Bonjour, Ce texte est le deuxième du triptyque créole. Les nouvelles au sein de ce recueil peuvent se lire indépendamment. Surtout, ce texte est d'un abord bien plus facile que le précédent. Pour autant, le thème abordé est sensible.
Ce texte à deux titre, dont l'un est une reprise d'une chanson de la guerre de Sécession américaine sur le retour des soldats dans leurs foyers.
Bonne lecture.
When Johnny comes marching home again
ou
C'est bon pour le moral
Michel Fonti se leva d'un geste mal assuré. Quittant le pôle des ventes, il gravit deux étages pour se rendre chez ses collègues de la finance. Dehors le ciel était uniformément gris. Il détestait ces expéditions. Là-bas l'atmosphère était moite et pesante, le silence absolu, n'était quelques coups rageurs sur les claviers.
Il s'approcha de Didier. Celui-ci, trop concentré, ne releva pas la tête. Toussotant pour attirer son attention il demanda :
« Le Tout-Puissant est là ? »
Surpris, Didier sembla émerger d'un long rêve.
« Oui. Le bureau au fond à droite.
— Merci.
Michel traversa le plateau. Devant la porte de verre teinté, il inspira longuement. Il toqua. Il n'y eut pas de réponse, mais c'était habituel à ce qu'on lui avait dit. Il entra.
Une liasse de papiers était éparpillée sur le sol à côté du bureau en acajou. Le patron était affalé dans son fauteuil. Il avait les épaules basses, le regard défait. Ses bras pendaient de chaque côté des accoudoirs. Il marmonnait d'un air hébété. Michel entendait la sonnerie criarde d'un téléphone. Le portable de son chef était tombé par terre.
« Monsieur ! Que se passe-t-il ? »
En trois enjambées, il fut auprès de son supérieur. Ce dernier était tellement choqué qu'il ne répondait pas. Michel sortit du bureau.
« Marie-Luce ! Le chef fait un malaise ! Appelle le SAMU ! Icham, tu as toujours ta bouteille planquée sous le bureau ? Il lui faut un truc fort je crois. »
Tous les financiers relevèrent la tête et se précipitèrent vers le bureau de leur patron. Les langues et les hypothèses allèrent bon train. Très vite un gobelet en plastique blanc fit son apparition. L'odeur âcre du gin fendit la foule amassée devant la porte. Michel du faire boire son patron. Aucune réaction ne parcourut le corps. Un deuxième gobelet fut rempli. Puis un troisième dans la foulée.
« Icham ! Vous êtes viré. Pas d'alcool au bureau. Demain à la première heure vous rendez votre badge. »
Relevant les yeux, le patron aperçut la foule.
« Je ne vous paye pas à bâiller aux corneilles ! Au boulot ! aboya-t-il.
Sa voix avait retrouvé ses accents autoritaires. Mais le ton était plus trouble que d'ordinaire, empreint d'une certaine lassitude. Comprenant qu'il n'y avait plus rien à voir ou à savoir, l'attroupement se dispersa. Il fallait répondre au téléphone, rédiger des mails et chatter. Le patron se servit un quatrième verre qu'il avala cul-sec.
Il quitta précipitamment le bureau. Pour la première fois depuis vingt ans, il annula ses rendez-vous du jour.
Le commissaire Françon s'épongea le front. Le chauffage était bloqué à son maximum. Aussi faisait-il une température torride dans l'hôtel de police. Mais cela n'expliquait en rien la moiteur de ses mains. « Un de plus… Un de trop… » pensa-t-il. La visite à la morgue l'avait secoué. Il avait dû faire confirmer l'identité du corps. Quelle mère aurait pu rester de marbre devant cette tâche-là ?
Maintenant il allait les recevoir tous les deux, le père et la mère. Une fois de plus il faudrait avouer. C'était un de ces cas où il n'y avait rien. Néant. Pas une once de motif. Le mode opératoire en lui-même était simple. Du fait du statut des parents de la victime une enquête approfondie était diligenté. Mais les conclusions étaient déjà connues. Cet entretien serait éprouvant. Il avait déjà demandé au Lieutenant Ah-Yohne de lui préparer la bouteille de Gin qui lui permettrait de tenir le reste de la journée.
Dominique Françon s'appuya sur le rebord de son bureau. Une inspiration, puis deux. Il attendit que son cœur battît vingt fois puis répéta la manœuvre. Parvenu au terme de cent battements il avait retrouvé une certaine équanimité. Il força son visage à reprendre une apparence grave et soucieuse, ainsi que l'exigeait sa fonction.
« Entrez ! s'écria-t-il avant même qu'ils n'eussent frappé à la porte. »
Ils passèrent vite sur les présentations d'usage. La mère avait à peine recouvré de son choc du matin. Le teint pâle. La démarche courte et serrée. Elle se tendait comme une corde de violon pour ne pas se laisser aller sous la pression. Pour ne pas lâcher les vannes. Lui avait le front durci et le regard impatient. Ses yeux ne tenaient pas en place. Ils virevoltaient d'un élément à un autre dans la pièce. La tasse à-demi pleine qui indiquait une dépendance l'ordinateur de basse qualité qui soulignait le manque de moyens le manteau effiloché. Enfin, il vint à se poser sur le corps de son hôte. Ainsi il pouvait, après l'avoir compris, l'attaquer et le dominer. Il était entré dans le bureau à la manière d'un char d'assaut sur le champ de bataille. Protégé par son armure, sûr que son poids, son aura détruirait les velléités de la partie adverse.
Une fois qu'ils se furent tous assis, le commissaire commença :
« Je souhaitais vous voir pour faire le point sur l'enquête avec vous. »
Voyant que ses interlocuteurs restaient de marbre, il poursuivit :
« Le corps a été trouvé ce matin à six heures par les équipes de nettoyage. Nous avons été immédiatement contactés. Cela faisait au moins une heure que le cœur ne battait plus. L'autopsie devrait nous donner sous peu plus de détails. Nous sommes cependant relativement sûrs qu'il s'agit d'un suicide. Les veines des poignets ont été tailladées. Et nous avons retrouvé une boîte de somnifères entièrement vide. Pas un signe de violence. Le lieu… Appuyé à un immeuble, en face du pont et de l'usine Pergault abandonnée. Mes hommes sont en train d'interroger ses camarades et les professeurs du lycée Kadic.
— Ah oui ? Et qu'est-ce que mon fils faisait là, dehors… au beau milieu de la nuit ? Je ne le mets pas en internat pour qu'il puisse faire le mur ! avait explosé le père.
— Monsieur, Nous enquêtons. Mais un établissement scolaire n'est pas une prison.
— Et ses fréquentations ! Ces soi-disant amis ? Je suis sûr que c'est eux ! C'est de leur faute ! Je lui avais pourtant dit… »
Il retomba dans son fauteuil en ruminant.
« Mais, intervint Madame d'un ton minaudant, il n'a pas laissé de lettres ?
— Madame, tous ceux qui se suicident ne laissent pas de lettres ou de raisons derrière eux. Je vous assure que nos psychologues travaillent à essayer de comprendre. Votre enfant vous paraissait-il tendu ces derniers temps ? Quelque chose qui le préoccupait peut-être ? Ou quelque chose sur l'endroit où on l'a trouvé ? Le moindre indice peut être capital.
— Ses résultats étaient déplorables, voilé tout. Il était un trublion et un clown ! Il désobéissait, manquait les cours et ne travaillait pas. »
La tempête avait encore rugi. Malgré tout le commissaire restait sceptique. Il avait eu un coup de fil de ses agents. Les résultats du jeune homme étaient tout à fait honorables et lui assuraient un passage sans souci dans le supérieur. Il avait un solide groupe d'amis, une bonne réputation. Un peu taciturne, mais rien de bien inquiétant. Les professeurs n'avaient rien vu. Comme toujours dans ces cas-là. Ce bref portrait ne répondait pas à celui que venait de dresser le père. Mais seul l'enquête établirait les vraies raisons du suicide.
« Et sur le lieu Monsieur ?
— Bah… Il devait traîner là plutôt que de travailler sérieusement.
— Il… il ne nous parlait plus.
— Je vois. Pardonnez-moi d'insister, mais vous ne voyez pas ce qui aurait pu le pousser à ce geste ? »
Ce fut à ce moment que la femme éclata en sanglot. Son corps tremblait à mesure que des vagues de larmes traversaient sa poitrine. Essayant de contrôler l'irrépressible marée elle se tassa sur sa chaise. Des syllabes incompréhensibles jaillissaient de sa bouche entre deux ou trois hoquets. Elle enfuit son visage entre ses mains. Le mascara se mit à couler laissant des traînées pâteuses sur ses doigts. Mal à l'aise, le commissaire s'était à demi-levé. Il avait ouvert la bouche, mais aucun mot de réconfort n'en était sorti. Monsieur avait serré les poings et s'était carré sur son fauteuil. Il foudroya le commissaire de son regard d'aigle. Puis il reboutonna sa veste de costume. La fraîcheur de la pièce le faisait frissonner, alors que son visage luisait de transpiration.
« Madame, je suis navré. Je… pense que ce sera tout… toutes mes condoléances. Avant que vous ne partiez… Tenez. Prenez. »
Il leur tendit une carte de visite au nom d'Éric Pelée, psychologue.
« C'est un ami. Spécialisé dans l'aide aux familles des victimes. Il saura vous aider si vous en ressentez le besoin. »
Monsieur jeta un regard dédaigneux sur le bout de carton qu'il enfourna machinalement dans la poche intérieure de sa veste. Il se leva, se fendit d'une formule d'hypocrisie et s'en fut.
Elle se leva en vacillant. Ses yeux avaient rougi. Son menton dégoulinait. Elle alla rejoindre son mari. Sa plainte résonna dans les couloirs pendant de longues secondes avant que l'air lourd de travail ne revint apposer sa chape de plomb.
Il était six heures du soir. Le cimetière commença à s'emplir. Des hommes gras en costumes noirs descendaient de leurs voitures de luxe. Des femmes tout juste sorties des bureaux les accompagnaient. Perchées sur leur talons-aiguilles, l'ombre de leur chapeau faisait comme une grille opaque sur leurs visages. Un vent morne agitait faiblement robes et manteaux. Des cloches sonnaient au loin. Le rythme lent du glas se languissait dans les esprits et pesait sur les cœurs. La foule afflua devant le trou : amis et alliés, compagnons et partenaires. Un jeune homme de seize ans était mort. Ses aînés venaient payer un salut à ses parents. Peu concerné par cet afflux pendulaire, le prêtre poursuivait de sa voix nasillarde.
« Au ciel il est monté nous rappelant, la fragilité de l'homme sans Dieu… »
Devant la foule se dressait le couple. Les traits crispés, le mari se tenait droit comme un « i ». Seuls ses doigts bougeaient. Dépli. Repli. Ils battaient frénétiquement la mesure d'une activité invisible. La tension et la rage. Consumé il n'entendait qu'à peine. Ses lèvres frémissaient.
Sa femme chancela et tomba sur lui. Il la repoussa sans égard. Écroulée dans l'herbe, elle parcourut la foule du regard à la recherche d'un geste. Ses yeux étaient secs. Ses joues étaient émaciées. Les courbes de son corps s'étaient amenuisées.
« Les voies du Seigneur sont impénétrables. Il a rappelé sa brebis auprès de lui… »
Son fils… il pleurait alors. Le surveillant de plage l'avait ramené. Son petit garçon s'était perdu. Il était sorti de l'eau dans son maillot rouge et n'avait pas vu ses parents. Il leur était sauté dessus après les avoir retrouvés. Son visage éclatait sous la lumière. Il frémissait de joie. Un amour immense les avait enveloppés tous les trois.
« Il atteint maintenant la plénitude. Soyez-en sûr ! Le Seigneur est miséricordieux ! Ne cherchez plus, il est heureux… »
Il avait sept ans. Il s'était appliqué toute la journée. Et maintenant, il montrait sa belle maquette de voilier à son père. Ils étaient allés au parc tous les deux. Mais le voilier avait coulé dans la mare. Il avait tâché son pantalon vert en tentant de le ramener. Pour le consoler ils avaient acheté des glaces et les avaient mangés sous le soleil d'un après-midi d'été.
« Ne soyez pas triste. Il est parti volontairement. Nous le retrouverons dans la joie. ».
Il était invité à un anniversaire. C'était la première fois qu'un ami l'invitait. Mais ils avaient dit « non ». Alors il était parti en catimini. Lorsqu'ils avaient compris qu'il ne boudait pas dans sa chambre, ils étaient descendus dans la rue, à sa recherche. Désespérés à l'idée qu'il puisse lui arriver quelque chose. Ils avaient été fous de soulagement en reconnaissant son pull bleu dans la pénombre d'un immeuble. Plus jamais s'étaient-ils dits en l'étreignant.
« mais il n'est pas loin. Dans nos cœurs, il est là. Et il prie pour nous… »
Il n'avait pas eu le choix. Il fallait le mettre en pension. Indiscipliné, roublard, sans volonté. Il fallait le remettre en chemin. Qu'importait ses avis ! Il ne savait rien ! Ne faisait rien ! Des jeux stupides ! Fils ingrat, désobéissant ! Il fallait lui apprendre ce qui était bon pour lui. Et qu'il se taise s'il n'avait rien d'autre que des plaintes et des excuses à formuler. Il avait franchi les grilles sans se retourner, silhouette rose au milieu du béton.
« Alors quittez toute tristesse ! Il est inutile de s'en faire. »
Il se renfermait. Pendant les vacances il s'écoulait des jours entiers sans qu'il ne leur parle. Il ne parlait plus qu'à demi-mot l'esprit toujours ailleurs. Et si une parole lui venait, elle était pleine du fiel d'un enfant. Ils avaient enlevé ces affreux posters de sa chambre. Ils avaient refait sa garde-robe. Il allait et venait pendant les vacances, ombre brune et silencieuse dans la maison blanche.
Le prêtre s'était tu. Un par un les invités s'avancèrent pour échanger quelques mots. Le trou fut comblé. Un grand cri jaillit. Une jeune fille était tombée à genoux. Les larmes trempaient le corsage de sa robe noire.
Cette diversion n'empêcha pas l'assemblée de voir le prêtre porter à sa bouche une flasque de bourbon.
« Des fantômes ! Il y a… des… choses qui nous observent là-bas ! »
Les gens échangèrent des regards gênés. L'homme qui avait crié ne désignait du doigt qu'une allée vide.
Pourtant, certains virent du coin de l'œil d'étranges masses noires rôder en lisière de la cérémonie.
Deux jours plus tard, la police ayant clôt l'affaire, la chambre du décédé put être vidée de ses effets.
« Qu'est-ce qui s'est passé ?
— Je vous en prie, Monsieur. Je compatis à votre douleur… »
Le proviseur de Kadic n'avait pas l'habitude d'être alpagué dans son bureau. Il ne savait plus comment apaiser son interlocuteur.
« Qu'est-il arrivé à mon fils ? Je vous l'ai confié, non ? Rugit l'homme d'affaire en colère.
Monsieur Delmas désespérait de calmer cette tempête.
« Je vous assure que nous…
— À d'autres ! Il était martyrisé ? Il se droguait ? Que lui ont ait ces prétendus amis ? Je veux la vérité maintenant !
— Assez Monsieur.
Jean-Pierre Delmas s'échauffait à son tour.
— Il n'y a rien à redire des amis de votre fils. Tous sont de bons élèves, sans remarques disciplinaires. Appréciés de leurs camarades et des enseignants. La police est déjà venue. Avec les mêmes questions. Votre fils ne se droguait pas, ne fumait pas, ni quoi que ce soit d'autre.
— Alors que lui avez-vous fait ! On ne se tue pas comme ça. Sur un coup de tête. Même mon fils !
— Mais je vous assure…
— Des excuses, encore des excuses. C'est ça que vous enseignez ici ! Je veux des résultats. Trouvez ce qui est arrivé. Ou moi, je vous jure que vous ne serez plus en poste longtemps.
— Il suffit !
Le proviseur s'était levé. Il pointa la porte de la main.
« Sortez Monsieur. Si vous n'avez rien de mieux à faire que de m'insulter dans mon bureau. Plutôt que de faire votre deuil. »
Furieux, l'homme d'affaire se leva et sorti.
« Vous aurez de mes nouvelles Delmas ! »
Il s'éloigna d'un pas vif. Traversant les arcades cloîtrant la cour il se rendit à l'internat. Il n'avait pas l'intention de rester plus que nécessaire. Il trouva sa femme devant la porte de la chambre désormais à moitié vide. Il la prit par les épaules. Et ils s'en retournèrent.
Pour tomber nez-à-nez avec un homme mal rasé vêtu d'un survêtement et d'un blazer. Le mari se souvint l'avoir déjà brièvement rencontré. C'était un certain James Marilé ou Jim Moralés. Le surveillant général à ce qu'il semblait.
— Ah Monsieur. C'est bon. Toutes les affaires de votre fils ont été chargées dans votre voiture. Vous pouvez y aller. Heu… Peut-être deux mots avant que vous ne partez ?
— Vous… vous savez quelque chose ? S'enquit Madame soudain sortie de sa torpeur.
— Je suis le surveillant de l'internat, vous savez. »
Il les mena dans une petite pièce privée attenante à la cantine. Le personnel aimait à se réunir là, à l'abri des regards. Il les abandonna un moment pour aller farfouiller dans l'office désordonnée de Rosa. Il en revint, trois verres dans une main, la bouteille dans l'autre.
« Du Don Papa, rançon de mes expéditions d'antan.
— Pardon ?
— Vos quoi ?
— J'en parlerais bien. Mais nous ne sommes pas là pour ça. »
Jim braqua son regard sur l'homme d'affaire.
« Qu'est… Qu'est-ce…
— Que voulez-vous savoir ? Répliqua le surveillant d'une voix vide.
Interloqué, le négociant en oublia ses réflexes. Son visage se décomposa. Ses traits s'étirèrent. Ses bajoues reparurent.
Jim leva son verre et se tourna vers son interlocutrice.
« vous devriez en prendre. Il est excellent. Buvons en son honneur, voulez-vous ? »
Sa voix s'était faite râpeuse et rapide. Mais bizarrement cela rendait Jim plus bonhomme encore. D'une main hésitante la femme prit la coupe, la leva et but. Avant de retomber dans son fauteuil. Des couleurs reparaissaient sur sa joue, sa gorge, et bientôt ses mains.
« Qu'est-il arrivé ? demanda-t-elle d'une voix enrouée.
— Il allait mieux vous savez. Enfin… je l'ai… cru. »
Jim soupira. Sa voix était lourde. Les épaules basses il se recourbait au-dessus de son verre.
« Il souriait… avec ses amis. Ses notes remontaient. Et surtout il prenait du plaisir à aller et participer en cours. Il avait mis de l'ordre dans ses histoires de cœur à ce qu'…
— De cœur ! C'est cela qui l'occupait ! Et vous ne faisiez rien ! Non mais, pourquoi vous paye-t-on ? Vous…
— Ce n'était pas cela qui en fait un élève faible. Et il ne s'est rien passé.
— Et qu'est…
— Cela fait longtemps que je fréquente des adolescents. Si sa bande a un souci, ce n'est ni l'amour, ni l'école.
— Vous avouez enfin ! Ils le droguaient ! Hein !
— Il y a eu un fardeau. Mais il est passé. Depuis plusieurs semaines au moins. Ils recommencaient à frayer avec d'autres que leur petite bande.
— Dites-moi, Monsieur… Morilé ?
— Moralés.
Madame avait repris une lampée de cordial. Sa voix avait claquée et son regard transperça les deux hommes.
— Pourquoi ?… Mon fils… S'il allait mieux… Et qu'est-ce qui allait mal ?
— Je… c'est… difficile… »
Et pourquoi votre expérience n'avait-elle rien vu, persifla Monsieur.
« Je ne sais ce qui a pesé sur eux. Votre fils et ses amis. Ils ont été prisonniers… hantés… dans un monde hostile… en lutte… Parfois, ils semblaient des francs-tireurs, des guérilleros… Mais ici… Cela n'a pas de sens…
— Que m'importe votre idiot de sens, intervint sans hurler son interlocuteur. Ce n'est pas comme si…
— Allons chéri… Laisse-le finir ! »
L'ordre avait sonné dans la voix maternelle.
« Leur fardeau disparu. La joie revenue… Je n'ai pas su voir et réagir… il était vide, il n avait rien…
— Rien ? Bah, mon fils était un bon à rien. On le savait déjà !
— Non… son regard… il cachait et dissimulait.
Monsieur éclata de rire.
« lui ? Ajouta-t-il d'un air incrédule. Son visage était un livre ouvert. L'a toujours été. Il n'était déjà pas fichu de se contrôler. Alors mentir avec brio ! »
Son rire redoubla.
« Au moins votre incompétence m'aura soulagé. Si vous n'avez…
— Vous devriez boire vous savez. Il est vraiment très bon. Votre fils contrôlait d'autant moins son attitude qu'il n'y avait rien derrière.
— Sornettes ! Votre logique de comptoir est vraiment maigre. Maintenant vous allez me la jouer zen… »
Le visage du négociant s'adoucit. Ses traits se délièrent. Son front s'aplanit. Une douceur vint à poindre dans ses yeux. Et un air vénérable se dégagea soudain de ses traits.
« Le pourrissement du centre se propage vers la périphérie, dit-il d'une voix solennelle… Ohmm…
— C'est bien cela, répondit Jim Moralés. Il était vide. Il n'avait plus de ressort. Et rien de suffisant pour combler l'avancée du néant.
— Mais c'est que vous croyez ces bêtises.
— Et vous préférez croire que votre fils est un lâche.
— Il s'est suicidé !
— Justement !
Le ton montait. Les joues prenaient des notes de rouges. Les pupilles se contractaient. La bouteille baissait.
— Trop médiocre pour vivre, plutôt que de se redresser, il a lâché prise.
— Il a remporté la victoire. Remporté sa guerre.
— Une victoire ! Il a vu une défaite et s'y est abandonné.
— Il fait taire l'ennemi plutôt que de perdre ce qu'il lui reste et en quoi il croit.
— Il était et est resté une déception. Incapable et sans volonté.
— Pour vous, il a choisi d'embrasser la fin. Pour vous.
— Vous êtes fou ! Et vous prétendez éduquer nos enfants !
— Que pouvait-il d'après vous ? Depuis tout à l'heure, vous dites que c'est un incapable et un bon à rien. Pourquoi être déçu ? Il se montre très capable. »
Un silence glacial succéda à cette échauffourée. Monsieur se servit un verre. Le dernier possible avec cette bouteille.
« Jusqu'au bout il m'a déçu, commença-t-il d'un ton bas et fatigué. Mais vous avez raison sur un point. Quel orgueil ! Le croire incapable d'autre chose que de se traîner ! Il a toujours fait le mauvais choix. »
Il soupira.
— Croyez-vous ? Jim chuchotait, enfin essayait malgré sa voix de baryton. Il est opiniâtre et dur à la tâche. Je ne sais quel était son fardeau, mais il s'y était investi. De tout son être. Il en a fait sa passion, son feu… et… une fois le jeu achevé… lui qui s'y était confondu…
— Il ne lui restait plus qu'à disparaître ?
La voix de Madame Stern était doucereuse.
— Non… peut-être… il n'avait plus de dynamisme.
— La tache d'une vie… Le destin ?
— Tu ne vas pas croire ces idioties !
— Ça suffit Walter ! Regarde un peu. À ton avis, à qui la faute ? Qui ne lui a jamais fait confiance ? Hein ! Maintenant, tais-toi ! Et réfléchi un peu à tes paroles !
— Madame. Ulrich est un fier jeune homme. Honnête, courageux et volontaire. Il aurait pu aller loin. Son orgueil… j'aurais pu… Je suis désolé… je n'ai pas su comprendre ce… néant… ce vide.
— Je comprends. Je vous remercie Monsieur Moralés. Votre bouteille était exquise. Parfaite pour ce que nous avions à faire. Il n'y en aura plus d'autre, n'est-ce pas ?
— Et oui.
— Bien, ce ne serait pas sage.… Merci. Passez une bonne journée.
Sur ces quelques mots, les parents d'Ulrich Stern se levèrent et s'en furent. Ils n'entendirent pas les paroles du surveillant :
« Pour un soir, ne puis-je oublier qui je suis… ma promesse… me soustraire… »
Ils ne virent pas non plus l'ombre gazeuse qui les suivait hésiter puis renoncer à rentrer dans le moteur de leur voiture.
Par deux chemins distincts je puis être conduit au terme de mes jours. Si je reste à combattre autour de Troie, ici, c'en est fait du retour, mais je gagne en échange une gloire immortelle si je rentre au contraire en ma chère patrie, c'en est fait de la gloire, mais j'aurais longue vie, et la mort ne saurait m'atteindre de longtemps.
Homère, Iliade, Chant 9, 410-416, traduction de R. Flacelière.
