyage à travers les terres qu'elle avait foulé de son vivant, lui rappelant douloureusement son absence de longue durée. Et Lily s'en veut et Lily s'en blâme. Elle avance sans direction, comme perdue, comme appelée, et arrive enfin à l'endroit qui avait besoin qu'elle le voit, qu'elle comprenne. Et la silhouette frêle se déplace parmi les dalles de marbre jusqu'à trouver la sienne, où son nom est gravé, à côté de l'homme qu'elle avait aimé. Elle s'effondre à genoux, ses mains s'agrippant aux tombeaux bien qu'elle ne sente plus rien sous ses doigts vides d'essence. Pourtant, elle hurle, elle hurle sa peine, elle hurle sa mort et sa souffrance. Elle crie, elle s'égosille mais personne ne l'entends, personne n'est là pour la rassurer car James est parti, il l'a laissée seule, il l'a abandonnée. Elle refuse d'y croire mais la preuve est là, son tombeau est là et lui non. Il ne l'a pas suivie dans ce monde, il n'est pas venu l'accompagner pour l'éternité. Elle lui en veut, elle lui pardonne, elle le lui reproche, elle le comprend. Elle sait qu'ils auraient souffert, qu'ils auraient voulu plus, être dans un monde où se toucher serait un réel contact, elle en est consciente mais ne peut s'empêcher de se demander s'il sera heureux où qu'il soit sans elle, car elle, sans lui, ne pourra plus jamais connaître la joie. Mais elle sait pourquoi elle est là, elle sait qu'elle l'a choisi, ce chemin que si peu empruntent. Et elle ne peut oublier la raison pour laquelle elle a fait cela.

Alors malgré toute sa douleur, Lily Evans Potter se relève le menton haut et se met à marcher. Elle est venue ici pour son enfant.
Pour Harry.