Honnêtement je ne sais pas trop ce qui se passe dans ma tête. J'aime tellement Ereri et il y a tellement de possibilités que j'en deviens limite malade haha. C'est ainsi que je démarre un truc totalement loufoque et du tout nouveau pour moi. Ce sera du drame, de l'humour, du fluff comme du smut, les cuties habituels. Levi et Eren version filles, mais le caractère ne change pas – en revanche je travestirai peut-être quelques camarades dans la foulée haha. On verra bien. Ce sera incroyablement différent de l'univers d'origine donc ne vous étonnez pas, c'est AU/OC à mort. Et, oui, j'ai une obsession pour les années 90, m'en voulez pas, c'est tellement inspirant pour écrire… Bon, et c'est mon premier Yuri alors chut, on dit rien. Sinon, quelques précisions, euh, Sasha est un garçon, Connie est une fille, les deux s'entendent toujours inhumainement bien, Ymir est bien une fille mais elle n'est pas intéressée par Historia, qui d'ailleurs est passée de Christa à Christoph (vous me suivez toujours ?), Jean est Jeanne, Marco est Marco, Erwin est Erwin, Bertholdt est Bertholdt, Reiner est Reiner, Armin est Amelia, et Annie est… merde, je ne sais pas, laissez-moi réfléchir.

Ah aussi Levi est tellement badass omfg. Vous allez voir. Y aura énormément de références musicales parce que voilà, Levi apportera le jazz (vous comprendrez pourquoi) et Eren apportera la pop-rock des ados de l'époque. Let's go.

+ C'est Eren qui raconte l'histoire et cette fifille est une véritable crapule, ce qui signifie qu'il y aura des vilains mots partouuuut. Ne vous en étonnez pas non plus.


Il y avait exactement trois inconvénients d'avoir dix-sept ans : un, personne ne vous prenait au sérieux, deux, personne ne vous prenait au sérieux, et trois, inutile de rêver devant la porte d'une boîte de nuit.

"Les mecs, vous déconnez !" s'écria Connie à mes côtés.

Connie, de toute manière, n'aurait pas faire l'affaire. Elle était petite, bien trop chétive, quant à Sasha, son immaturité avait même une odeur. Il transpirait l'illégalité tout autant que Reiner transpirait tout court. Nous étions trois, un petit trio, mais ce n'était pas la première fois qu'on se retrouvait dans cette situation. J'aurais bien voulu la présence de Mikasa dans les environs, mais c'était préférable qu'elle ignore nos tentatives nocturnes pour nous occuper.

Le videur de la boîte insista pour qu'on fasse demi-tour, récoltant quelques rires moqueurs de personnes derrière nous, attendant dans la file pour accéder à l'entrée. Il faisait noir mais les néons de la boîte, d'un rouge puissant, étaient suffisants pour nous donner la lumière nécessaire. Il n'en fallut pas plus pour que je grimace, évitant soigneusement de croiser les yeux brillants d'amusement qui nous suivaient inlassablement. Branleurs.

J'entendais d'ici Jeanne nous taquiner avec ce sourire fier, comme si, rôles inversés, elle aurait réussi à entrer dans la boîte.

"Tu crois qu'elle se calmera ?" me glissa Sasha en rigolant.

Il était un peu plus grand que moi, très fin, et ses cheveux sombres lui donnaient un air sage et malicieux à la fois. En tout cas, peu importe combien il était facétieux, c'était bien Connie la plus déterminée de nous trois. J'étais pas mal dans le genre non plus, mais il fallait bien avouer que c'était peine perdue. Il y avait certainement un panneau annonçant "MINEURS" sur nos fronts. En rouge. Gras. Et clignotant, aussi.

"Tu plaisantes j'espère," je suivis en souriant, sachant pertinemment que Connie tirerait une tête de six pieds de long durant tout le trajet du retour.

Sasha conduisait la voiture de sa soeur, même s'il n'avait pas, à proprement parler, le droit de conduire quoi que ce soit. On s'éloigna – après avoir tiré Connie par le bras, qui commençait à provoquer le videur d'une manière aussi ridicule que dangereuse – en direction de la voiture et la musique bruyante s'étouffa presque entièrement. Quand Connie claqua sa portière, la radio s'alluma presque aussitôt. Sasha mit le contact et baissa sa fenêtre au maximum, comme il en avait l'habitude, pour poser son coude sur le rebord. Je l'imitai, en besoin d'air, même si l'air était aussi tiède dehors que dedans, car c'était fin Mai et l'herbe témoignait bien des méfaits de la chaleur.

Nous avions tous nos mauvaises habitudes, ici. Sasha adorait manger, et même s'il était fin comme un piquet, c'était quelque chose qui lui portait préjudice, surtout lorsqu'il mangeait, eh bien, en public. Mais Sasha était un gars cool. Il était cool. Connie, elle, était trop tête en l'air. Elle rêvassait, planait un peu même, et sa manière d'être était toute aussi immature que celle de Sasha. Eux deux, d'ailleurs, étaient comme des jumeaux, et si la plupart du temps c'était amusant, il arrivait que ce soit profondément agaçant. Quant à moi, eh bien, moi… J'étais une véritable chieuse. Insatisfaite, sauvage et déterminée, je mordais sans jamais lâcher. J'étais aussi d'une maladresse peu commune et pas franchement fûtée, mais il y avait pire, j'imagine. Ce soir, d'ailleurs, je prenais plutôt bien les choses – contrairement à Connie, qui avait croisé ses bras minuscules, enfoncée dans la banquette arrière.

Je croisai son regard dans le rétroviseur entre Sasha et moi, et un nouveau sourire étira mes lèvres. Connie et moi avions parié quelque chose avant de venir, et en fin de compte, mon pessimisme naturel m'avait valu la victoire.

"Ce sera une trois fromages avec supplément de pommes de terre, pour moi."

Sasha éclata de rire et je devinai qu'il réfléchissait, lui aussi, à ce qu'il allait demander en contre partie à Connie. Nous avions parié un déjeuner à Shinganshina, qui n'était pas un restaurant japonais mais la pizzeria du coin, et Sasha avait, je présume, déjà dressé une liste complète des menus qu'elle allait commander. Connie fit mine de ne pas avoir entendu, mais je la connaissais assez pour savoir qu'elle avait envie de lâcher son allure déconfite pour éclater de rire. Elle détourna les yeux pour éviter de croiser les miens et de céder à la tentation, mais je continuai de la fixer par l'intermédiaire du rétro-viseur, décidée à entendre son rire aiguë s'élever dans la vieille Jeep Cherokee de Sasha.

Ce dernier sortit du parking pour descendre sur la route, et bientôt nous allions déjà à une vitesse suffisante pour faire danser ma longue chevelure brune dans tous les sens. D'habitude, c'était agaçant, mais ce soir était une soirée étonnament agréable, alors je me contentai de jeter un coup d'oeil à Sasha, puis à Connie, pour découvrir qu'elle avait retrouvé un faible sourire entre temps. C'était trop facile.

"Vous pensez que c'est encore ouvert à cette heure ?"

Cette fois, Connie et moi eumes la même réaction, et un "Sasha !" sonore retentit, couvrant aisément la musique de la radio – qui passait Out Of Time Man, de Mano Negra – et provoquant un rire nerveux de Sasha, qui déjà rougissait.

"Tu ne penses vraiment qu'à manger," dit Connie, exaspérée mais amusée à la fois.

"Il n'est qu'une heure trente," se défendit Sasha en regardant brièvement le tableau de bord, sur lequel était inscrite l'heure et la date, ainsi que la station radio.

Puis, sans crier gare, la conversation dévia. C'était souvent comme ça avec eux.

"Vous pensez qu'elle fait quoi, Jeanne ?"

"À cette heure-là ?" demanda Sasha.

"Cette tête de cheval doit chercher de nouveaux moyens de m'humilier. Mon bras qu'elle tient un carnet rouge sang avec mon nom marqué dessus, et dans lequel elle inscrit toutes les façons possibles et gratifiantes de m'attirer des problèmes."

Je sentis Sasha sourire sans avoir besoin de me retourner vers lui, quand à Connie, elle avait éclaté de rire avant de commencer son habituel discours commençant toujours pas un "mais non" prévisible. J'avais appris à cerner ces deux abrutis au fil des années, ça faisait déjà bien longtemps qu'on se retrouvait tous les trois et tout comme ma voisine Amelia, et Jeanne et Marco, on s'était rencontrés il y avait de cela bien longtemps. J'avais eu le temps de développer cette rivalité maladive envers Jeanne, qui me rendait volontiers la pareille. On se taquinait, s'embêtait, s'attirait des ennuis autant que possible – mais parfois c'était plus lassant qu'autre chose.

Enfin, ça n'empêchait pas Jeanne d'être la chanteuse de notre groupe de rock. Il n'était constitué que de nous quatre, en réalité, et nous n'avions jamais joué autre part que dans le garage de Sasha ou celui de Jeanne, encore plus grand. Moi, j'étais batteuse, et transporter le matériel était une douleur dans le cul, mais on s'en sortait bien. De toute façon les semaines étaient plutôt chargées et nous avions rarement les mêmes fenêtres pour organiser des répétitions. Je doutais que notre groupe voie vraiment le jour, mais j'osais encore espérer. Il y avait un concert pour la fin de l'année, au lycée. Nous étions tous élèves de première, alors, nous étions autorisés à y participer, de même que les Terminales. Si l'on passait les sélections pour jouer à ce concert du lycée, ce serait peut-être le début de quelque chose, peu importe quoi.

Nerveusement, je me mis à tripoter le piercing de ma narine, un anneau duquel je ne me séparais jamais, et la voix gentille mais moralisatrice de Connie me revenait en arrière-plan, légèrement, comme si l'on avait étouffée. Sasha était concentré sur la route, conduire l'angoissait toujours et il ne manquait jamais de freiner trop brusquement – et sans aucune raison, au milieu d'une ligne droite déserte, par exemple – en nous propulsant 'délicatement' en avant, douloureusement arrêtés par nos ceintures de sécurité. Mais c'était déjà une chance que Sasha prenne ça au sérieux, il était tellement du genre à conduire sans tenir le volant…

"…n'est pas mauvaise," continuait Connie, parlant plus pour elle-même que pour moi.

Après qu'elle eut terminé son discours solitaire, on se mit finalement d'accord pour aller sonner chez Jeanne, dont on savait que les parents étaient en week-end d'affaires – oui, tous les deux. Les parents de Jeanne étaient des avocats très prisés, et inutile de dire qu'elle se noyait dans l'argent. Cette fille avait tout ce qu'elle voulait, même au-delà : une Porsche rouge, de longs cheveux blonds – mais elle avait rasé les côtés de sa tête, je n'ai jamais su pourquoi -, une maison énorme et tous les instruments dont nous avions besoin, même si elle n'en jouait pas, elle avait tous les films de Tarantino et un lit si grand qu'on aurait pu y inviter toute notre classe de biologie – ah oui, parce qu'en biologie, Jeanne était, fort malheureusement, mon binôme. Comme si ça ne suffisait pas, elle avait des courbes de rêves, que j'enviais secrètement, des garçons à ses pieds et ses notes n'étaient pas aussi mauvaises que les miennes. De peu, mais ça lui faisait une raison de plus de me prouver qu'elle valait mieux.

Quand Sasha toqua brusquement à la porte de sa maison, Connie éclata de rire. Sasha n'avait jamais été très doux, et pourtant, une part de lui était excessivement timide. Le paradoxe respirait. Normalement, Jeanne aurait donné une fête – non, pas qu'une d'ailleurs – mais cette semaine, elle avait bien assuré que ce ne serait pas le cas. J'avais bien essayé d'obtenir des informations, de savoir pourquoi, mais inutile de préciser que j'avais fini les joues rouges, après une humiliation supplémentaire. Qui aime bien châtie bien, qu'on disait. Morte de rire.

"Bordel, qu'est-ce que-" commença Jeanne en ouvrant la porte, mais déjà Connie s'était glissée en-dessous de son bras, assez petite pour se permettre la chose, et Sasha éclatait de rire, sa poitrine se secouant de manière puérile.

Jeanne retira son bras, incrédule, et Sasha se fraya un chemin sans demander son reste. Jeanne le suivit du regard, l'air presque indignée – mais on avait l'habitude -, avant de se tourner vers moi, réservant son ultime regard noir pour celle qui avait – oh mon dieu – osé proposer l'idée. J'avoue, débarquer chez elle et la déranger à deux heures du matin ne m'était pas désagréable, même si l'on savait qu'elle ne dormait pas, et c'était à se demander si elle dormait tout court.

Mains sur les hanches, elle soupira.

"Eren."

Un sourire de ma part. Moqueur, rien de plus.

"Jeanne."

Ça commençait toujours de cette manière.

"C'est toi qui a ramené ces deux abrutis chez moi ?"

"Techniquement, c'est Sasha," répliquai-je sans me débarrasser de mon sourire, qui sans l'ombre d'un doute agaçait profondément la blonde qui me faisait face.

Jeanne était bien plus grande que moi, et même si j'étais aussi fine qu'elle, je ne pouvais m'empêcher, à chaque fois, de remarquer combien elle avait l'air féminine face à moi. Je n'étais pas sauvage non plus – j'avais des cheveux longs et ondulés, d'un brun similaire à celui des pelages d'ours – manque de comparaison, nous voilà – et deux yeux verts qui s'ouvraient toujours de colère ou d'amusement (puéril, toujours). Cela étant, je portais toujours des pantalons serrés et de vieux t-shirts usés, parfois même assez déchirés pour qu'il y manque une manche. Peut-être que je pensais que c'était un style, ou peut-être que je m'en fichais tout simplement, mais il ne me semblait pas avoir déjà vu quelqu'un d'autre se balader avec un t-shirt qui avait un pied dans la tombe. On disait parfois que c'était grunge, mais moi j'appelais ça "m'habiller le matin", limitant mes choix et mes capacités, ce qui, au final, donnait toujours quelque chose de négligé, de désordonné, difficile de faire plus décontracté. Et comme si ça ne suffisait pas, je ne laçais absolument jamais les lacets de mes bottines de cuir ou Converses.

Inutile de préciser que j'étais déjà tombée en public à cause de ça. Amelia me sermonnait toujours à ce propos, râlant que s'il m'arrivait des choses pareilles, et je cite, c'était "ma faute, aussi". Oui, ça l'était, mais j'étais bien trop orgueilleuse pour l'admettre, alors je continuais toujours de chercher un coupable qui ferait l'affaire – mes chaussures, en l'occurrence, ou le manque d'occasion/de temps pour les lacer. Mensonge, évidemment.

Quoiqu'il en soit, Jeanne était un aimant à adolescents et moi je n'attirais pas une mouche. C'était injuste mais la nature était ainsi faite et il était difficile de lutter contre ça. Mon tour viendrait ? Ouais, ouais.

Sans attendre rien de plus, je passai à mon tour dans l'entrée, sentant son regard me suivre comme une menace silencieuse. J'étais déjà venue ici tellement de fois qu'il était presque honteux d'encore sonner avant d'entrer.

La suite de la nuit se passa aussi banalement qu'elle était censée se passer. Sasha s'étouffa avec son paquet de chips – les chips plus que le paquet je vous rassure -, Connie se cogna le front contre la porte des toilettes, dans une tentative maladroite de remettre sa culotte en place après avoir fait son affaire – ce qui lui valut des rires bruyants de l'autre côté de la porte, par nous, bien sûr. Jeanne parvint à esquiver le sujet de Marco, son coup de coeur inavoué, et quant à moi, il m'arrivait les mésaventures habituelles, de pair avec les aléas du mauvais karma qui me suivait partout. On mit sur le tapis le fait que je sois, depuis et pour toujours, on ne pouvait plus célibataire, que j'étais aussi séduisante qu'un chien avec mes manières sauvages et brusques, mes questions à tout va et mon regard du "tu veux te battre ?" un peu trop fréquent ; aussi, on ne manqua pas de nouer mes lacets incognito, pendant que j'avais les yeux rivés sur la télévision, ce qui eut pour effet, bien sûr, de m'étaler par terre après avoir naïvement tenté de me mettre debout pour aller à la cuisine.

Plus tard, il me vint l'idée – pleine de vengeance – de verser du sirop d'érable, trouvé dans un placard, sur la tête de Jeanne, occupée à regarder la télévision à son tour, mais Sasha avait un radar pour ce genre de choses et dès qu'il avait remarqué la bouteille de sirop succulent, s'était jeté sur moi pour me la prendre. Ah, Sasha et la nourriture. Enfin, on finit par s'endormir dans la salle de télévision, tous dans des positions (et avec des accessoires insolites) étonnantes, ce qui, au réveil, allait sans doute nous valoir des courbatures et des torticolis épiques.


Shinganshina était ouverte le dimanche, aussi, ce qui signifiait que j'étais de service. Je pouvais demander un congé si je voulais, ils ne me le refusaient pas, l'idée d'occuper mon dimanche s'avérait finalement toujours préférable à celle de ne rien faire, étalée sur mon canapé à ne rien faire, ou flanquée dans ma chambre comme un hermite, à lire des comics et tentant inlassablement de ne pas renverser mes sodas dessus. En fait, c'est de cette façon, je crois, que tout prit un tournant véritablement décisif dans ma vie. Qui aurait pu croire que travailler le dimanche allait changer une foutue chose ?

"Commande spéciale," fit Mike, sourire aux lèvres.

Ce sourire voulait dire que la commande allait m'être donnée, et ça semblait l'enchanter comme jamais. J'en déduisis qu'il fallait que je bouge, et par réflexe, défit le noeud de mon tablier rouge, au niveau de mon dos. Il fit signe à Hitch, une fille de mon âge qui tuait aussi le temps à bosser ici, de venir poser les boîtes sur le comptoir, et quand je vis qu'elle en avait en réalité posé six, mes yeux s'ouvrirent grand.

"Six ? Je suis censée aller où, à la forêt des trolls ?"

Mike sourit derechef et Hitch s'en alla dans la réserve. "Nope. Il est dix-neuf heures passé et certaines personnes travaillent, elles," fit-il, récoltant une grimace et un regard noir de ma part – chose qu'il avait de toute évidence prévu – et voulu.

"J'espère qu'ils me donneront un pourboire, au moins."

Mon patron éclata de rire, une fois de plus.

"Je n'en doute pas."

Pour toute réponse, j'haussai un de mes sourcils, ne comprenant pas où il voulait en venir, mais il poussa gentiment les cartons vers moi en m'ordonnant de les attacher à mon vélo – car oui, les livraisons se faisaient en vélo, comme si ça ne suffisait – et de surtout veiller à ce qu'ils ne glissent ni ne tombent. Si les pizzas se retrouvaient face contre terre, c'en était fini de moi. Et six… c'était du jamais tenté.

Il me nota l'adresse sur un bout de papier et, comme d'habitude, la route à prendre pour y parvenir, et avant de disparaître, posa d'un geste amusé – voire moqueur ? – la casquette rouge du restaurant sur ma tête, l'ajustant habilement en deux mouvements de poignet pour la coincer sur ma tête. Des mèches brunes s'échappaient de toutes parts, mais je n'avais pas la volonté de les attacher. De toute manière je n'étais même pas sûre d'avoir d'élastique dans les environs. Tant pis.

L'air était tiède, agréable, et le soleil était en train de se coucher. Il faisait déjà sombre et les lampadaires s'étaient tous allumés pour prévenir la nuit. J'attrapai le vélo posé devant le restaurant, me glissant sur la selle d'un geste habitué, parce que c'était généralement moi qui faisait les livraisons. À vélo, du moins. Ceux qui bénéficiaient d'autres moyens de transport – les majeurs, en somme – profitaient d'une efficacité, d'une rapidité supérieures et de moins d'efforts. Ah, ce monde injuste.

Quelques minutes plus tard et la nuit était bien tombée. Les pizzas étaient, par miracle, encore tièdes, j'avais de toute façon fait du mieux que j'avais pu. Mais à ma plus grande surprise, il ne s'agissait pas d'une maison ni d'un appartement. C'était un bâtiment tout entier, devant lequel, tout en haut, avaient été posées des lettres géantes, lumineuses, éclairant d'un rose bonbon la façade. Ça disait "Titanesque". Merde, ça voulait dire quoi ? J'en avais absolument aucune espèce d'idée.

Alors, fronçant les sourcils, j'observai la façade, peinte d'un noir impeccable, et dont les fenêtres donnaient l'impression que l'intérieur était inhabité. Mike ne s'était-il pas trompé ? Si, sans doute. Pourtant, quelqu'un sortit des doubles portes qui semblaient marquer d'entrée, et ce fut le signal pour m'activer. Une fois mon vélo attaché à la gouttière pas loin de là, et les cartons dans les bras – lourds, il fallait l'avouer -, je poussai de mon épaule la porte d'entrée.

Immédiatement, elle se referma derrière moi et je me retrouvai piégée dans un vestibule sombre et presque effrayant. J'avais envie de faire demi-tour, mais la curiosité était telle que mes pieds firent leur chemin sans que j'aie besoin de leur ordonner quoi que ce soit, et bientôt, mon épaule poussait la seconde double porte, qui devait cette fois-ci mener au véritable intérieur. Avant que mon épaule ne touche la porte, cependant, une musique me revint, et je me figeai. C'était du jazz. Du jazz ? Ils m'avaient envoyée dans un club de jazz ?

Mais ce n'était pas tout à fait ça.

Une fois à l'intérieur, je dus faire preuve de bravoure pour ne pas laisser tomber les cartons que je tenais dans mes bras. La salle était immense, si grande qu'il était difficile d'en évaluer le nombre de chaises, de tables, de canapés et dieu savait quoi d'autre. Il y avait un énorme comptoir, qui faisait sans doute la largeur de la salle, coupé de-ci de-là pour laisser un passage aux serveurs, et des espèces de tribunes, semblables aux théâtres, s'élevaient sur les côtés. Il devait y avoir un escalier quelque part. Mais quelque chose, outre le barman vêtu de noir qui, une serviette sur l'épaule et un chapeau sur la tête, s'occupait à nettoyer un verre à vin, et la brochette d'hommes assis près de la scène qui lançaient on ne savait trop quels encouragements, me frappa avec une violence extrême.

Dans l'instant, il était difficile de déterminer si j'avais peur ou si j'étais tout simplement fascinée. Peut-être un peu des deux. Oui, définitivement. Là, sur la scène, une femme se déplaçait avec toute la grâce du monde, et la lenteur de chacun de ses gestes rendait sa danse bien plus sensuelle qu'il n'était légal de l'être. Des lumières timides – et rares – éclairaient la scène, un rose léger qui se répercutait sur la peau incroyablement pâle de la femme. Je m'approchai, curieuse et désireuse de me débarrasser des pizzas qui, mine de rien, pesaient lourd, et je maudis ma tenue d'être si peu discrète. Un rouge pétant, avec une casquette rouge pétant et le t-shirt de service, du même rouge, qui ne pardonnait pas. Heureusement l'obscurité sembla être mon amie et dans la quiétude respectueuse de la pièce, je me mis à suivre des yeux le spectacle qui m'était offert.

La lumière disparut, et avant que je ne panique pour rien, elle revint. Une nouvelle musique commença, mélancolique et douce à la fois, sensuelle tout autant que la précédente, mais d'une manière encore plus sombre. C'était I'm A Woman de Peggy Lee, j'en reconnaissais les paroles rapides et entraînantes. Elle était assise sur une chaise, cette fois, mais assise dans le mauvais sens, et nonchalamment affalée sur le dossier de celle-là, croisant ses bras dessus avec tout l'ennui du monde – qu'elle jouait, néanmoins, car bien vite ses fines lèvres peintes en noir s'étirèrent en un sourire malicieux. C'était… eh bien, je n'avais jamais rien vu de pareil. Elle portait des talons impressionnants, fins et d'un noir insondable, et un corset rouge qui faisait de sa peau de porcelaine un véritable corps de poupée. Ses bas sombres avaient un charme fou et chaque fois que les percussions donnaient leur note, elle basculait la tête en arrière, offrant son cou à qui voudrait bien l'avoir.

Je déglutis difficilement, concentrée et perdue à la fois. Elle se leva brusquement, mais avec une grâce sans pareille, rien à voir avec la manière gauche et ridicule que j'avais de faire le même mouvement. Chacun de ses gestes était d'une finesse incroyable, si bien qu'il me sembla impossible d'avoir l'air aussi brusque à ses côtés. Ses cheveux noirs étaient coupés en un carré plongeant, court et précis, qui n'arrivait même pas à ses épaules. Et ses yeux, bordel, ses yeux. Deux yeux gris qui sondaient l'obscurité, qui transperçaient l'âme.

Enfin, je n'avais pas idée de combien son regard était difficile à supporter jusqu'à ce que, faisant sursauter mon coeur dans ma poitrine que je ne sentais même plus, elle pose ses yeux sur moi, et je pus reconnaître pendant une fraction de seconde une lueur de surprise, franche et vive, apparaître dans son regard avant de s'éteindre, pour laisser place à celle, joueuse, d'une tentation délicieuse. Elle se moquait de moi ? Je n'en avais aucune idée, mais ça semblait tout l'air de l'amuser, car elle laissa ses lèvres noires m'offrir le sourire le plus sincère, je le sentais, et quand elle se retourna pour bouger ses fesses en rythme avec la mélodie parfaitement prenante, elle prit bien soin de regarder par-dessus son épaule pour me jeter un regard curieux, comme pour me mettre mal à l'aise – tout en s'appuyant de ses mains sur le dossier de la chaise devant elle. Puis la musique s'accéléra et elle se retourna à nouveau, faisant rouler ses épaules d'une manière délicieuse.

J'étais rouge et brûlante sans même m'en être rendue compte, et il aurait fallu tellement pour me ramener à la réalité, en cet instant. Enfin, peut-être pas tant, puisqu'une main pacifique se posa sur mon épaule et je me tournai pour faire face à une femme, l'air amical et enthousiaste, dont les lunettes et les yeux brillants lui donnaient un air un peu fou.

"Tu viens pour les pizzas ?" La question n'avait pas lieu d'être, la pizza, c'était moi, ça se voyait comme ça se sentait à des kilomètres. Mais j'avais l'air bien trop absorbée par le spectacle, dont je profitais illégalement comme une hors-la-loi, et c'était sans aucun doute sa manière de me pousser à faire ce que j'avais à faire.

Elle prit les cartons pour les poser sur la table, à ma droite, et quand, sans trop savoir comment, je compris que la chanson prenait fin, je me retournai dans un geste presque désespéré pour capturer une dernière fois la vision irréelle de la femme au corset rouge. Mais elle avait déjà disparu. Putain.

"Merci," fit-elle en attrapant le papier que je lui tendais distraitement, les yeux rivés sur la scène vide et obscure avec une déception mal dissimulée.

Elle rit doucement. Ses yeux brillaient d'excitation.

"Elle est épatante, hein ?"

Je me tournai vers la femme, brune, à la queue de cheval, qui m'observait de derrière ses lunettes, comme si elle attendait ma réponse. J'eus envie de lui dire au revoir et de m'en aller sans demander mon reste, mais j'avais l'argent de la commande à récupérer et il allait falloir que je camoufle mon malaise grandissant, car déjà mes joues devenaient écarlate d'avoir été prise en flagrant délit – et d'avoir consciemment recommencé.

"Pardon ?" fis-je, troublée.

"Le caporal. Elle a vraiment un don pour séduire les gens." Sur ce, elle laissa un sourire songeur éclairer son visage et il n'en fallut pas plus que pour je perde mes mots. Cette femme pensait-elle réellement que j'avais été… séduite ? Nom d'un chien.

"N-non, c'est p-pa-"

"Ne t'en fais pas," m'assura-t-elle d'un ton compréhensif, mais qui contenait difficilement son excitation. "Elle fait cet effet à presque tout le monde."

J'avais du mal à y croire. Mike m'avait envoyée dans une sorte de club de striptease ou je ne savais pas trop quoi, pour faire la rencontre d'une danseuse à la peau cadavrérique et aux yeux mortels, et de ce qui semblait être la gérante, bizarre et visiblement très pressée d'établir des conclusions ?

Cela dit, il était inutile de dire que j'avais été insensible. Je sentais encore ces yeux gris me suivre avec lenteur, comme pour vérifier que je n'allais pas briser le contact ni détourner les yeux. Ces épaules qui roulaient, ces fesses qui bougeaient avec une grâce presque illégale. Sérieusement. La musique, incroyablement bruyante, et la lumière rose légèrement tamisée, et ces jambes fines, recouvertes de bas noires, qui bougeaient avec aisance comme si elles avaient fait ça toute leur vie… Ah, mon dieu. Mes joues chauffaient avec violence et j'avais du mal à rester sur Terre.

"Je m'appelle Hanji," fit l'autre.

"E-euh…" Je savais que je devais dire le mien, en contre partie, ou du moins dire quelque chose comme 'enchanté' ou un signe de tête pour lui montrer que j'en prenais compte, mais rien ne sortait. Je déglutis. "Eren."

"Alors, Eren," continua-t-elle en souriant – n'arrêtait-elle jamais de sourire ? – "si tu veux ce que je te dois, va voir le type aux gros sourcils derrière le bar, tu veux ?"

Et sans que j'aie pu lui montrer mon accord ni même comprendre ce qu'elle venait de me dire, elle s'éloignait déjà en emportant les cartons de pizza avec elle. D'un geste nerveux, je me retournai en direction du comptoir qu'elle avait indiqué, celui-là même sur lequel j'avais glissé un bref regard en entrant dans la salle. Le type au chapeau y était encore et je ne pouvais que supposer qu'Hanji avait parlé de lui. Alors, hésitante mais déterminée à sortir de cet endroit troublant, je m'avançai vers le comptoir.

Sur le chemin, bien sûr, mes lacets éternellement défaits manquèrent de me faire finir à terre. Enfin, je me disais que ça ne pouvait pas être pire, quand, en revelant la tête en direction du bar, j'eus la preuve formelle et indéniable que Dieu ne me portait pas dans son coeur.

Là, nonchalamment assise sur un tabouret surélevé, les jambes croisées dans une expression profondément lasse, elle était assise.

Le "Caporal".