CHAPITRE UN

Un déséquilibré amoureux.

Connard ! L'agent Starling avait le pied lourd sur la pédale d'accélération tandis qu'elle s'engageait sur la voie rapide. La vieille mustang rugit avec fureur alors qu'elle ressassait la conversation qui avait eu lieu un peu plus tôt au FBI. La colère s'emparait de la jeune agent et elle avait horreur de çà. Horreur de perdre le contrôle sur ces émotions, céder le pas à ses pulsions, elle qui mettait un point d'honneur à agir avec intégrité et réserve. C'était son plus bel atout pensait-elle, cette capacité à faire son travail avec dignité, tout sentiment étouffé par des strates et des strates de règles. Celles de la morale luthérienne, le règlement du FBI, les préceptes de ses parents. Pourtant songea-t-elle, cela n'avait pas empêché qu'un doute s'insinue dans l'esprit de ses supérieurs concernant sa relation ambigüe avec le docteur Lecter. Alors à quoi bon ?

Vous êtes tout à fait son genre !

N'avait-elle pas collaboré au mieux avec la hiérarchie dans cette affaire ? Après tout elle leur avait transmis sa lettre…

Chère Clarice

Elle n'avait pas demandé à être assigné au cas Lecter, au contraire…

Je n'ai pas l'intention de vous traquer Clarice, le monde est plus intéressant si vous en faites partie. Alors je vous serai reconnaissant de me rendre le même service.

Une berline déboîta subitement et Clarice du freiner sèchement. Connard aussi ! Elle jura et klaxona, ses pensées davantage tournées vers l'insupportable Krendler que vers l'autre conducteur. A rouler à tombeaux ouverts comme elle le faisait elle allait finir par se tuer. Cela ferait bien plaisir à certaines personnes d'ailleurs… Et les autres ne la regretteraient pas, indifférents à la conclusion de son existence…

Ses pensées étaient particulièrement sombres, et des larmes de colère mêlées à une profonde tristesse faisaient briller ses yeux d'un bleu pénétrant. A cet instant elle maudissait l'institution qui l'avait tant fait rêvée étant enfant, à qui elle avait tant sacrifié. Elle s'imposait une discipline implacable depuis des années pour paraitre indispensable aux yeux de ses collègues, et tout ce qu'on voyait en elle c'était une enmerdeuse de première catégorie, juste bonne à écarter les jambes et à fermer sa gueule.

Pensez-vous que Jack Crawford ait envie de vous sexuellement ? C'est vrai il est plus âgé, mais croyez-vous qu'il fantasme sur des scénarios ? Des mises en scène, où il vous baiserait ?

Elle se gifla mentalement et se promit de cesser ses élucubrations déprimantes. D'accord on lui mettait des bâtons dans les roues depuis qu'elle avait trop brillamment et trop tôt dans sa carrière conclu l'affaire Buffalo Bill, les goujats dans le genre de Krendler ne manquaient pas, mais ce serait mentir que de prétendre que le monde entier était contre elle. Elle s'écoutait trop et ça l'agaçait. C'était une mauvaise passe, les accusations contre elle allaient être levées tôt ou tard, il fallait simplement qu'elle fasse le dos rond, comme les autres fois.

Tout vient à point à qui sait attendre.

Sans même s'en rendre compte elle avait fait le reste du trajet et elle arrivait déjà devant chez elle. Tandis qu'elle prenait ses affaires dans le coffre, elle avisa une camionnette noire garée non loin de son domicile. Est-ce que le FBI la faisait surveiller ? Envahit à nouveau par une colère amère, poison dans son sang qui battait fort à ses tempes, elle claqua coffre et portière en lançant un regard flamboyant aux agents qu'elle ne pouvait pas voir mais qu'elle imaginait derrière les vitres teintées du véhicule. Ouvrant la porte de son domicile, elle songeait à toutes les preuves de son intégrité qu'elle avait du déjà fournir par le passé, depuis ce jour funeste où elle avait pactisé avec le psychiatre Lecter.

Si je marche avec vous Clarice ce sera d'abord votre tour. Echange de bons procédés. Je tiens à entendre vos confidences. A propos de tout autre chose, à propos de vous-même. Echange de bons procédés. Oui ou non ?

Elle se demanda si un jour elle pourrai arrêter de défendre continuellement son statut d'agent du FBI.

On va finir par croire qu'on est amoureux l'un de l'autre…

Elle jeta ses affaires près de l'entrée et contempla la photo de mariage de ses parents. Se replonger dans les souvenirs de famille, les racines de sa force de caractère, lui apportait généralement du réconfort, mais aujourd'hui rien ne semblait pouvoir lui donner de baume au cœur.

Cette ville est pleine de putes de province élevées au maïs

Connard, connard, connard. Le visage de Paul Krendler se subtilisant à l'image bienveillante de ses parents, elle préféra se détourner d'eux, ignorant les autres photos témoignant de ses origines.

Vous savez à quoi vous ressemblez avec votre sac à main et vos chaussures bon marché ? A une fille de ferme ! Une fille de ferme endimanchée.

Connard ! Ses pensées ne pouvaient la mener nulle part à radoter comme elle le faisait. Elle alla prendre une douche pour se laver des propos déshonorants dont elle avait été la pitoyable victime aujourd'hui. Et les jours passés.