Bonjour à tous !

Merci pour votre enthousiasme concernant le prologue, je ne m'attendais pas à tant de retours positifs vu l'étrangeté du concept. Salut à Manooon (quelle joie de te retrouver ! Et merci de ta review pour The secret !), Audrey1986, Shoukapik (la suite te plaira-t-elle ? Je l'espère !), Castle-BB156-Bones, IFON91 (le retour ! Salut et merci !), sandrine (merci !)…

Vous remarquerez probablement l'effetmiroir entre le début de ce chapitre et celui du prologue : sorte de transition vers l'AU, il introduit également l'un des personnages principaux. Si vous aimez autant la série que moi, soyez patients : ce personnage aura bien plus de similarités avec l'original qu'on ne le croirait à première vue. Cette deuxième entité aura simplement fait des choix et des raisonnements différents, cela en rapport avec l'évènement de la fin du prologue.

Tous les personnages ou presque suivront cette volonté. Après tout, cette fanfiction reste d'inspiration Castle.

Simple rêve ou univers parallèle ? Bref. Je vous laisse en juger, et vous souhaite une bonne lecture…

Chapitre 1

Madame le Substitut part en vrille…

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Les yeux grands ouverts dans la pénombre, la respiration lente et sourde, elle fixait sans les voir les chiffres luminescents de son réveil. Inlassables, ils avaient égrené les minutes, les heures sous son regard vide et absent, tourné vers d'autres souvenirs.

Dans l'appartement, le silence régnait. Au-dehors, la lumière de l'aube commençait de percer entre les rideaux à moitié tirés, promettait une belle journée ensoleillée. Au rappel de ce que serait faite cette « belle journée », son cœur se serra. N'y tenant plus, elle rejeta ses couvertures, désactiva l'alarme du réveil quelques secondes à peine avant qu'elle ne sonne. Elle s'assit au bord du lit et se massa les tempes dans un long soupir. La migraine battait sous ses doigts, résultante d'une soirée un peu trop arrosée et d'une nuit bien courte, marquée par l'insomnie. Jetant un regard derrière elle, elle contempla avec indifférence l'homme qui avait partagé son lit, peu étonnée. Si encore elle y avait pris du plaisir…

Elle déglutit faiblement au souvenir de ce qui l'attendait ce matin-là. Elle attrapa son PDA et son paquet de cigarettes sur la table de nuit, se saisit de quelques vêtements et d'une démarche lasse, alla s'enfermer dans la salle de bains.

Le briquet cliqueta tandis qu'elle s'allumait sa première cigarette de la matinée. Paupières baissées, elle savoura les premières bouffées avec un mélange de délectation et de culpabilité. Vouloir arrêter dans un moment pareil, quelle utopie… Elle n'avait pas tenu plus de trois jours. Quand elle l'apprendrait, Jenny son assistante allait lui tomber dessus à bras raccourcis. Elle eut un mince sourire résigné à cette pensée. Ces derniers temps, sa secrétaire s'affirmait de plus en plus, n'hésitant pas à l'assassiner de regards désapprobateurs quand elle dépassait les bornes.

À bien y réfléchir, peut-être était-ce de cela qu'elle avait besoin en ce moment : quelqu'un pour la secouer, lui rappeler les règles… L'empêcher de perdre pied, tout simplemet.

Elle leva la tête vers le miroir au-dessus du lavabo : son reflet la fixait avec morgue de ses yeux verts cernés. Elle glissa une main dans ses longs cheveux bruns, légèrement ondulés et qui lui tombaient jusqu'aux reins, tentant d'aplatir les quelques épis formés sur l'oreiller pendant la nuit. Puis son regard glissa sur sa gorge, caressa la cicatrice qu'on distinguait désormais à peine, tandis qu'elle posait une main sur son flanc, massant la peau au travers de son débardeur. Même au bout de douze longues années, lorsque ce souvenir envahissait ses nuits par le biais de rêves, elle croyait encore sentir la lame posée contre la chair tendre de son cou, le métal glacé fouailler ses entrailles. Il ne cessait de la hanter… Mais quoi de plus normal, avec le procès actuel ?

Songeuse, elle termina sa cigarette, ses yeux vides perdus dans la contemplation des volutes de fumée : d'une danse lente et paresseuse, ils s'élevaient et s'échappaient par la seule petite lucarne de la salle de bain. Dehors, le temps s'annonçait radieux. Une bien maigre consolation…

Secouant la tête, elle écrasa son mégot dans le cendrier qui avait élu domicile sur le rebord de sa baignoire. Son PDA émit une discrète sonnerie, lui signalant – inutilement – l'imminence de l'évènement qui l'avait tenue éveillée toute la nuit. Avec un soupir elle se décida à se préparer.

Douche, habillage, séchage et lissage de ses interminables boucles brunes, léger maquillage, toutes ces tâches plus qu'habituelles eurent le don de lui faire penser à autre chose, même si ce ne fut que très temporaire. En dépit de son manque d'entrain, elle finit par être prête. Fidèle, son miroir lui renvoya l'image d'une femme brune, les traits tirés, sa peau pâle habilement rehaussée de quelques touches de fond de teint, mais l'œil terne et désabusé. Elle s'appuya sur le lavabo et prit une longue inspiration, les lèvres pincées, s'obligea à focaliser sa pensée sur ce qui importait vraiment.

Ce jour était enfin arrivé. Celui où elle l'affronterait, lui, pour la toute dernière fois. Il ne pouvait en être autrement. Elle ne flancherait jamais et surtout pas aujourd'hui. Alors, du nerf.

Elle salua son reflet d'un regard noir, ce regard qui faisait frémir chaque accusé suffisamment courageux – ou stupide – pour oser lui tenir tête. Elle eut un très léger sourire, et récupéra son PDA avant de sortir de la salle de bains d'un pas vif et conquérant.

L'homme encore assoupi s'éveilla au son de ses talons aiguilles sur le parquet verni. Fronçant les sourcils, il s'assit sur le matelas et observa la jeune femme qui sans lui jeter un coup d'œil, rassemblait quelques dossiers éparpillés sur la commode et les rangeait dans son attaché-case. Vêtue d'un pantalon tailleur noir qui seyait à merveille à sa silhouette de liane, elle avait renoncé à nouer ses longs cheveux bruns en un chignon – chose rare – et les avait lâchés sur ses épaules. L'effet la rendait plus douce, plus accessible – et c'était bien évidemment trompeur, comme le démontraient ses yeux verts, plus froids et scrutateurs que jamais.

- Bonjour, souffla-t-il d'une voix tendre et incertaine.

- Salut, lança-t-elle sans même se retourner.

- Bien dormi ?

Elle eut un haussement d'épaules doublé d'un grommellement indistinct. Elle ouvrit sa boite à bijoux, hésita un bref instant devant la photo de son père, souriant et avenant, qui ornait l'intérieur du couvercle. Puis elle se saisit d'une petite montre en argent, assortie à ses boucles d'oreilles.

- Je… Comment vas-tu en ce moment ? hasarda l'homme.

- Bien. Pourquoi ?

Il reçut cette réponse toute faite sans trop de surprise. Leur première rencontre remontant à quatre ans, il lui semblait la connaître par cœur. Alors qu'elle refermait son attaché-case et tapait un rapide texto sur son PDA – probablement destiné à son assistante, il secoua la tête.

- Kate.

Son ton plus sérieux et pressant attira son attention. Après quelques instants, elle le contempla d'un œil interrogateur.

- Avec ce qui se passe actuellement… Je pensais que tu aurais envie de parler.

Elle resta d'abord sans réaction. Puis recommença à taper son texto.

- Vraiment, Josh ? Quand tu as débarqué hier soir, je n'ai pas franchement eu l'impression que c'était pour discuter.

Elle lui décocha un regard qui en disait long, et il eut une mimique honteuse.

- Ecoute, je…

- Ne t'en fais pas, Josh, l'interrompit-elle tout en reprenant l'écriture de son texto. Moi non plus je n'avais vraiment pas la tête à parler.

- J'ai vu ça, oui, s'exclama-t-il dans un rire. De toute manière, tu es bien plus douée pour un autre genre de conversation…

Elle s'arrêta net dans la rédaction de son message, battit des paupières avant de le fixer à nouveau de son regard insondable. Bel éphèbe au sourire candide que pimentait un soupçon de malice, à peine couvert d'un drap, il aurait aisément pu illustrer une de ces publicités en noir et blanc qui occupent une double page entière dans tout magazine féminin qui se respecte.

Insensible à son charme – celui de l'homme sûr de plaire, elle esquissa un mince sourire froid.

- Tu n'auras qu'à claquer la porte derrière toi en partant.

Un dernier regard perçant, puis dans un chuintement impérial de talons, elle quitta la chambre, son attaché-case à la main, son PDA dans l'autre. En passant dans le salon en désordre – elle se laissait un peu aller ces derniers temps – elle aperçut sans surprise une bouteille de scotch vide et deux verres. Elle ramenait le tout à la cuisine avec une mimique désapprobatrice, quand la voix de Josh l'interpella depuis la chambre.

- Au fait… tu fais quoi ce soir ?

- Désolée, Josh. A l'avenir, trouve-toi quelqu'un d'autre pour discuter.

Renonçant à un petit-déjeuner même sommaire – sa migraine se doublait maintenant d'une nausée plutôt tenace – elle quitta l'appartement. Ce n'est qu'une fois seule dans l'ascenseur, qu'elle abandonna son masque d'indifférence et soupira doucement.

- …Et tu te demandes encore pourquoi on a divorcé ?

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La porte au fond de la salle s'ouvrit enfin, et les jurés entrèrent l'un après l'autre. A la demande de l'officier en charge, l'accusé et son avocat se levèrent, imités par le procureur général, une femme d'une cinquantaine d'années dont la réputation brillante n'était plus à faire. Avant que le verdict ne soit lu, elle balaya la foule derrière elle d'un regard perçant, à la recherche d'une personne bien précise. Lorsqu'elle aperçut Kate, assise dans les derniers rangs, elle lui fit un simple signe de tête, auquel la jeune femme répondit avec la même neutralité.

Bien avant qu'elles n'évoluent dans le même monde, celui fermé et intransigeant de la Justice, elles se connaissaient déjà. Amie de fac de sa mère, elle lui avait pour ainsi dire donné plus d'un de ses premiers biberons. Une image bien déroutante dans cette salle d'audience, où l'appréhension et le silence étaient de mise…

L'officier reçut des mains d'un des jurés le document qui réglerait toute l'affaire, puis commença son laïus que Kate connaissait par cœur. Elle prit une longue inspiration pour calmer sa nausée, qui allait et venait sans discontinuer au rythme de sa migraine. Le soleil matinal, dont les rayons encore doux filtraient dans le tribunal par de grandes fenêtres, l'éblouissait douloureusement. Elle ferma les yeux un instant et maudit Josh : ils savaient parfaitement tous les deux que boire dans son état avait toujours des conséquences désastreuses. Et pourtant…

Consciente de son malaise, son assistante lui jeta un coup d'œil inquiet, qu'elle ignora. Elle peinait à tenir en place, et dans l'espoir de se calmer, vrilla de ses yeux brun-vert la nuque de celui qui avait bouleversé sa vie. Debout auprès de son avocat bedonnant, vêtu de son costume bon marché, il semblait attendre son verdict avec suffisance. Pas une seule fois au cours de ce procès qui durait depuis de longs mois, il n'avait montré en public le moindre signe de nervosité…

Pour cela, elle ne le haïssait que plus encore.

Tandis que le greffier énumérait les charges pesant sur l'accusé, les souvenirs lui revinrent en pagaille. La soirée au restaurant avec Jim son père, sa mère qui avait décommandé à la dernière minute, prétextant une affaire urgente. Le retour chez eux à pied, l'homme qui l'avait brutalement attirée dans la ruelle sombre, son couteau étincelant qui l'avait éraflé au bras, son père qui avait voulu s'interposer…

La facilité avec laquelle il avait assassiné son père. Le message macabre que le tueur lui avait transmis, la torture qu'il lui avait fait subir pour donner du poids à son avertissement…

Sur ses paupières serrées, dansait le regard impitoyable de son agresseur, qui hantait chacun de ses cauchemars depuis douze ans…

- Kate… !

Au murmure à la fois outré et anxieux, elle revint à elle, se surprit à trembler. Elle serra les poings pour dissimuler sa faiblesse, eut un hochement de tête pour son assistante qui la fixait avec une anxiété croissante. Le greffier avait commencé l'énoncé du verdict, nommé les nombreuses victimes : Kate aurait été incapable de dire ce qu'il en était des condamnations précédentes, jusqu'à ce qu'un nom bien connu s'élève.

- Pour le meurtre avec préméditation de Jim Beckett, nous déclarons l'accusé coupable.

Le greffier continua son monologue, mais déjà elle ne l'entendait plus. Les yeux fixes, elle contempla cet homme qui lui tournait le dos et qu'on avait enfin jugé, puni comme il se devait. Qu'importe les autres condamnations, rien que pour celle-ci, il passerait le reste de son existence derrière les barreaux.

Enfin… !

Comme averti par un instinct inconnu, l'homme se retourna tout à coup, faisant fi du regard vindicatif du juge et des mimiques atterrées des jurés. Ses yeux glacés balayèrent l'assistance avec lenteur et méthode, et s'arrêtèrent sur elle. Elle eut une profonde inspiration et soutint son regard, les mains de nouveau tremblantes malgré elle.

Dick Coonan, alias Rathborn, alias quantité d'autres pseudonymes qui ne menaient qu'à un seul et même tueur à gages. L'homme qui pour intimider Johanna Beckett, avait assassiné son mari et mutilé sa fille.

Comme indifférent au reste du verdict, il resta ainsi, à la fixer avec froideur. Puis un mince sourire, qu'elle crut empli de joie malsaine, étira ses lèvres jusque-là hautaines et méprisantes. Son cœur s'emballa, la nausée la reprit avec force. Elle tint bon sous ses yeux fous, bien décidée à remporter cette ultime confrontation.

- Kate… !

Elle tiqua avec nervosité tandis que son assistante l'interpellait d'un murmure inquiet, mais persista à soutenir le regard du tueur. Rappelé à l'ordre d'un discret coup de coude de son avocat, Coonan mit fin à ce dialogue silencieux, et se retourna comme si rien ne s'était passé, les épaules plus détendues que jamais. Elle en oublia de respirer : pour lui, ce n'était qu'un jeu.

Impitoyable, la nausée la submergea.

Quand le claquement sec du maillet du juge retentit, indiquant la fin de la séance, elle fut l'une des premières à réagir. Bondissant de son siège, elle quitta la salle d'audience sans un regard en arrière.

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Les yeux brouillés de larmes nerveuses, la bouche encore emplie d'un goût âcre et répugnant, elle fixa le fond du lavabo, où gisaient les vestiges des deux maigres biscuits qu'elle était parvenue à ingurgiter avant le début de l'audience. Avec un grognement dégoûté, elle saisit un essuie-main et fit couler l'eau à flots, bassina ses tempes nimbées de sueur, se rinça la bouche. Le souffle court, elle s'appuya longuement sur les rebords de marbre, encore nauséeuse, et essaya de se reprendre. En vain pendant plusieurs minutes. Les yeux froids et inquisiteurs de Coonan semblaient l'avoir poursuivie jusqu'ici…

Dans le vaste miroir qui occupait tout un mur des toilettes des femmes – désertes en cet instant – elle faisait peine à voir et ne le supportait pas. Exaspérée, elle entreprit d'arranger les dégâts occasionnés par l'eau sur son mascara, jaugea une nouvelle fois son reflet avant de maudire son élan de « coquetterie » du matin même, et rassembla ses longs cheveux en un chignon dans lequel elle planta un stylo, faute de mieux. Une fois satisfaite, elle resta les bras ballants à s'observer, la respiration encore saccadée. Avec réticence, elle analysa enfin pleinement ce qui s'était dit à l'audience.

Coonan avait été condamné. Son père était enfin vengé. La Justice avait triomphé.

Et pourtant, l'éternelle question continuait de la tarauder…

…Et maintenant ?

Elle baissa les yeux, soudain incapable d'endurer son propre regard. Elle pinça les lèvres, battit des paupières. Lentement elle porta les mains à son flanc, remonta sa veste et sa chemise, fit un quart de tour avant de scruter à nouveau son reflet. Les cicatrices apparurent sous la lumière crue des lumignons, estafilades rosâtres et sensibles sur sa peau blanche.

Deux striant l'abdomen, une troisième dans les reins. Rien que de les voir, elle sentit la nausée monter. L'enfer d'une ruelle sombre, où il l'avait torturée avant de la laisser pour morte, cet enfer-là, l'accompagnerait toujours, où qu'elle aille. Et la pensée égoïste qui l'avait toujours poursuivie lui revint : il était au moins une victime qui ne serait jamais vengée…

Elle baissait avec brutalité ses vêtements, et avec lassitude plongea la main dans une de ses poches, en tira son paquet de cigarettes. Elle allait en allumer une dans un claquement sec de briquet, quand son PDA posé sur le rebord en marbre du lavabo annonça un nouveau message. Elle fronça les sourcils en lisant le bref intitulé, puis leva les yeux au ciel.

Dans un profond soupir, elle écrasa sa cigarette à peine commencée au fond du lavabo et après un dernier regard – aussi jaugeur que craintif – à son reflet, elle quitta la pièce.

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Les deux femmes se jetèrent un même regard de connivence, puis la première rangea son portable tandis que l'autre raffermissait nerveusement sa prise sur son propre attaché-case. Toutes deux blondes, elles étaient habillées selon la dernière mode. Sur le papier, elles se ressemblaient, jusqu'à présenter la même inquiétude luisant dans leurs yeux bleus, maquillés pour chacune avec goût et discrétion. Et pourtant, entre les deux femmes, le contraste était plus saisissant que jamais.

La première, déjà grande et mince, accentuait sa silhouette longiligne en portant des chaussures dont la hauteur des talons n'avait d'égal que leur prix outrageusement élevé. Chemise blanche et ample à col large et amidonné, jupe tailleur de satin noir, jambes moirées d'un collant qui les rendaient à l'œil douces et comme interminables. Un large manteau noir négligemment jeté sur son bras, elle arborait une assurance guindée de femme d'affaires que tempéraient un sourire usuellement charmant et quelques touches expertes de maquillage, qui adoucissait ses traits autrement anguleux. Une apparence scrupuleusement réfléchie et travaillée, essentielle lorsque comme elle, on était la propriétaire d'un des restaurants les plus cotés de tout Manhattan, le fameux Q3.

L'autre femme, elle, était d'apparence plus petite, plus râblée mais non moins délicate. Ses grands yeux bleus exploraient avec frénésie le couloir dallé de marbre, tandis qu'une de ses mains fines, nerveuse, triturait un bouton de son complet tailleur vert sombre. Tirée aux quatre épingles, l'élégante austérité de sa tenue ne seyait pas tout à fait à son visage rond et avenant, qui souvent par sa candeur presque enfantine menaient les gens à se méprendre quant à son âge véritable. Alors que sa comparse arborait ses cheveux blonds lâchés sur ses épaules en un effet « décoiffé » parfaitement maitrisé, elle avait rassemblé les siens en un chignon sévère qui ne souffrait aucune fantaisie. Posés sur un banc près d'elle, un sachet en papier ainsi qu'un petit thermos de café paraissaient également attendre.

Vraisemblablement sur le qui-vive, les deux femmes tiquèrent lorsque la porte des toilettes, objet de toute leur attention, s'ouvrit et livra le passage à une troisième femme, tout comme elles âgée d'une trentaine d'années, brune, l'air passablement épuisé malgré l'heure encore précoce. Celle-ci balaya le couloir d'un œil cependant aiguisé, les repéra et s'avança vers elles. Si la première lui fit face avec dignité, presque hautaine, l'autre se fit encore plus petite, les lèvres pincées et le regard vaguement dépréciateur, néanmoins compatissant.

- Pas moyen d'être tranquille deux minutes, hein, Maddie ?

La brune brandit son PDA, à l'écran duquel était affiché le message que la surnommée Maddie venait tout juste de lui envoyer, et que cette dernière relut par pure politesse.

« Eteins cette cigarette et sors de là avant que je ne te dénonce à la sécurité. »

- Ca faisait près d'un quart d'heure que tu étais là-dedans, répondit Maddie du tac au tac. On s'inquiétait.

- Sans la moindre raison, comme toujours, reprit l'autre en haussant les épaules, pourtant consciente de sa propre mauvaise foi. Et pour ta gouverne, je ne fumais pas. J'ai arrêté, suivant vos bons conseils.

Maddie ne se démonta pas pour autant.

- C'est ça, Kate. Et Jenny ici présente est le vice-président des Etats-Unis d'Amérique.

L'autre femme sursauta et eut un léger recul, parut prier du regard la fameuse Maddie de ne pas la mêler à cet échange peu courtois. Nullement réceptive à la plaisanterie, Kate se renfrogna à son tour.

- Je ne vois pas de quoi tu veux parler.

- Je t'en prie, Kate, pas à moi, la sermonna gentiment Maddie en secouant la tête. Tu empestais le tabac à ton arrivée ce matin. Et l'alcool aussi, accessoirement.

Kate haussa les épaules.

- Josh est passé chez moi hier soir, éluda-t-elle. C'est un comble d'être médecin et de fumer autant…

- Josh ne fume que des cigarettes « light », hasarda alors la dénommée Jenny, l'odeur qu'elles produisent est loin d'être aussi tenace et… peu agréable.

- Ah ! Un point pour ton assistante, claironna Maddie dans un rictus narquois. Josh crapote des clopes de femmelette, pas ces cochonneries ultra-fortes avec lesquelles tu te barbouilles les poumons de goudron dès qu'on a le dos tourné.

Kate les regarda tour à tour avec stupeur puis exaspération.

- C'est quoi ça ? Vous vous liguez contre un procureur pour un sujet aussi stupide ?

- Pourquoi, tu préfères parler de ce qui importe vraiment ? Comme par exemple le pourquoi de ta fuite en trombe de la salle d'audience ?

Aussitôt le visage à la fois indigné et amusé de Kate se ferma. Elle fusilla Maddie du regard, puis sans un mot tourna les talons. La jeune femme lui emboîta le pas tandis que prise par surprise, Jenny s'empressait d'attraper le sachet et le thermos de café posés sur le banc avant de les rejoindre en toute hâte.

- Quoi, c'est tout ? Tu vas retourner bosser, comme ça ? Comme si de rien n'était ?

Filant en direction du hall d'entrée du palais de justice, l'interpellée ne répliqua pas.

- Kate, le meurtrier de ton père vient d'être jugé et condamné à perpétuité ! s'exclama Maddie, comme toujours dotée d'un – trop – grand franc-parler. Ne va pas me faire croire que ça te passe au-dessus de la tête !

- Et que veux-tu que je te dise ?

Kate fit volte-face, obligeant Maddie lancée sur ses talons à reculer, étonnée. Derrière elle Jenny s'arrêta à quelques pas, les considéra d'un air anxieux, silencieuse comme toujours.

- Que ça me fait un bien fou ? Que je me sens vengée, que je vais pouvoir faire mon deuil, tourner la page ? Vivre ma vie ?

- Disons que c'est pour ça qu'on espère que la justice soit rendue, reprit Maddie d'un ton docte, sans trop avoir l'air d'y toucher. C'est du moins ce que tu me répètes depuis que tu es entrée à la fac de droit.

Kate balaya l'argument d'un revers de la main.

- C'est des conneries !

Plusieurs personnes se retournèrent, interpellées par sa voix forte et incertaine. Ceux qui la reconnurent – du plus petit avocat ambitieux jusqu'au juge blasé en fin de carrière – baissèrent prudemment les yeux et passèrent leur chemin. Elle ne leur prêta aucune attention, trop occupée à réfréner un nouveau haut-le-cœur qui n'avait pas grand-chose à voir avec son état de santé – physique, du moins. Son père était mort, et elle allait passer le reste de sa vie à prendre des médicaments qui la rendaient presque aussi malade que lorsqu'elle les oubliait. Elle reprit, plus doucement.

- Fous-moi la paix, Maddie. Ce verdict ne change rien, au fond, souffla-t-elle avec amertume.

Son amie la foudroya du regard, puis sans préavis, s'avança et la serra contre elle, indifférente aux regards indiscrets.

- Bien sûr que si, Beck. Bien sûr que si, et tu le sais, murmura la jeune femme d'une voix soudain tremblante.

Surprise, Kate se laissa faire, dédia un coup d'œil effaré à Jenny par-dessus l'épaule de Maddie. Son assistante haussa les sourcils et eut un sourire compatissant. Kate hésita, et finalement rendit son étreinte à Maddie, qui reconnaissante la resserra davantage.

- Ce salaud ne fera plus de mal, Kate, ni à toi ni à personne. Aujourd'hui tu commences une nouvelle vie, et il te faut juste un peu de temps pour t'y faire. Mais tu vas t'en sortir. Je te le jure.

Kate sentit les larmes lui monter aux yeux, se fit violence pour n'en rien laisser paraître.

- J'aimerais avoir ton optimisme, Mad'.

- Tu m'as déjà moi, Beck. Et tu n'es pas prête de t'en débarrasser, tu peux me croire.

- Je sais. Merci.

Les deux amies se séparèrent. Le PDA de Kate, qu'elle avait toujours à la main, fit soudain retentir sa sonnerie bien connue. Sa propriétaire le regarda avec désespoir, et Maddie secoua la tête.

- Tu dois aller bosser. Moi aussi d'ailleurs, ils sont perdus au restaurant quand je n'y suis pas. Mon nouveau chef a beau être un génie, c'est une vraie plaie… On se revoit ce soir au Q3 après le dernier service. Et ce n'est pas une proposition, Beck.

Kate renonça à discuter. De toute manière, la perspective de passer la soirée seule dans son appartement après une telle journée ne l'attirait guère. Surtout si comme elle le redoutait, Josh débarquait à nouveau en dépit de leur discussion du matin même. C'était un vrai con, n'ayons pas peur des mots… Et elle n'était qu'une femme, accessoirement au bout du rouleau. Quand la nuit tombait et que ses démons revenaient la hanter, tout était bon pour les oublier, même un nouveau round fugace et échevelé avec son ex-mari.

Maddie lui adressa un dernier sourire d'encouragement puis s'éloigna dans un claquement de talons. Kate eut un soupir indécis le temps de reprendre ses esprits : Madison, cette jeune femme brillante, au caractère vindicatif et sans demi-mesure, n'avait pas son pareil pour lui remettre les idées en place.

Amies tout autant que rivales au lycée – fatalité des grands esprits qui se rencontrent et tombent amoureux des mêmes garçons, les deux femmes ne s'étaient jamais perdues de vue en dépit de leurs choix d'études radicalement opposés. Colocataires à la fac, Maddie avait soutenu Kate durant toute sa longue convalescence. Ignorant le caractère rebelle de Kate qui aurait préféré ressasser son chagrin seule, Maddie l'avait épaulée face à la douleur puis au découragement, cela en connaissance de cause – à l'âge de quatorze ans, elle avait perdu ses deux parents dans un accident de voiture. Ensemble elles avaient remonté la pente difficile de ceux qui ont vu mourir un être cher.

Quand Maddie avait dû emprunter pour ouvrir son premier restaurant, Kate s'était portée garante avec elle des frais de remboursement, cela en dépit de ses protestations véhémentes. Elles s'étaient confié mutuellement leurs peines de cœur – Maddie plus souvent que Kate, il fallait l'avouer. Si Kate, d'une nature solitaire et discrète, avait mis plusieurs années à sauter le pas, c'était tout le contraire pour Maddie qui multipliait les histoires démesurément passionnées… et qui duraient un mois tout au plus.

C'était Maddie qui avait organisé l'enterrement de vie de jeune fille de Kate – effarant quand on la savait aussi « anti-mariage » – puis avait sabré le champagne quand son amie avait demandé le divorce quatre ans plus tard. Elle était l'une des seules personnes à ne pas l'avoir abandonnée dans sa chasse aux sorcières, qui s'était soldé par l'arrestation de Coonan quelques années plus tôt. Volubile, faussement tête-en-l'air, parfaite mouche du coche, Maddie donnait un avis tranché sur tout, et savait pourtant se taire quant il le fallait. Parce qu'elle la connaissait mieux que sa propre mère et qu'elle en savait en retour presque autant sur Maddie, Kate la trouvait exaspérante tout autant qu'elle l'adorait.

Plongée dans ses souvenirs, Kate dut se reprendre à contrecœur lorsqu'elle vit Jenny s'avancer. Consciente qu'elle avait assisté non seulement à sa perte de pédales en règle au tribunal, mais aussi à la grande et touchante scène des « meilleures amies du monde », Kate lui adressa un sourire un peu gêné, auquel Jenny répondit en toute neutralité, comme s'il ne s'était strictement rien passé.

- Votre sac, Kate.

Jenny lui tendit le deuxième attaché-case qu'elle portait en bandoulière. Sa supérieure la remercia avec soulagement : en quittant la salle d'audience, elle l'avait complètement oublié. Encore heureux que Jenny, elle, avait la tête sur les épaules en ce moment…

- J'ai besoin d'un café, commença-t-elle, vous…

Parfaitement synchrone, Jenny lui présenta son thermos, ce récipient coloré et hermétique désormais considéré comme l'outil indispensable de n'importe quel travailleur new-yorkais, un être qui, c'est bien connu, n'a plus le temps de savourer son café chez lui et se ravitaille en hâte sur le chemin du boulot.

- Double latte sans sucre, pointe de crème 0%, soupçon de vanille. Et viennoiseries de chez Sally's, si vous avez faim, ajouta-t-elle en montrant le sachet en papier bien garni.

Un peu surprise, Kate hésita puis prit une gorgée du breuvage. Ni trop sucré, ni trop amer, tout à fait ce qu'elle aurait souhaité dans un moment pareil. Elle le savoura quelques secondes supplémentaires, réalisant au contact de sa chaleur bienfaisante qu'elle était frigorifiée. Elle remercia la jeune femme d'un sourire mince mais sincère.

- Vous êtes une perle, Jenny, vous le savez, n'est-ce pas ?

Sa secrétaire eut un signe de tête plutôt équivoque, mais ses joues qui rosirent à peine trahirent qu'elle était sensible au compliment. Elle sortit son propre PDA, en parcourut l'agenda électronique d'un maniement expert de son stylet.

- Prochain rendez-vous dans une heure au commissariat du 20e District, mais je peux le reporter comme le reste. Souhaitez-vous prendre votre journée ?

Kate était bien placée pour savoir que ce n'était guère des paroles en l'air : stylet à l'affut, Jenny était prête à faire place nette sur le planning de son boss, à grand renfort de coups de fils et de mails polis mais ne souffrant aucune réplique. Cela ne lui prendrait en tout et pour tout qu'une demi-heure. Kate pesa un instant le pour et le contre, mais la question n'avait finalement pas lieu d'être. Maddie n'avait pas mis en doute le fait qu'elle assumerait sa fonction même aujourd'hui, et si Jenny lui proposait de prendre un jour de congé, elle savait que c'était par pure politesse : la jeune femme, depuis quelques mois qu'elle travaillait à son service, connaissait désormais la rigueur et la volonté de fer de sa supérieure. Plus qu'une profession, c'était une vocation. L'inactivité ne lui convenait guère.

- Pourquoi faire ? La journée ne commence pas si mal, reprit finalement Kate en levant son thermos. Allons, venez. Vous me brieferez sur la route.

À son poste près de la magistrale double-porte, le policier en faction regarda les deux femmes descendre la volée de marches qui les ramènerait à la fièvre bruyante et désordonnée des rues bondées de New-York. Au cœur du Palais de Justice, à l'abri de l'agitation du peuple, commençait de se répandre la rumeur du verdict tant attendu sur l'affaire Coonan, l'un des tueurs à gages les plus actifs que Big Apple ait connu durant ces dix dernières années. Comme indifférente à la nouvelle, une des victimes notoires de Coonan quittait déjà la Cour. Flanquée de sa fidèle assistante, elle fendit la masse de journalistes sans daigner répondre à leurs questions, prétextant d'autres affaires qui réclamaient son attention. Sous son regard vert inquisiteur, même les plus hardis battirent en retraite, préférant harceler des victimes plus… coopératives, dont le désespoir ferait grimper bien davantage l'audimat du prochain 20h.

Ainsi repartit, l'air pleinement satisfaite de la Justice rendue, Madame le Substitut du Procureur, la « célèbre malgré elle » Katherine Beckett.

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Les sens en alerte, il parcourait fébrilement les étagères métalliques qui l'entouraient. Le cœur battant, il attrapa un carton, l'ouvrit et vérifia avec frénésie chaque dossier qu'il contenait. C'était là, forcément là !

A quelques mètres de lui, par-delà plusieurs murs d'étagères encombrées de caisses, cartons et autres sachets scellés, un cri retentit, suivi d'ordres indistincts. Son sang se glaça dans ses veines, et il tendit l'oreille, aux abois : après une hésitation, les voix parurent s'éloigner. Quelques minutes de répit, ou quelques secondes ? Qui pouvait savoir ?

Il reprit sa recherche effrénée, et enfin la chance lui sourit : son cœur s'emballa davantage lorsqu'il reconnut le nom qui figurait sur la tranche d'un dossier. Il le glissa sous sa chemise et referma sa veste, prit soin de ranger le carton afin qu'on ne puisse deviner ce qu'il était venu faire dans ces archives quasiment oubliées. Puis il remonta l'allée au pas de course, s'efforçant de demeurer silencieux. Prudent, il s'arrêta au coin, jeta un bref coup d'œil au-delà du mur de ferraille et de cartons : tout au bout de l'allée principale, à une cinquantaine de mètres de là, la porte était ouverte sur l'extérieur, promesse de liberté, de connaissance. Enfin !

Il écouta une dernière fois de toutes ses oreilles, mais les pas précipités des vigiles et les ordres aboyés par leur supérieur résonnaient depuis l'autre bout du hangar. Porté par l'espoir, il s'élança vers la sortie. L'adrénaline lui donnait des ailes. Plus que vingt mètres. Un sourire fou se dessina malgré lui sous sa barbe vieille de quelques jours. Plus que dix mètres…

- STOP ! Arrêtez-vous ou je tire !

Et merde !

Derrière lui, la voix du vigile surgi d'une allée l'arrêta net, en même temps que les battements effrénés de son cœur. Le souffle court, il réfléchit en toute hâte. Dans son dos, l'homme le somma de lever les mains, bien en vue. La gorge sèche, il obtempéra.

- Ecoutez, je vous assure, c'est un vrai malentendu…

- La ferme ! Tourne-toi !

Les mains sur la tête, sans cesser de se justifier d'une voix lasse et misérable, il exécuta une lente volte-face.

- Je ne voulais pas faire de mal, je…

Comme il l'espérait, le vigile, Glock au poing, écarquilla les yeux en reconnaissant son visage.

- Vous ? Mais…

Il haussa les épaules, eut un sourire désarmant… et se jeta dans l'allée sur sa droite, piqua un sprint tout en zigzaguant entre les rangées d'étagères.

- Merde ! Il est par ici ! tonitrua le vigile à l'intention de ses collègues.

Le fuyard accéléra encore. Heureusement pour lui, le hangar était immense et mal éclairé, et aussi négligée son apparence soit-elle ces derniers temps, il avait pour le moins de l'énergie à revendre. Ce qui n'était pas le cas de ses poursuivants, pour la plupart de vieux flics bedonnants proches de la retraite. Dopé par l'adrénaline, il se remémora les plans des lieux, qu'il avait longuement étudiés, et se dirigea vers le mur nord du gigantesque édifice, priant pour que la sortie de secours qu'il cherchait soit accessible. Deuxième coup de chance : la porte en question n'était encombrée que de quelques cartons de vieilles preuves, qu'il eut vite fait d'envoyer valser. Il se jeta sur la barre métallique : comme prévu elle s'enfonça en grinçant sous ses mains, et le battant s'effaça devant lui, le faisant déboucher à l'air libre.

Sans cesser de courir, il inspira une profonde goulée de vent frais, piquant et salé, au pénible relent de gasoil et de poisson défraichi. Les docks ! Il les connaissait comme sa poche. Là-bas, il sèmerait les quelques vigiles qui n'auraient pas encore fait une crise cardiaque à courir ainsi comme des dératés. Sûr de lui malgré la nuit qui tombait, il fila droit vers les quais.

Des sirènes de police retentirent au loin, de l'autre côté du hangar, près de l'entrée principale. Il eut un sourire narquois : des renforts ? Bah ! Le temps qu'ils comprennent qu'il avait quitté le hangar, il serait déjà loin !

Sous sa chemise, contre sa peau, le dossier le brûlait tant il fondait de grands espoirs en lui. Bientôt ! Bientôt il saurait ! Bientôt il…

Un bruit de course, une ombre sur sa droite, et une silhouette le percuta au flanc avec la maestria d'un quaterback en plein charge. Sonné, le souffle coupé, il roula ainsi que son assaillant sur le sol, et ils basculèrent du quai pour tomber dans les eaux glacées de l'Hudson.

Le froid lui fit l'effet d'une gifle. L'esprit à nouveau clair, il chercha à remonter à l'air libre, mais l'inconnu lui enserra solidement le torse et la gorge, chercha à l'immobiliser. À demi-asphyxié, il se débattit comme un beau diable, mais l'autre tint bon. Paniqué, il allait boire la tasse quand son visage creva la surface de l'eau, et il inspira avec soulagement.

Moment choisi, son ennemi desserra sa prise, mais pour lui administrer un splendide direct qui lui fit voir des étoiles. Lorsqu'il reprit conscience, on l'avait hissé sur le quai et plaqué sur le ventre, alors que son assaillant lui passait les menottes d'un geste expert – avec fermeté, mais sans lui tordre les bras à outrance comme certains de ses collègues ne se privaient pas de le faire. Par réflexe il essaya faiblement de se dégager, mais l'homme, son genou appuyé entre ses omoplates, le maintint solidement au sol.

- Tu bouges pas… !

Le visage meurtri par le bitume, il sentit le flic le palper à la recherche d'une arme. Il tressaillit à l'idée qu'il ne trouve le dossier, lorsqu'il se rendit compte que le document en question n'était plus sous sa chemise.

- Je t'ai dit de ne pas bouger !

Malgré les remontrances du flic, il releva la tête et chercha frénétiquement son butin du regard, catastrophé. Il n'était nulle part sur le quai. Au même moment les sirènes s'amplifièrent, et plusieurs voitures de police déboulèrent, pleins phares allumés.

- Yo ! Danny, par ici ! lança le flic à un de ses comparses en civil qui arrivait au pas de course, suivi de quelques vigiles rougeauds et en sueurs.

- Lieutenant ! s'exclama l'homme en rangeant son Glock à sa ceinture, près de son badge. Ça va ?

- Au poil, rien de tel qu'un bain de minuit dans le fleuve pour se remettre les idées en place. Allez, toi, debout !

Joignant le geste à la parole, ledit lieutenant l'empoigna par le col pour le remettre sur pied, avant de l'entraîner vers une voiture aux gyrophares rutilants, dont il fit plus ou moins rudement connaissance avec le capot. Le flic terminait sa fouille en règle – bredouille, car jamais il n'aurait apporté une arme avec lui – au moment où le chef des vigiles arrivait sur les lieux, soufflant comme un bœuf.

- Lieutenant Esposito, c'est une chance… Merci… ! On va s'en occuper moi et mes gars…

- Négatif, répondit l'interpellé comme s'il se croyait dans un de ces films de commando à deux sous. Je viens de tester l'Hudson en plein mois de novembre pour arrêter ce rigolo, vous allez me laisser le plaisir de l'embarquer !

- Ce n'est pas votre juridiction, commença le vigile en chef, au bord de l'apoplexie. Ni du ressort de la Criminelle…

- Mais mon équipe est intervenue alors qu'on aurait pu ignorer votre alerte radio et terminer tranquillement notre casse-dalle comme l'ont probablement fait la moitié des patrouilles de service dans le secteur. Et je vous rappelle qu'une bonne partie des archives stockées là sont issues du commissariat du 12e district. Donc je l'embarque.

Le vigile se répandit en grommellements, probablement à court de répartie – comme de souffle d'ailleurs. Toujours plaqué contre le capot de la voiture de service, le « rigolo » eut un petit ricanement. Ce flic de la Crim' avait un accent bizarre qui ne trompait guère sur ses origines : un gosse de banlieue, probablement hispanique, pur produit des bas-fonds de New-York. Qui avait vraisemblablement opté pour une autre filière que celles habituellement prisées dans le milieu – dealer, braqueur, mac et autres parasites – se soldant toutes un jour ou l'autre par un arrêt en case « Prison ».

Ayant peut-être entendu son ricanement – ou bien voulant tout simplement s'affirmer devant ses hommes et les vigiles, le lieutenant de la Crim' le saisit à nouveau par le col de la veste et le releva avec brutalité, le retourna pour voir son visage.

- T'es qui, mec ? Qu'est-ce que t'es venu foutre dans ces archives ?

L'interrogé eut le temps de lui jeter un coup d'œil : gagné ! Hispano-américain, la trentaine bien tassée comme lui, plus baraqué et paradoxalement plus petit qu'il ne l'avait cru. Puis un vigile, voulant bien faire, lui braqua sa lampe-torche dans les mirettes. Il grimaça, aveuglé, mais ne répondit rien. Il entendit le coéquipier du dénommé Esposito – beaucoup plus jeune, certainement un blanc-bec à peine sorti de l'école – dire avec un brin d'ironie :

- On a assez de lumière avec les phares, merci.

Le vigile foudroya du regard le jeunot, mais celui-ci le lui rendit bien et réitéra sa demande d'une voix plus dure, à laquelle l'homme finit par obtempérer de mauvaise grâce. Blanc-bec, ce Danny, mais avec des couilles. Ce qui pouvait expliquer pourquoi un type apparemment aussi roublard et expérimenté que cet Esposito puisse supporter de jouer les chaperons.

- Pas de portefeuille, commenta Esposito alors qu'il fouillait les poches de sa veste avec plus d'attention. Ni de papiers. Une clé de voiture. Une Ford. Bowman, trouve-moi cette bagnole.

Un des flics présents rattrapa au vol le trousseau lancé par son chef et s'éloigna aussitôt. Il croisa quelques autres vigiles, qui arrivaient bons derniers de leur cavalcade à travers le hangar poussiéreux. Toujours muet comme une carpe malgré les questions du lieutenant Esposito, l'interpellé maintenant menotté dédia un sourire moqueur à celui qui avait failli le coincer. Le gros homme écarquilla encore une fois les yeux, cette fois de colère outrée.

- Pour la dernière fois, c'est quoi ton nom ? répéta le lieutenant, trempé et gelé comme lui, et qui commençait probablement à s'impatienter.

- Moi je peux vous le dire ! vociféra le vigile au solide embonpoint alors qu'il s'avançait, bousculant quelques collègues au passage. C'est un connard de journaliste ! Il s'est pointé l'autre jour avec une demande bidon pour consulter un dossier, en fait c'était juste pour faire du repérage !

- Un « connard de journaliste », répéta Danny, sceptique. Mais encore… ?

Le vigile bedonnant – ou plutôt le plus gros d'entre tous, rectifia en pensée « le rigolo » menotté – pinça les lèvres, les yeux arrondis de colère. Déjà deux fois ce soir qu'on le prenait pour une bille, et le premier responsable ne lui donnait pas cinq minutes avant qu'il ne pique une crise. La pommette cuisante et douloureuse – cet Esposito avait un sacré direct – le « connard de journalise » observa le vigile avec moquerie tandis que celui-ci luttait pour garder son sang-froid. Du regard l'homme rougeaud consulta son chef puis le lieutenant Esposito, muet et très digne malgré ses vêtements trempés. Il prit finalement une grande inspiration, littéralement gonflé d'importance.

- Vous avez sûrement entendu parler de lui. C'est ce gratte-papier qui se paie notre tête depuis des années dans ses chroniques à la con, Richard Rodgers !

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Pour ceux qui ne connaissent pas la série par cœur, « Richard Alexander Rodgers » est le patronyme d'un écrivain maître du Thriller, qui a pris pour nom de plume Richard Castle…

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Alors ? Votre curiosité est-elle piquée au vif ? Si oui, j'aurai respecté mon challenge personnel – et ça ne fera que commencer. En espérant vous retrouver très vite dans une review, je vous dis à bientôt !

Merci d'avoir lu,

Elenthya