Papiers, coup de gueule, week end

3 mars

Il est 9 heures du matin, une fois en tenue, je dois venir assister à la réunion hebdomadaire du service.
Pour la première fois, je me rends compte que cet endroit fonctionne comme un hôpital, pas seulement comme un laboratoire spécialisé dans les autopsies ou analyses réalisées Post Mortem.
Je ne sais pas vraiment où me mettre, si je dois échanger quelques mots avec mes voisins de table.
La réunion part sur un bilan de la semaine : nombre de victimes vivantes ou mortes, les différents examens réalisés (Eh oui, même des vivants ont besoin des services des légistes, je ne l'aurais pas cru.) et donc l'attente des résultats de ces différents examens. Les certificats de décès, transferts de corps, tenir le « journal » dans lequel sont consignés les arrivées et départs des morts.
Pour donner l'impression de ne pas être inactive, je prends des notes sur mon bloc. Personne ne semble vraiment faire attention à moi pour le moment normal après tout ce ne sont pas eux qui sont responsables de ma formation. Mais est ce qu'au fil du temps nous réussirons à tisser des liens ? A discuter le matin autour de viennoiseries s'échangeant des petites anecdotes sur notre vie ?

«Le plus important dans une restitution, c'est une bonne présentation. Par quoi est ce que cela passe selon vous ? »

Je grimace en regardant le corps. Cette fois ce n'est pas à cause de l'odeur mais de la vue du travail établi : ouverture de la cage thoracique et incision sur le tronc permettant d'enlever les viscères comme le cœur, le foie… Afin de les peser de les répertorier et ensuite de remettre tout en place.
Bah après tout où est la différence entre un corps humain sur cette table et des carcasses de viande sur une chaîne d'abattage ? Il y a du sang, ça commence à ressembler à de la viande si l'embaumeur ne jouait pas son rôle…. Pas la peine de se sentir autant écoeurée.
Levant mes yeux de la table, je tente une réponse.

-Par une remise en place des organes, et la réalisation de coutures au niveau épidermique. Je suppose que tout comme en chirurgie, on utilise un fil fin mais qui ne se dissout pas. Ce type de fil servira à donner l'impression que le corps n'a pas été disons : charcuté.
-Exact, parfaitement exact. Nous ne devons pas perdre de vue que chacun a droit à du respect et de la dignité, y compris dans la mort. Comme j'avais terminé mes observations hier soir, et que la restitution doit être faite avant demain matin, nous allons nous y mettre.
Pouvez vous me donner mon matériel, je vous prie ? Sur votre gauche, second tiroir en partant du haut.
Et c'est parti pour une nouvelle phase d'observation…

Déjeuner un peu plus tranquille que la veille. Pas d'urgence, pas d'horaires serrés. Une heure pour reprendre mon souffle, fumer une clope si j'étais fumeuse ou avancer dans le bouquin que j'ai commencé.
Il ne nous reste plus que les tâches administratives à faire autrement dit : signature du certificat de décès, faire un compte rendu écrit de l'autopsie en trois exemplaires, avoir accès à son dossier médical, et le clôturer définitivement avant de l'envoyer aux archives.

- Bonjour. Ca y est, vous avez pu tout décortiquer ? Qu'est ce qu'on sait de plus ? Me demande le lieutenant Williams.
Qu'est ce que je fais moi ? Je suis apprentie pas à la place de mon supérieur qui est en pleine conversation téléphonique.
-Techniquement, je n'ai pas le droit de vous livrer ce genre d'informations mais le rapport est achevé. Si vous voulez bien attendre quelques minutes… Je vous en remercie.
Je l'entends railler à voix basse « elle est là que depuis hier et elle commence déjà à être un copié collé de Max…) Mais comment font ses partenaires et son entourage pour supporter un type pareil ?

CA, c'est vraiment le mauvais côté du travail, celui qui vous met mal à l'aise et vous réduit en un tournemain à l'état d'inutilité : quand les proches d'une victime viennent.

La porte du bureau manque de peu de s'encastrer dans le mur, une femme hors de ses gonds n'arrive pas à rester maître d'elle même trop triste, trop en colère par ce qui arrive.
Elle ordonne au docteur Bergman de l'amener voir son frère de façon horriblement rustre. Merci, s'il vous plait, d'une voix calme vous connaissez madame ? Pauvre conne.

J'admire le calme de mon supérieur, sa capacité à se dominer et à parler calmement de ce qu'il a découvert avant de revenir dans le bureau. Moi, j'ai peine à rejoindre cette femme, à lui dire que je compatis à ce qu'elle éprouve… Je lui fais part de mes impressions et il me répond :

-C'est là une belle initiative Erin. Essayez de le faire si bon vous semble, mais ne venez pas vous plaindre si les choses tournent mal pour vous.
Je le remercie et je pars essayer de parler à quelqu'un qui souffre. Une heure plus tard, je contiens difficilement ma colère contre elle : je me suis fait hurler dessus, traiter de fouille merde, fouine, abrutie qui n'emploie que des mots creux et j'en passe. Elle m'a ordonné de faire en sorte que son frère puisse être vengé, que les ordures qui aient fait ça en paient le prix. Qu'on servirait alors enfin à quelque chose. Je me suis tout pris dans la tronche parce que je ne suis qu'apprentie, qu'elle ne peut pas s'attaquer à celui qui a réalisé l'autopsie, fait la lumière sur le drame.

Je ne sais pas ce qui se serait passé si mon chef n'était pas intervenu en lui demandant de se reprendre et de ne pas m'accuser parce que je ne suis responsable de rien dans cette histoire.
Putain, donnez vous du mal pour être gentil, voilà le résultat ! Je ne suis pas prête de sitôt de retenter l'expérience ! Je préfère me calmer en amenant d'un pas énervé le corps au service des embaumeurs qui prendront le relai. Vu les longs couloirs et l'ascenseur à prendre, ça me laisse le temps de me calmer.
Tout en désinfectant la table et les tiroirs, je mastique ma colère et mes réflexions. Au moins, c'est vendredi soir.

-Docteur, j'ai presque terminé.
-Très bien, patientez cinq minutes s'il vous plait. Vous n'avez pas oublié de noter la date et l'heure j'espère ? me demande il avec un regard qui signifie clairement « pas de manque à l'application des consignes »

Deux tiroirs à nettoyer une seconde fois, génial ! Bon je m'y remets, alors que je passe la lingette sur le plat du tiroir, il me pose une question.
-Vous êtes toujours en colère contre cette femme ? Mince, comment a il deviné ?

-Heu… Oui docteur, c'est vrai. A cause de ce qu'elle m'a dit : je voulais essayer de l'aider, mais aussi pour son irrespect envers vous. Elle vous a presque parlé comme à un chien. Il esquisse un sourire devant ma réponse, comme si je ne comprenais pas tout et reprend :

-Elle venait d'apprendre qu'elle a perdu un être proche dans des circonstances dramatiques il y avait à peine vingt quatre heures de cela. Elle n'a pas pu avoir suffisamment de détails par le biais du HPD ou du 5-0, pouvez vous comprendre ce qu'elle a du ressentir en apprenant comment il a été tué ? Comment elle devra gérer les funérailles, faire le deuil de son frère ?
-Parce que tout ça lui tombe dessus en cascade, elle est submergée par la douleur et elle a besoin d'un exhutoire quel qu'il soit ? Et que ça lui fait du bien de hurler après quelqu'un même si il a travaillé pour faire la lumière sur ce meurtre ?

-Vous avez tout compris. Ca aurait pu être nous, ou quelqu'un d'autre. Mais ne croyez pas que tous réagiront de la même manière.
Tout en pulvérisant à nouveau du désinfectant, j'essaie de croire que c'est vrai. Qu'il existe quand même dans ce monde des personnes qui savent nous remercier pour ce qu'on fait.
Etrange, habituellement je n'aime pas être obligée de refaire les mêmes taches, de devoir les répéter si ce n'est pas impeccable à 90%...

Mais au fond de moi, je me dis que le docteur a raison. En se lançant dans quatre années d'internat en médecine légiste, on se doit d'être davantage rigoureux, précis, méthodique. Et c'est comme apprendre à mettre la table ou regarder avant de traverser : les bonnes habitudes se prennent dès le début.
J'éprouve toujours vis à vis de lui un profond respect mêlé de gêne, de crainte. Suis je quelqu'un qui peut mériter sa confiance, des privilèges comme aller souvent sur le terrain ? Ou bien ne suis je qu'une étudiante quelconque qui a choisi un cursus médical différent et qu'on forme par principe et dans la plus grande indifférence ?
Machinalement, je me remets à astiquer toutes les surfaces. Si il ne me l'avait pas fait remarquer, j'aurais sans doute TOUT briqué.
Le week end va me faire le plus grand bien.

5 Mars

Cet abruti d'Antony, je l'ai raté ! Tant pis, je pense que je m'arrangerais pour lui rendre son sale coup, en coupant l'eau chaude ou planquant son joujou favori, sa tablette…
Que je me souvienne…

10 heures du matin, les stores qui s'enroulent laissant pénétrer le jour. C'est une mauvaise farce j'espère ?
-Alors « Miss Glauque » tu joues la belle au bois dormant ? ou plutôt la sorcière ? me lance il accolé à la porte. Je vais… le… buter… ou alors le noyer, ça sera moins sale.
-Antony Sandfield ! Tu vas me payer ça, peu importe quand et comment mais la facture va être salée. T'en as bien conscience j'espère ? Pourquoi mais pourquoi ai je accepté la suggestion de mon grand frère quand il a proposé cette solution de colocation ?
Certes la maison est sympa, pas trop loin de la plage, du centre commercial et le loyer pas exhorbitant, mon coloc' est souvent sympa et plaisant mais il y a des moments où je peux vraiment plus supporter son côté gamin. Comme ce matin.

Devant mes céréales, je repense à la soirée d'hier soir. Barbecue, sodas, karaoké à laquelle il m'a proposé d'aller comme je voulais me changer les idées, j'ai accepté sans grand enthousiasme.
Pourquoi suis je allée à une soirée qui regroupait des amis de sa promo de dernière année de lycée ? Bah y a pas vraiment des raisons de se plaindre : la plupart des invités étaient sympa, ouverts et m'ont très bien accueillie. Surtout une de ses ex et un mec avec qui j'ai passé une bonne partie de la soirée à parler. Pour tout avouer, j'étais intéressée par sa vie : il m'a expliqué qu'il était né à Daejon, sa mère est coréenne, son père américain. Quand il a eu 15 ans, lui et sa famille ont du déménager pour venir s'installer à Ohau.

Je sursaute, manque de faire tomber ma tartine en voyant mon portable vibrer. Ah oui c'est vrai on s'est échangés nos numéros. Tout étonnée, je parcours son texto : « j'ai adoré parler avec toi, au moins tu es curieuse et dans le bon sens. On se reverra ? »

Je repose mon portable et cherche le pot de beurre de cacahuètes. Hyun-Ki Reyes, tu es… très mystérieux et très intéressant, peut être te reverrais je. Mais ne compte pas sur une réponse immédiate.

Il fait tellement beau dehors, je pense que je vais chausser mes rollers et me ballader dehors pendant très longtemps. Sans m'occuper de la maison cette fois.
«Bon courage pour remettre la maison en ordre, c'est ton tour cette fois tu n'as pas oublié ? y a pas grand chose à faire le ménage, les lessives la vaisselle le repassage et les vitres. A plus ! » héhé, Antony doit fulminer devant mon gentil petit mot, dommage que je ne reste pas pour profiter du spectacle.

6 Mars

Huit heures du matin, prête et regonflée grâce au week end pour commencer la journée. Mais une fois de plus les surprises se pointent à la porte : un brancardier m'accoste, me demande si le docteur Bergman est arrivé. Evidemment, non.
Il me tend alors un rapport et me demande si j'ai les clés du labos. Si je ne les ai pas peu importe, il en a un double.
Attendez, on a tout de même pas une autopsie à réaliser DES le début de la matinée ?
« On l'a récupérée vers trois heures du matin. Des riverains ont entendu du bruit dans une benne à ordures, appelé les secours et… »
-Je… je vais voir ce que je peux faire, si j'arrive à le trouver. Vous pouvez attendre encore quelques minutes s'il vous plait ?

Le couloir est une piste, l'arrivée mon supérieur. Par chance, je l'aperçois parler avec quelqu'un. Sans reprendre mon souffle, je les salue, explique ce qui se passe quitte à me faire envoyer sur les roses.
Un sacré coup de pot qu'il accepte de me suivre, de régler la situation.
-Vous avez bien fait de venir me chercher. Lavez vous les mains, mettez des gants et un masque et occupons nous de cette demoiselle, dit il en ouvrant la housse.
-B..Bien docteur. Quoi, je vais devoir travailler MAINTENANT sur le corps ? J'y crois pas, c'est inconcevable ! Pas après deux jours passés ici.
Attendez, Docteur vous êtes sérieux ?
-Tout à fait, vous allez observer ce que vous voyez et me donnerez vos impressions premières. Oh, et ce n'est pas la peine de tout le temps m'appeler par un titre générique, Erin. Vous pouvez m'appeler par mon prénom si vous le souhaitez, après tout nous allons travailler ensemble durant quatre ans.
Non mais il est sérieux là où quoi ?! Je peux pas me permettre de telles familiarités et aussi tôt. Certes ça me touche mais je dois rester respectueuse. Au japon, les élèves appellent leur professeur par le terme Sensei, ça reste une preuve de respect et peut être l'objet d'une certaine familiarité. Je lui fais part de ma suggestion. A ma grande surprise, il me lance un grand sourire.
-Vous avez décidément beaucoup d'imagination et le goût de l'exotisme ! Je ne me serais jamais attendu à ce qualificatif mais je ne vois aucun inconvénient à ce que vous l'employez. A présent, remettons nous au travail et commençons par le commencement. Que constatez vous ?

Finie la petite parenthèse de bonne humeur, retour à la dure réalité. L'adolescente ne semble pas avoir plus de seize ou dix sept ans, ses mains présentent des bleus tout comme son visage. Son corps est devenu rigide. Pauvre gosse !
-Elle doit avoir entre quinze et dix huit ans, elle a dû recevoir des coups. Probablement des coups de poings et a dû aussi tenter de riposter comme en témoignent les marques à la jonction des métacarpes et des phalanges. Bref, elle s'est fait tabasser.
-Tout à fait. Et si vous regardez plus attentivement la commissure des lèvres, vous vous apercevrez qu'il reste du sang. Dû soit à un coup porté au visage soit en pleine poitrine provoquant une hémorragie interne. Dans les deux cas l'impact a été violent, mais on ne peut pas non plus exclure qu'elle ait été frappée à plusieurs reprises.
Je suis révulsée par tant d'injustices, elle avait encore de belles années devant elle et à cause d'on ne sait quoi tout ce qu'elle aura c'est une urne ou six planches en bois pour la conserver. Sans oublier les fleurs… Ce n'est pas le dégoût qui se saisit de moi, mais la colère et le mépris.
Je ne peux pas m'empêcher de dire :

-Elle ne méritait pas ça. Je voudrais vraiment que la police retrouve cette ordure de meurtrier et lui mette le nez dans son crime.

A suivre

Le prochain chapitre sera axé sur le point de vue de Max.