Walpurgis Nacht


JOURNAL D'EREN JAEGER
Le 2 mai à Stohess, Allemagne.

Je dus rester inconscient à peine quelques secondes ; une à deux minutes tout au plus. J'étais toujours allongé dans l'encadrement de la porte grande ouverte, les joues et les mains gelées par le froid qui s'insinuait. La tête me tournait et l'arrière de mon crâne me lançait horriblement. Les souvenirs extraordinaires me revinrent par vagues : je me rappelai le loup, ses crocs flamboyants, la chute douloureuse et enfin, l'homme-bête me surplombant. Pourtant, il n'y avait personne. Le calme régnait ; seuls les battements de mon cœur perturbaient le silence de la nuit. J'étais tout à fait seul dans le mausolée et l'attaque que j'avais cru essuyer n'était, sans nul doute, que le fruit de mon esprit éreinté par le froid et la douleur. Je me redressai péniblement en laissant échapper un petit rire nerveux mais soulagé. Cependant, au moment où je me relevais, tous mes espoirs s'envolèrent en éclats.

« De nouveau parmi nous, M. Jaeger ? »

Une voix grave et dure résonna, impérieuse, dans le mausolée silencieux. Je fis volte-face. L'homme était bien là, juché sur le tombeau de pierre, immobile. Le flot lunaire venait caresser sa silhouette et l'éclairait d'un halo surréaliste. Je constatai alors que ses paupières ne cillaient pas, que sa bouche laissait entrevoir le bout de ses crocs et qu'un sillon pourpre tachait son menton. Aucun souffle n'animait sa poitrine. Avec sa peau pâle et sa chemise blanche, il m'apparaissait comme un buste de marbre flottant dans l'ombre de l'antichambre. C'était une vision terrifiante ; magnifique, mais terrifiante. Mon esprit affolé me soufflait qu'il s'agissait d'une simple illusion tandis que ma raison me criait de m'enfuir. De la glace semblait parcourir mes veines à la place de mon sang, tout mon corps s'ébranlant sous un frisson interminable.

« Ton sang pue la détresse. Et il est gelé. »

Son anglais était parfait remarquai-je, bien qu'il conservât un accent prononcé qui ne ressemblait pas à celui des gens du coin. Il avait aussi une manière de parler soutenue, presque aristocratique, qui contrastait avec la familiarité de ses paroles. D'abord, je ne saisis pas l'étrangeté du sens de ces dernières. Toutefois, il me semble qu'il aurait pu énoncer les plus banales des paroles que je n'aurais pas compris davantage tellement j'étais troublé par le timbre de sa voix. Le silence me pesait : j'avais une envie irrésistible de l'entendre à nouveau.

« Qui êtes-vous ? »

Mon murmure rauque et mal assuré troubla le silence du mausolée. Contrairement à lui, j'avais la sensation de profaner les lieux de ma simple intervention. Il se pencha en avant et je perçus une lueur rouge animer son regard anthracite.

« Tu le sauras bien assez tôt », répondit-il simplement en me jaugeant avec un étrange mélange de sévérité et d'ennui. Pourtant, les coins de ses lèvres se relevèrent en un imperceptible sourire.

Au-delà de sa beauté inhumaine, je ressentais un profond sentiment de malaise. Je ne compris d'abord pas ce qui me dérangeait tant ; mais alors que mes yeux longeaient ses jambes croisées dans le vide, je saisis l'origine de ma gêne. Il était de petite taille, au moins une tête de moins que moi. Et sa face blême conservait encore des traits juvéniles : plus tout à fait ceux d'un enfant, mais pas encore ceux d'un adulte. Il ne devait pas avoir loin de dix-huit années, vingt tout au plus. Pourtant, ses traits semblaient aussi durs qu'ils étaient délicats, et son regard sévère paraissait avoir vécu plus que son corps ne le laissait présager.

« Qu'est-ce que vous me voulez ? Je n'ai pas d'argent sur moi... », tentai-je, peu convaincu que ce fusse ce motif qui anima cet être. Un rire moqueur vint confirmer mes soupçons.

« Ton argent m'indiffère, petit Jaeger. Et ce que je veux de toi, je ne crois pas que tu sois en mesure de me le céder si facilement. »

Mon cœur rata un battement et un long frisson désagréable remonta de mes jambes jusque dans mon cou où mes cheveux se hérissèrent. Je restai tant de temps à le dévisager que j'en oubliai la douleur à ma tête. Ce fut le courant d'air dans ma nuque qui me sortit soudainement de ma contemplation morbide. Je pris alors conscience que j'avais reculé jusque dans l'encadrement de la porte et avais même dépassé le seuil. Dans un brusque élan de lucidité, je m'élançai à toute vitesse dans les rues blanchies du cimetière. La neige ralentissait ma course. C'était comme dans un cauchemar, lorsqu'on avance au ralenti alors que l'on s'efforce de courir aussi vite que l'on peut. Seul le feu dans ma gorge et mes poumons me prouvait que j'étais bien éveillé. La petite colline que j'avais descendue fut bientôt visible et je devinai avec soulagement la route à son sommet. Mais ma course effrénée s'interrompit brusquement à un tournant.

Je reçus un poids qui me coupa le souffle et me plaqua durement au sol. Instinctivement, je me redressai pour reprendre ma respiration, mais un genou vint se coller à mon sternum et mes mains furent tirées au-dessus de ma tête, m'empêchant de me débattre. La face pâle de l'homme-bête était juste au-dessus de la mienne. Il ne respirait pas, mais sa peau dégageait une sorte de souffle glacé qui inonda mon visage. Mes larmes naissantes gelèrent aussitôt, me brûlant les yeux ; je fermai étroitement les paupières et secouai la tête pour m'en débarrasser. Mon manteau était déjà trempé et la neige s'insinuait dans mon dos, collant mes habits à ma peau.

« Ton corps est encore plus froid maintenant », gronda-t-il doucement comme s'il sermonnait un enfant.

À cet instant, la froidure réveilla la douleur à l'arrière de mon crâne et je gémis entre deux halètements. Cependant, ce qui me coupa tout à fait le souffle fut la main glacée qui vint enlacer ma gorge. J'attendis avec horreur la torsion des doigts autour de mon cou, mais ceux-ci se contentèrent de glisser sous ma chemise, dégageant le creux de ma nuque. Au moment où j'ouvris les yeux, la tête de l'homme se penchait dans mon cou, ses cheveux d'ébène caressant mon menton.

« Ne t'inquiète pas, ştrengar mea, j'aurais encore besoin de tes services après ce soir », murmura-t-il tout contre mon oreille.

À nouveau, je ne compris pas ses paroles et pourtant, ce fut à peine si je m'en angoissai. J'étais bien trop affolé par sa soudaine promiscuité. Son genou glissa de l'autre côté de mon corps, libérant ma poitrine, et il lâcha mes poignets. Je ne sentais même plus mes mains tellement le froid que dispensaient ses paumes avait ralenti la circulation de mon sang. Il se redressa et sa face vint se poster juste au-dessus de la mienne. J'observai avec fascination ses pupilles s'élargirent distinctement et, plus bas, ses crocs s'allonger par-dessus ses lèvres pourpres. Une étrange chaleur se propagea lentement dans tout mon corps alors que j'étais toujours allongé dans la neige fondue. Je me rendis compte que ce halo tiède émanait de l'homme-bête ; sa peau n'était plus glaciale et irradiait désormais une chaleur douce et réconfortante.

Maintenant que j'y songe à tête reposée, je comprends que toutes ses étranges et fascinantes capacités n'étaient ni plus ni moins que des leurres pour me séduire et m'attirer adroitement entre ses griffes. Et pourtant, dans l'instant, je ne vis rien de tout cela et je me jetai fébrilement dans la gueule du loup. La curiosité et l'envie gagnèrent sur la terreur, la reléguant au fond de mon subconscient ; seul subsista un sentiment de confusion et de menace latente qui, au lieu de me troubler et de me faire revenir à la raison, m'exalta davantage.

Instinctivement, je me cambrai pour me coller contre son corps. Sa chaleur se répandit dans ma poitrine, fit s'envoler la douleur de ma blessure, détendit mes muscles et enraya définitivement ma raison. Et comme douées de leur propre conscience, mes mains vinrent caresser timidement la ligne dure de sa mâchoire. Ses sourcils se froncèrent sévèrement ; je vis dans son regard qu'il n'avait pas escompté cette réaction. Pourtant, il ne bougea pas et me laissa continuer mon périple. Mes doigts descendaient déjà jusqu'à ses lèvres, attirés à elles comme un aimant, et frôlèrent le bout de ses canines glacées. Puis ma bouche rejoignit mes doigts et, timidement, je l'embrassai. Quand je m'écartai de lui, il arborait un sourire hautain qui me blessa.

« Tu as bien d'étrange manière pour te réchauffer, ştrengar, mais je pense qu'on peut rendre ça encore plus intéressant. »

Il parla brièvement dans une langue que je ne compris pas - mais ce n'était certainement pas de l'allemand - puis, sans crier gare, il passa ses bras autour de moi et m'attira contre lui. J'eus la sensation qu'on me tirait en avant, et si vite que mes entrailles avaient du mal à suivre. Les rues blanches de la nécropole disparurent dans un tourbillon de neige tandis que les murs froids et sombres du mausolée se dressaient de nouveau autour de nous. À la place du sol humide, je sentis contre mon dos le froid sec de la pierre tombale. J'éprouvai un certain malaise à surplomber ainsi un mort ; je voulus me retirer, mais je fus durement repoussé contre la dalle.

J'oubliai vite mon embarras comme l'homme entama un nouveau baiser, bien plus rude et langoureux, qui me fit perdre rapidement la tête. Pour la première fois de mon existence, je lâchai entièrement prise et abandonnai mon corps sans appréhensions. Il me défit rapidement de mes habits et bientôt, je sentis la froideur de la pierre contre mon dos et mes reins, et je me cambrais brutalement pour échapper à sa morsure. Ses mains filèrent ensuite vers ma ceinture où elles me débarrassèrent de mon pantalon. Les miennes glissèrent fébrilement dans ses cheveux soyeux, coupés ras à la moitié du crâne. Sa bouche allait et venait de mes lèvres à mon torse, en passant par ma gorge où il faisait rouler sa langue contre ma pomme d'Adam. Ses crocs éraflaient souvent ma peau, m'arrachant quelques gémissements gênants. J'avais l'impression que mon bassin était en feu, que mon sang bouillonnait le long de ma hampe ; jamais je n'avais encore ressenti de désir avec une telle ardeur, un tel besoin vital. Désormais, je suis convaincu que ce sentiment, bien trop violent pour être humain, était l'œuvre mesquine de l'envoûtement du Démon.

Le brasier dans mes reins commençait à devenir insoutenable ; je sanglotai presque sous la douleur. L'homme-bête glissa à terre, tira mon bassin au bord de la dalle et s'insinua entre mes jambes. Sa bouche embrassait l'intérieur de mes cuisses, ses cheveux effleuraient ma virilité. Ses doigts s'enroulèrent autour de ma verge, s'animant avec dextérité, et transforma rapidement la douleur lancinante en pure extase. Je me tordais, m'arquais durement comme pour atteindre le ciel du tombeau. Un nom que je ne connaissais pas cognait la barrière de mes lèvres à chacun de mes gémissements. Péniblement, je me redressai au bord de la pierre tombale. D'une main caressante, je repoussai les cheveux sombres qui masquaient le visage de l'homme ; sa bouche suçotait vivement la peau de ma cuisse, y attirant le sang dans un piège de chair.

« Comment dois-je vous appeler ? » réussis-je à demander d'un murmure rauque et haletant. Il appuya ses dents aiguës contre ma cuisse, m'arrachant un bref cri, avant de relever le menton.

« Numele meu este Levi », répondit-il dans sa langue.

Je m'apprêtai à répliquer, mais il se redressa vivement, son nez effleurant désormais le mien. Son regard de braise et son sourire impérieux me coupèrent le souffle.

« Si tu réfléchis bien, mon cher Jaeger, tu sauras que tu connais déjà mon nom. »

Je secouais encore la tête sans comprendre, un peu chamboulé dans mes pensées, quand il replongea entre mes cuisses et souleva brusquement ma jambe qu'il passa dans son dos. Alors il fit glisser ma hampe entre ses lèvres tandis que ses doigts curieux caressaient mon intimité. Je sursautai violemment lorsqu'ils passèrent la barrière de mon corps, s'agitant fougueusement en moi, mais la chaleur ardente de sa langue me fit vite oublier ma gêne.

Soudain, sa bouche quitta ma verge et retourna embrasser ma cuisse. Je grognai de contrariété et tirai sur ses cheveux pour le ramener à sa tâche précédente. Mais il se contenta d'accélérer la cadence de sa main puis, sans crier gare, il planta ses dents dans la chair attendrie par ses attouchements. La douleur fulgurante déclencha une vague de plaisir insoupçonné qui fit tressaillir ma hampe. Je sentis sa bouche aspirer mon sang en de longues goulées. Toute ma jambe fut bientôt engourdie. Dans le mausolée ne résonnaient que mes gémissements languissants, les bruits de succion écœurants et le claquement humide de ses doigts s'enfonçant dans mon corps.

Le plaisir atteint bientôt son paroxysme et je me libérai dans un râle. La jouissance parcourut l'entièreté de mon corps en un frisson interminable, tellement violent que je fus incapable de soutenir davantage mon corps. Je me laissai retomber sur la dalle glacée avec un soupir las. Encore plongé dans des brumes grisantes, je perçus vaguement ses dents s'extirper de ma chair et le sang brûlant qui avait échappé à ses lèvres avides couler le long de ma cuisse. Sa langue chaude gratifia le sommet de ma virilité avant de remonter vers mon bassin où elle y récolta ma semence. Mes doigts étaient encore emmêlés à ses mèches noires alors je les tirai doucement pour le remonter devant moi.

Je découvris sa bouche et son menton maculés de mon sang ; j'en fus à la fois dégoûté et fasciné. L'étrangeté de la situation ne me parvenait pas, comme lorsque l'on rêve de choses pourtant incongrues dans la vie habituelle, mais qui paraissent banales dans ces mondes illusoires. Et ce fut sans crainte que j'embrassai fiévreusement ses lèvres luisantes, goûtant mon propre sang avec une réelle envie. Il répondit au baiser avec ardeur. Ses vêtements se collaient à ma peau en sueur, ses mains malaxaient durement mes hanches et sa hampe dure cognait contre ma cuisse. Et alors que je glissai ma main sur son entrejambe, il me repoussa doucement et interrompit brusquement notre baiser.

« Ne sois pas si gourmand, ştrengar. L'aube ne va plus tarder et les hommes à ta recherche arriveront bientôt. »

La réalité me frappa soudain comme si je sortais d'un long sommeil idyllique. L'homme-bête se mit debout à côté de la stèle. Il rajusta ses habits tandis que je me redressais lentement, me demandant si tout cela était vraiment réel. Mais cette brutale vérité me sembla bien plus terrible, plus cruelle même, que mes illusions nocturnes. Une main froide se glissant dans ma nuque me sortit brusquement de mes pensées torturantes.

« Souviens-toi de ce que tu n'as pas pu me donner aujourd'hui pour notre prochaine rencontre, Eren », murmura-t-il tout contre mes lèvres entrouvertes.

Mon nom dans sa bouche déclencha d'irrépressibles frissons le long de mon échine jusque dans mes reins ; je fermai les yeux pour mieux me délecter de cet étrange sentiment. Puis ses lèvres glissèrent le long de ma mâchoire, de ma gorge et échouèrent au creux de mon épaule. Il emprisonna ma peau entre ses dents, la marquant à sang, avant de l'embrasser tendrement. Puis le contact se rompit brutalement ; le froid et le silence de la nuit remplacèrent son étreinte.

Après un pénible effort pour revenir à la réalité, je me relevai et m'habillai prestement. Bientôt, j'entendis un chien japper puis des voix d'homme appelant mon nom. Je sortis dans la nuit ; la lune était encore là, ronde et brillante, mais le ciel s'éclaircissait déjà. Des silhouettes dévalèrent la pente menant au cimetière et je fus bientôt entouré d'un petit groupe de paysans me causant en allemand. J'étais trop éreinté pour tenter de les comprendre ; je me contentai de sourire en répétant « gut, gut » - un des rares mots d'allemand que je maîtrisais - à tout ce qu'on me disait. On m'aida à remonter la pente puis on me poussa dans une charrette attelée. Connie était aux rênes, il eut un sourire rassuré en m'apercevant.

Les ballottements de la carriole me bercèrent et la lassitude finit par avoir raison de moi. Avant de sombrer tout à fait, le long hurlement d'un loup solitaire s'éleva dans la nuit mourante ; ce cri me parut étrangement familier et réconfortant. À ce moment-là, une brise légère souffla dans ma nuque et il me sembla qu'une bouche baisait à nouveau ma peau, laissant derrière elle l'empreinte brûlante de crocs acérés.