Chapitre 1 :

Le lendemain, Yuuya atteignit l'école la mine basse et plutôt sombre. Lui qui ne dormait déjà pas beaucoup n'avait pu fermer l'oeil de toute la nuit. Pour un peu, il se serait dit qu'il souffrait. Presque. Cette sensation était étrange. Il ne portait aucune plaie et aucune maladie ne rongeait son corps, mais il avait mal. Mal. Carrément. Et ce mal était apparu, juste comme ça. Cette simple idée, incompréhensible, n'obéissant à aucune règle, l'agaçait, le gênait.

Toute la journée durant, il attendit avec une impatience toute aussi insensée le moment où Kai se déciderait à l'approcher. Pour une raison ou une autre. Mais cet instant tant espéré ne vint pas. Pour la première fois, depuis leur rencontre, le rouquin ne se préoccupa pas de lui. Yuuya eut la sensation d'être devenu invisible. Il envisagea même d'aller lui-même lui parler, mais y renonça rapidement. Kai passa la journée à tourner autour de Tohko. Ils avaient rendez-vous la veille, mais, au vu de la distance que la jeune fille maintenait entre eux, ça n'avait pas dû très bien se passer, ce qui redonna un peu de baume au coeur à Yuuya.

Le soir, à la nuit tombée, ils se réunirent dans la salle de la classe. Répondaient présents Masato, Tomohiro, Ryosuke, Kensuke, Yuuya, Kai, Tohko et ses deux amies, Mitsuki et Emi. Yuuya ne s'éternisait que dans l'espoir de voir Kai quitter seul ; ils pourraient alors s'expliquer. Mais Shimada paraissait déterminé à rester, du moins tant que Tohko ne bougerait pas. Paradoxalement, la brunette souhaitait qu'il parte en premier, afin d'être débarrassée de ce voyou pervers. Elle rêvait d'un tête-à-tête avec Yuuya depuis qu'elle l'avait rencontré. Pour résumer, la situation était bloquée. Et pour un bout de temps.

Depuis des heures, Emi leur rebattait les oreilles avec son rituel dit de Sachiko, qu'elle voulait absolument essayer. En dehors d'elle, personne ne semblait vraiment emballé. Pour l'accomplir, il fallait d'abord plier une feuille de papier pour lui donner la forme approximative d'une fillette, évoquant Sachiko. Emi acheva la poupée dans son coin, puis décida de relancer ses camarades. Kai détacha ses yeux de Tohko, ou plutôt de ses courbes, et lui jeta un regard ennuyé.

- Tu commences vraiment à m'les briser avec ton rituel à la con.

- Allez ! l'exhorta-t-elle. ça ne prendra pas longtemps !

Et elle agita la poupée sous son nez.

- Ne me dis pas que tu as peur de ce qui touche à l'occulte, Shimada ?

Soucieux d'affirmer sa virilité devant Tohko, il répondit arrogamment :

- Non ! Mais c'est ridicule ces conneries ! ça f'ra rien !

- Dans ce cas, pourquoi refuser de participer ? le taquina Kensuke, le cherchant.

- Ou on pourrait oublier ça et éviter de perdre not' temps ?

Mais il avait été mis au pied du mur. Il poussa un profond soupir.

- Très bien ! Faisons ça ! Qu'on en finisse avec ces conneries... et qu'on passe aux choses sérieuses, acheva-t-il en adressant un clin d'oeil à Tohko, qui feignit de ne pas le voir.

- Pourquoi pas ? murmura à son tour Masato, mais, jusqu'à ce que Mitsuki n'ait accepté, il avait semblé plutôt dubitatif.

Emi les pria de chacun saisir le papier et à des emplacements précis. Trois personnes se partageraient la tête, tandis que les autres tiendraient chacun un membre du corps.

- Rappelez-moi pourquoi on fait cette merde déjà... marmonna Kai et il choisit la tête, pour imiter Tohko.

Les doigts de Yuuya effleurèrent les siens, quand il attrapa lui aussi la tête.

- Ce rituel nous assurera que nous resterons éternellement amis. Pour la vie et au-delà, garantit Emi, aussi sérieuse que si elle passait un examen.

Kai éclata d'un rire narquois.

- Conneries... Conneries, résuma-t-il.

Tohko souffla un peu, agacée par son attitude, et il redevint silencieux. Quand tout le monde fut en place, touchant le papier, Emi reprit :

- Bien. Maintenant, il va falloir que nous répétions les mots suivants, tous ensemble : "Sachiko, nous te prions".

Ils lui obéirent. L'oraison résonna plusieurs fois d'affilée. Mais Emi avait oublié une règle. Une règle qui changea tout lorsqu'ils déchirèrent le papier et se partagèrent le corps.

Les lumières s'éteignirent, l'une après l'autre, puis les ampoules claquèrent. Les débris de verre plurent sur le groupe. C'était le moment où Kai aurait pu prouver à Tohko que ses belles paroles n'étaient pas de purs mensonges. Mais, au lieu de la couvrir, il se rua dans le couloir. Yuuya l'aperçut détaler juste avant que toute lumière ait disparu.

- Shimada ! l'appela-t-il.

Et il se lança à sa poursuite. Tohko voulut suivre Kizami, en se fiant au son de sa voix, mais tout s'ébranla et elle bascula sur le côté. Sa tête heurta le coin d'une table et elle tomba évanouie, la joue collée au sol de plus en plus froid.

- Qu'est-ce qui se passe ? gémit Mitsuki, qui s'était recroquevillée sur elle-même.

- On dirait un tremblement de terre ! cria Masato, pour que sa voix couvre le vacarme des murs et planchers se fissurant. Sous les tables, tout le monde !

- Mais... Et Kizami et Shimada ?!

Kensuke, malgré les ténèbres, bondit sur ses pieds, en annonçant qu'il se lançait à leur poursuite. A son tour, il quitta la pièce, non sans difficulté. Plusieurs fois, il fut balancé contre le mur. Le sol remuait, comme s'il avait pris vie.

- Restez ici, ordonna Ryosuke à l'adresse des jeunes filles. Je ferais mieux de l'accompagner !

Naturellement, Tomohiro le suivit. A peine avaient-ils posé un pied hors de la salle qu'une secousse d'une violence extrême les projeta à terre. La pression sur leurs crânes se fit terrible et ils lui succombèrent, perdant conscience.


Yuuya déglutit difficilement. Il toussa, cracha. Sa salive était noirâtre. Il s'essuya le visage, passa sa main dans ses cheveux, en chassant des débris de plâtre et de bois. Sa main palpa l'arrière de son crâne. Pas de blessure. C'était un miracle. Puis il se souvint. Le rituel, puis l'improbable tremblement de terre et enfin la fuite de Shimada. Son coeur manqua un battement. Kai... Où es-tu ?

Il se remit sur pied et observa les environs. Son regard s'arrêta sur un corps inconscient, mais dont la poitrine se soulevait à un rythme régulier. Un sourire naquit sur sa bouche et il alla à lui. Il parcourut des yeux la chevelure incendiaire et le visage endormi, détendu. Il était encore plus beau ainsi, pas sur la défensive, dépourvu d'arrogance ou de dédain. Soudain, Kai s'agita. Il toussota. Il revenait à lui.

- Comment tu te sens ? s'enquit Yuuya, sans paraître trop concerné.

Le rouquin releva le buste, mais demeura assis par terre. Il se massa les tempes.

- J'ai l'impression que le monde entier m'est tombé sur la tête... et j'ai fait un... rêve horrible...

Il se remettait doucement. Son esprit encore embrumé et confus n'avait pas reconnu Yuuya. Puis, il jeta un regard alentour et Yuuya dut placer sa main sur sa bouche pour taire un cri d'étonnement. Il ne l'ôta que lorsqu'il fut assuré qu'il était calmé.

- Où on est ?! s'écria Kai. Alors... c'était bien réel ?!

Tout chamboulé comme il l'était, il n'avait pas réalisé à quel point Yuuya se tenait proche de lui. Seuls quelques ridicules centimètres les séparait. Kizami, lui, l'avait parfaitement remarqué. Son espoir reposait ici. Enfin... Dans un autre univers... Maintenant, ils y étaient. Dans ce monde parallèle où il aurait enfin sa chance. Où les règles humaines ne jouaient plus. C'était le moment ou jamais. Il était tenté de profiter de la détresse de Kai, quand des voix se firent entendre. Ryosuke et Tomohiro, eux aussi sains et saufs, arrivaient dans leur direction.

Kai sauta sur ses pieds et un Yuuya un peu mécontent l'imita.

- Vous avez vu les autres ? s'enquit Ryosuke.

- On allait vous poser la même question ! répartit Kai.

- On devrait se séparer, suggéra-t-il. Former des groupes et tâcher d'explorer les environs. Il existe forcément une explication logique à tout ça.

Yuuya secoua la tête.

- Pas maintenant, décida-t-il, flegmatiquement. Retrouvons d'abord les autres.

- Très bien, lui concéda Ryosuke. Les filles ne doivent pas être loin.

Ils se mirent aussitôt en marche. Après quelques pas, Tomohiro demanda :

- Et Kensuke ?

- Je ne l'ai pas vu. Je me suis réveillé à côté de Shimada. Il n'y avait personne d'autre.

Toujours ce calme, cette maîtrise surhumaine. C'était pour le moins... perturbant. Tomohiro essaya de s'expliquer :

- Comme tu ne disais rien à son sujet, Kizami, je pensais que vous le saviez en sûreté. Après tout, c'est ton meilleur ami.

Yuuya ne le réprouva pas, ni n'acquiesça. Il se contenta de reprendre sa route. Tohko et Emi, qui s'étaient éveillées l'une auprès de l'autre, avaient, par chance, marché dans leur direction, de sorte que les deux groupes ne tardèrent pas à se croiser.

A peine les entrevit-il que Kai se sépara de ses camarades et alla droit sur Emi. Un claquement terrible retentit et la brunette tomba en arrière, à moitié assommée par la gifle qu'il lui avait administrée ; il y avait mis presque toutes ses forces.

- Toi ! Putain d'conne ! Tout ça, c'est ta faute ! Toi et ton stupide rituel à la con ! J'vais te tuer !

Naturellement, il ne se jeta pas sur elle pour mettre ses menaces à exécution, mais il continua à vociférer en la traitant de tous les noms et l'accusant de tous leurs malheurs.

- Shimada ! Hurla Tomohiro, les yeux déjà embués.

Il n'en fallait pas plus à ce fragile adolescent pour que les larmes lui montent aux yeux. Tohko, quant à elle, restait immobile, muette, effarée par la scène qui venait de se dérouler.

- Shimada. Ça suffit, commanda une voix très grave.

Yuuya fut le premier à réagir. Il attrapa Kai par les épaules pour l'éloigner autant que possible d'Emi, qui pleurait toutes les larmes de son corps, recroquevillée par terre. Tout en fuyant son regard, Kai essaya de légitimer sa perte de contrôle momentanée.

- Sans elle... Si elle avait pas parlé du rituel... On en serait pas là !

Yuuya le fixa attentivement, voulant capter son regard, afin de le calmer.

- Reprends-toi. Tout va bien se passer. Je suis là, acheva-t-il, non sans une certaine arrière-pensée, mais Kai ne parut retenir que le positif : quelqu'un restait capable de gérer la situation.

Le rouquin soupira et hocha la tête, se rendant à l'évidence.

- Ok...

Aussitôt, il s'écarta de Yuuya et retourna auprès d'Emi. Sa première réaction fut de le fuir, mais elle attrapa la main qu'il lui tendit pour la remettre sur pied.

- J'ai déconné... murmura Kai. ça arrivera plus.

- C'est bon... Je... Je suis tellement désolée ! S'écria-t-elle et elle éclata de nouveau en sanglots.

Maintenant, elle se sentait pleinement responsable du problème.

Ryosuke, qui gardait la tête froide, même s'il n'égalait pas Yuuya, déclara :

- Au lieu de nous lamenter, cherchons un moyen de sortir d'ici.

Tous opinèrent du chef. Comme Mitsuki, la représentante du conseil des élèves, Masato et Kensuke manquaient encore à l'appel, ils se lancèrent à leur recherche. Chaque fois qu'il tournait la tête, Kai rencontrait le regard, rivé sur lui, de Yuuya, ce qui le mettait extrêmement mal à l'aise. Il n'avait certainement pas oublié leur discussion plus que bizarre de la veille. Afin d'échapper à cette surveillance constante, il s'arrangea pour se glisser entre Ryosuke et Tomohiro, cheminant côte à côte, et les deux filles qui ouvraient la marche. Et la vue, de cette place, n'était pas désagréable. Yuuya ne l'entendait pas de cette oreille, mais il laissa faire. Il continua de fermer la marche, avec son habituel air sérieux et insouciant à la fois, qui en déroutait plus d'un.

Soudain, le cortège s'arrêta. Un cri d'épouvante, auquel succéda un second, plus rauque, de douleur, emplit le couloir. En une seconde, Ryosuke s'effondra d'un bloc, dans une explosion de sang qui atteignit Tomohiro et les filles. Un épieu était sorti du sol et avait perforé sa jambe, du mollet à la cuisse, l'ouvrant. Une vraie boucherie.

Même Shimada ne put retenir une exclamation, plus de surprise que de réelle frayeur. Seul Yuuya ne lâcha rien. Il alla au-devant du blessé et, prudemment, Kai lui emboîta le pas. Il marcherait avec beaucoup plus d'amples précautions. Il soupira. Putain, cet endroit lui tapait sérieusement sur les nerfs ! Il serra les dents et émit un sifflement écoeuré en découvrant la jambe blessée de Ryosuke. Yuuya, à ses côtés, la contemplait aussi, mais en silence. Il l'observait comme il aurait regardé une publicité à la télévision. Son indifférence fit un drôle d'effet à Kai, mais pas aux filles, aux yeux desquelles Yuuya apparut comme l'homme de la situation.

- Ok... Bordel Katayama ! Tu pouvais pas regarder où tu fous les pieds ?!

Tohko, choquée par son comportement, se dressa aussitôt pour défendre le pauvre Ryosuke.

- Tu penses vraiment que c'est le moment de l'engueuler Shimada ?!

Le roux fronça les sourcils. Elle lui jeta d'une voix amère :

- Au moins, j'aurais pu voir ton vrai visage.

Elle se doutait bien, depuis qu'il l'avait approchée, qu'il n'était qu'un égoïste imbu de sa personne ; il en avait la réputation, mais quelque part, elle avait espéré découvrir autre chose. Ses espoirs s'amenuisaient. Ils avaient presque disparu à présent. Mais ce n'était pas le moment de se laisser déstabiliser ; il fallait agir. Tohko décréta :

- Tomohiro, reste avec lui. Je vais essayer de trouver l'infirmerie et de quoi panser sa plaie.

Emi préféra ne pas bouger non plus, bien trop traumatisée ; elle avait besoin de temps pour se reprendre. Tohko s'apprêtait à s'éloigner, quand Yuuya esquissa un pas vers elle.

- Je t'accompagne.

Un sourire, accompagné d'une légère rougeur, apparurent sur le visage de la jeune fille, qui les perdit dès que Shimada s'avança à son tour.

- Et moi aussi !

Cette fois-ci, ce fut Yuuya qui sourit, mais Tohko manqua son sourire. A l'idée qu'un moment seule avec Yuuya venait de lui passer sous le nez, elle partit en tête, sans un regard ou un remerciement pour le rouquin. Ce dernier poussa un soupir agacé à s'en fendre l'âme et marcha dans ses traces. Le groupe monta à l'étage supérieur. Yuuya profita de l'avance qu'avait prise Tohko sur lui et Kai pour se rapprocher de ce dernier.

- Ce n'est pas une fille pour toi, lui glissa-t-il, à voix basse, afin d'éviter à tout prix qu'elle ne surprenne un mot de leur conversation.

- Je veux pas l'épouser. Juste la baiser... Mêle-toi de tes affaires Kizami !

- Comme les dix petites copines que tu as eues avant... et je ne parle que de celles dont j'ai entendu parler.

Il poursuivit, un octave encore plus bas :

- Et tu sais, comme tout le monde, que Kirisaki n'a d'yeux que pour moi...

Et moi que pour toi. La vie n'était-elle pas mal faite ? Sans prévenir, Kai le repoussa, mais il manqua de basculer lui-même.

- Ferme-la ! Connard ! Tire-toi ! Personne veut de toi ici !

Furieux, il venait de crier et, cette fois, Tohko avait tout entendu.

- Si ! Moi ! Riposta-t-elle, dardant un regard noir sur lui. Je suis rassurée qu'il soit venu, Shimada !

Et de ne pas m'être retrouvée seule avec un pervers de ton espèce. Tout le temps, Yuuya ne dit mot. Il resta là, avec son énigmatique expression immanente. Juste souriant. Kai lui lança un regard de pure haine. Ce faux-cul ! Il jouait les princes charmants, mais il était si laid sous la surface ! Et les gentilles filles, comme Kirisaki, tombaient immanquablement dans le panneau ! Shimada n'était pas un enfant de choeur, mais, au moins, il l'assumait, ne s'en cachait pas. Ils se remirent en marche et Shimada passa devant, soucieux de préserver la plus grande distance possible entre lui et Kizami.

A peine une demi-heure plus tard, Kai commença à traîner les pieds. Il avait occupé son temps à râler, moquer Yuuya qui ne répondait jamais à ses piques et draguer, de manière plus ou moins correcte, Tohko, ce qui énervait au plus haut point et la jeune fille et Kizami. Cependant, le brun prenait garde à conserver un visage imperturbable. Après un moment, il s'écria :

- Faut que j'aille aux chiottes ! Où elles sont ?

- Comme si je le savais ! répliqua vivement la brunette ; il l'exaspérait au-delà du possible.

- Du calme, on va chercher, trancha paisiblement Yuuya.

Dénicher ces fichus urinoirs leur coûta un précieux quart d'heure, mais Yuuya ne semblait pas s'affoler et Tohko se fiait entièrement à lui. Peut-être que la blessure de Ryosuke n'était-elle pas aussi grave qu'elle le paraissait ? Kai se précipita à l'intérieur des toilettes, pour en ressortir d'un bond.

- Woo ! Putain ! C'est quoi ça ?!

Il avait reculé si précipitamment qu'il avait failli basculer et Yuuya l'avait rattrapé. Il le retint un peu trop longtemps au goût de Tohko, qui alla jeter un coup d'oeil dans la pièce.

- Non, l'arrêta net Yuuya. Je passe devant.

Il entra, en se préparant un spectacle insoutenable. Il fut assez déçu. Une large mare rouge s'étendait sur le carrelage autrefois immaculé. Sur les miroirs, étaient inscrites, en lettres écarlates et dégoulinantes, une série d'avertissements. Attention... Il va vous trahir... Tous... Des faces de filles et de garçons morts avaient été gribouillées juste en dessous. Tohko darda un regard noir sur Kai.

- Quoi ?! Merde ! Tu vas pas croire cette merde ?!

Elle ne se récria pas, mais... Bon sang... Elle ne lui faisait plus du tout confiance. Elle se tourna vers Yuuya qui ne manqua pas de la rassurer.

- Quelqu'un ou quelque chose essaye juste de semer la zizanie entre nous. Ne le laissons pas faire.

- Et voilà ! Monsieur Parfait a encore parlé ! le railla Kai.

- Il prend ta défense ! s'indigna Tohko.

Comment avait-elle pu ne serait-ce que poser les yeux sur cet enfoiré ? Elle tombait des nues. Elle sortit à la suite de Yuuya, en claquant la porte.

- Dépêche-toi, furent les derniers mots qu'elle lui adressa.

Elle tâcha de capter l'attention de Yuuya ; elle comptait bien profiter de ces courtes minutes de tête-à-tête. Le jeune homme était adossé au mur. Il était resté très près de la porte et lui donna l'impression d'être un garde du corps attendant la sortie de sa star. Mais ce n'était qu'un détail, probablement une coïncidence, et elle ne s'y arrêta point. Le brun ne détacha pas ses yeux du plancher, pensif, même quand elle s'adressa à lui :

- Tu es trop gentil avec lui, surtout au vu de la manière dont il te traite.

Yuuya ! Regarde-moi au moins ! Ce type devait être aveugle pour ne pas avoir compris qu'elle lui courait après. En réalité, il l'avait très vite deviné ; simplement, il n'était pas intéressé. Evidemment, Tohko ne voyait pas la situation sous cet angle. Après une seconde de silence, il déclara :

- La situation est déjà suffisamment compliquée sans ajouter des tensions supplémentaires.

Une réponse parfaitement sensée, mais totalement impersonnelle. Tohko s'apprêtait à répondre, quand un hurlement strident leur parvint des toilettes. Yuuya se précipita à l'intérieur et se figea. Kai, à demi-nu, se débattait autant qu'il le pouvait encore, avec tous ces tentacules emprisonnant ses membres. Les premiers avaient surgi des WCs et s'étaient enroulés autour de ses jambes nues. Il n'avait pas eu le temps de dégainer son couteau. D'autres tentacules étaient sortis des éviers et l'avaient chopé par les bras, alors qu'il tentait de fuir. L'image brouillée d'une gamine en robe écarlate apparut une seconde, juste le temps de se moquer du prisonnier.

- On récolte ce que l'on sème... Catin.

Et elle s'évanouit dans un nuage de fumée. Yuuya, d'habitude si impassible, resta en arrêt pour une seconde, peut-être un peu plus. Maintenant, il savait ce qu'il désirait au fond. Comment et pourquoi il voulait s'approprier Shimada. La réponse était juste sous ses yeux. Sous la forme d'un tentacule glissant entre ses fesses. Le cri de Tohko le sortit de ses pensées déviantes.

- Kizami !

Il se secoua mentalement. Pas question que cette chose le lui prenne. N'ayant rien capable de trancher les liens vivants, il balança son poing dans le miroir près de lui et, oubliant sa main en sang, attrapa le plus gros bris de verre et entreprit de trancher les tentacules, un à un. En commençant par celui qui menaçait de pénétrer Kai.

Quand le dernier tentacule fut découpé, Kai tomba littéralement dans les bras de son sauveur. Il ne songea même pas à remonter son pantalon ou son boxer ; il tremblait comme une feuille, en état de choc. Yuuya resta planté là, les bras ballants, incapable de parler ou faire un geste, tandis que Tohko observait la scène, à la fois bouleversée et jalouse.

Lorsqu'il reprit ses esprits, Kai repoussa derechef Yuuya et s'empressa de se rhabiller. Il essuya nerveusement les larmes qui commençaient à poindre aux coins de ses yeux.

- Shimada... souffla Tohko, n'osant pas imaginer la peur qu'il avait ressentie.

- ça va... J'crois juste que j'vais avoir besoin d'une bonne thérapie en sortant d'ici ! Et d'une bonne dose d'alcool.

Il essaya de rire, mais son rire se cassa. Encore fébrile, il s'empressa de quitter les lieux. Ils avaient perdu du temps, mais il ne vint plus à l'idée de Tohko de le reprocher à Kai ; il venait d'amplement payer sa dette. Elle se contenta de l'ignorer. Malgré ce qu'il venait de subir, Kai ne s'était pas adouci, loin de là. Il avait été surpris dans un moment d'extrême faiblesse par son rival et la fille qu'il draguait. C'était pire que tout à ses yeux. S'ajoutait à cela qu'il avait été victime d'une tentative de viol et par... cette chose écoeurante, visqueuse, en plus ! L'horreur était totale. Sa déchéance aussi.

Alors il se vengeait, sans qu'il y eut matière. Il enfonça plus que jamais Kizami, qui le laissait toujours passer ses nerfs sur lui, tout en se mettant encore davantage en avant. Environ une demi-heure plus tard, ils découvrirent enfin l'infirmerie.

- Et voilà la clef ! s'écria-t-il, triomphant.

Je veux sortir d'ici. A tout prix... Avant que quiconque ait pu en placer une, il s'en empara et commença à jouer avec. Il la balançait tous les deux pas environ, de plus en plus haut, et s'amusait à la rattraper. Ce petit jeu, incroyablement puéril, surtout vu la situation, énerva Tohko, mais elle n'osait le rabrouer après ce qu'il avait traversé.

Elle tenta alors d'attirer l'attention de Yuuya, afin qu'il réagisse et prenne la clé à Shimada. Mais le brun feignit de ne pas la remarquer. Il se contenta d'avancer, en gardant un regard distrait sur le rouquin. Arriva ce qui devait arriver. Avec son obsession de vouloir toujours lancer la clef plus haut, Kai finit par la perdre. La clef lui échappa et glissa entre les fentes du plancher.

- Ouups !

Il haussa les épaules.

- Bah... Peu importe. J'm'en fiche.

Tohko dut se retenir de le gifler pour imprimer un peu de sens commun dans cette tête. Et Yuuya qui ne réagissait toujours pas aux imbécilités de Shimada, alors qu'il venait possiblement de condamner Ryosuke avec son jeu stupide ! Tohko soupira. L'infirmerie n'étant plus accessible, ils se dirigèrent vers l'entrée de l'école. Dehors, il pleuvait à torrent. Ils ne reconnurent rien.

- Putain, où on est ?!

- Chose sure : si on sort, on sera trempés jusqu'aux os.

- Héhé... Intéressant, ricana Kai, d'une voix aussi obscène que le regard qu'il posa sur le buste de Tohko.

Incroyable, mais vrai, Yuuya donna enfin signe de vie. Tohko l'entendit se râcler la gorge.

- Mais ça reste une issue, conclut-elle, rassérénée par cette bonne surprise. Retournons chercher les autres.

Pour quitter le bâtiment, ils n'auraient qu'à revenir dans cette pièce et en emprunter la porte qui était, par miracle, ouverte. Elle reprit la direction des escaliers, passant près de Yuuya, dont l'attitude n'avait pas changé d'un pouce. Tohko peina à le comprendre ; ils étaient sauvés et le brun restait indifférent. Pas l'ombre d'un soulagement sur sa face imperturbable. En réalité, à y regarder de plus près, il semblait même... contrarié ?! Tohko n'eut pas le temps de relever ; une nouvelle envolée lyrique, composée d'insultes, de Kai l'arrêta.

- Vous faites ce que vous voulez, mais, moi, j'y retourne pas ! J'me casse et tout de suite ! Rien à branler de ces cons !

Tohko le considéra d'un air stupéfait. Comment pouvait-il réussir à la décevoir encore ? Elle qui songeait qu'il avait déjà touché le fond, il la démentait. Eprouvant cependant le besoin de se justifier, Shimada poursuivit :

- Mais merde, c'est eux qui ont choisi de rester derrière ! Nous, on mérite de s'en sortir, pas eux ! Personnellement, j'ai donné ! acheva-t-il, tous les traits crispés de rage par ce souvenir trop récent.

Yuuya n'intervint pas, mais la froideur qu'il affichait n'avait rien à voir avec la colère qui le dévastait. Si Kai partait, ce serait fini. Dans cet autre monde, Yuuya avait sa chance ; il en était certain. Dans un autre univers... Il se remémorait chaque mot prononcé par Kai à la grille, la veille. Mais, dans leur monde originel, Yuuya redeviendrait transparent ; il perdrait l'avantage. Kai se désintéresserait totalement de lui, comme il l'avait fait toute la journée avant le rituel ; il ne voulait même plus l'ennuyer, le taquiner. Il se décida à patienter le départ de Tohko pour agir.

Après un moment passé à marcher de long en large, Kai tendit la main à la brunette.

- Viens avec moi.

De pire en pire. Elle rejeta avec vigueur sa main. Pour qui la prenait-il ? Non. Pour qui se prenait-il ? Sa proposition, en elle-même, n'avait rien de spécialement choquante, mais sa voix par contre. Lubrique à souhait, insidieuse. Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Pour Tohko, mais aussi pour Yuuya. Le brun attendit que la brunette déverse sa colère sur Kai. Elle l'injuria. Le rouquin ne parut même pas en saisir la raison. Il se contenta d'essuyer la tempête. Réalisant que c'était inutile de discuter avec une telle personne, Tohko tourna les talons.

- T'es vraiment qu'un minable Shimada !

Au moins, Kai avait ôté toute peur de son esprit pour quelques minutes ; sa fureur à son encontre avait supplanté sa terreur, l'avait absorbée, submergée. Elle sortit, laissant les deux jeunes hommes seuls. Leurs regards se croisèrent, l'espace d'une brève seconde. Yuuya fixait Kai, d'un regard intense qui le désarçonna. Le rouquin s'exhorta à se confronter à lui, pour dissimuler son malaise.

- Ok ! Tu fais quoi, connard, à rester planter là ?! Va jouer les toutous ! Cours après elle ! Allez ! Fais-moi d'l'air !

Mais Yuuya ne bougea pas d'un iota. De l'incompréhension se peignit sur la face de Kai.

- Alors tu comptes m'empêcher de l'faire, c'est ça ? D'me tirer ?

Il le défiait clairement d'essayer. Tout, dans son attitude, dans sa voix, menaçait Yuuya, qui, loin de s'en effrayer, lui sourit. Presque avec sincérité.

- Tu es vraiment un marrant.

Kai assimila sa déclaration à une raillerie et s'énerva de plus belle.

- Va t'faire foutre enfoiré ! J'me casse d'ici ! J'vous souhaite à tous de crever la bouche grande ouverte !

Et il se rua sur la porte de sortie. Yuuya ne se précipita pas sur lui pour le stopper, bien que le voir quitter ce monde eût été la pire chose qui puisse arriver. Il était plutôt confiant, sans savoir vraiment pourquoi. Quelque chose lui chuchotait à l'oreille que la situation tournerait à son avantage. Ses prédictions se vérifièrent très vite.

- Quoi ?! Comment c'est possible ?! s'écria Kai, en cognant dans la porte, qui refusait désormais de bouger. Putain de merde !

Il n'y avait pas une minute, elle était ouverte et, à présent, elle était bloquée.

- Sûrement le courant d'air qui l'a fermée et le loquet ne doit plus fonctionner, présuma Yuuya et il s'avança dans son dos.

Kai le sentit et fit volte-face. Kizami arborait un énigmatique sourire, évanescent. Il paraissait suspendu, tout prêt à s'éteindre, mais il perdura. Il marcha doucement vers Kai, qui recula par réflexe de préservation ; il avait un très mauvais pressentiment. Le brun écarta légèrement les mains.

- Tu étais sans doute le plus hétéro d'entre nous, mais, ici, tu n'as pas à te soucier du regard des autres. Tu es libre d'être qui tu es vraiment.

Il esquissa encore un pas et effleura sa main. Cette fois, Kai se sentit submergé de peur et pas parce qu'il s'agissait de Yuuya spécifiquement ; ça venait de l'ensemble de la situation. Particulièrement de cette porte qui s'était spontanément fermée, le piégeant, le jetant dans les griffes de Kizami. Et peut-être craignait-il aussi de se voir révéler certaines vérités dures à entendre, qu'il s'acharnait à refuser en bloc. Il continua de reculer jusqu'à cogner contre des placards. Yuuya se pencha légèrement sur lui.

- Nous pouvons être ensemble, dit-il d'une voix excessivement douce, sans doute trompeuse.

Il leva avec lenteur sa main à hauteur de la joue de Kai et, toujours sans se hâter, la caressa du bout des doigts.

- Au début, j'ai cru que tu me repoussais sans raison, mais j'ai réfléchi.

Et il était arrivé à la conclusion que c'était plus qu'improbable. Yuuya, contrairement à ce qu'il aurait pu laisser paraître, ne souffrait pas du tout de mésestime de lui-même ; il était en réalité extrêmement orgueilleux. Il ne l'affichait simplement pas comme Kai. Il ne supportait pas quand la situation lui échappait et, heureusement, tout de suite, elle était totalement sous contrôle. Il poursuivit, presque avec tendresse :

- Tu les enchaînes... C'est triste et sans fin. Aucune d'entre elles ne pourra jamais te satisfaire, parce qu'elles n'ont pas ce qu'il faut pour ça. Elles ne te conviennent pas... intrinsèquement. C'est dans leur corps, dans leur chair.

Kai fut agité d'un rire nerveux :

- Oh ! Et toi, tu l'as ? « Ce qu'il me faut » ?

- Oui.

Son sérieux mortel arracha un tremblement irrépressible au rouquin, qui jeta des regards à la ronde, en se mordant la lèvre inférieure. Ils étaient seuls ; Tohko devait être retournée auprès de Ryosuke et leurs camarades ne les rejoindraient pas avant un certain temps, compte tenu des difficultés à transporter le blessé. Il ricana tout bas ; après tout, ils mourraient sûrement dans cet endroit. Chose sure, ils n'en réchapperaient jamais. La dernière issue venait de se fermer. Il essaya de lutter contre cette pensée, qui ne pouvait qu'être omniprésente dans son esprit, étant donné les circonstances.

Il reporta son regard hésitant sur Yuuya, incroyablement patient. En réalité, le brun ne perdait pas une seconde de son douloureux dilemme et s'en délectait. Kai soupira. C'était peut-être sa dernière chance de « se détendre », de profiter avant que la mort ne vienne le cueillir. Il y avait bien des filles avec eux, mais toutes trop sérieuses pour s'adonner à ce genre de passe-temps dans de telles conditions. Une seule chose retenait Kai ; il ne se pensait pas capable d'aller... au bout, pas avec un autre homme. Le devinant sur le point d'abandonner et de s'esquiver, Yuuya chuchota d'une voix provocante :

- Tu as peur ?

Yuuya était imperméable à la provocation, mais pas Kai. Ce dernier réagit au quart-de-tour. Il commanda, sur un ton se voulant autoritaire :

- Enlève ta chemise.

Pendant une seconde, il songea à s'en servir pour déguerpir et le ridiculiser plus tard. Mais il ne faisait pas confiance à ce Yuuya. Sûrement pas. Cette chose trouble chez lui apparaissait de plus en plus. Le brun rit tout bas en s'exécutant. Sans la moindre gêne. Nul doute ne faisait désormais qu'il avait pleinement conscience de toutes ses qualités. Kai ne souffla mot, mais il l'observait et ce regard n'était pas dénué d'intérêt. D'attirance. Ou de curiosité. Yuuya préféra la première hypothèse et évinça l'autre.

- A toi.

Kai se débarrassa à son tour de son haut. Sa veste, puis son débardeur noir, glissèrent par terre. Yuuya eut un sourire en coin en découvrant un tatouage le long de ses côtes droites. Il avait fait le premier pas et il devrait aussi faire le deuxième. Il rit intérieurement ; Kai se serait pissé dessus pour ça. Pour si peu. Il était loin du gros dur de l'école ; le masque tombait enfin.

Yuuya le piégea entre le mur et lui. Sans l'embrasser, juste pour le titiller, il se contenta d'effleurer sa bouche avec la sienne. Il connaissait par cœur le tempérament nerveux, excessif, de Kai. Le roux fit exactement ce qu'il attendait de lui. Il n'y tint plus et pressa ses lèvres sur les siennes. Il n'embrassait pas Yuuya ; il embrassait cette personne, sans sexe, qui l'avait sauvé tout à l'heure. Surtout pas un homme. Surtout pas ça.

Yuuya ne chercha pas une seconde à se dérober ; il avait longtemps attendu ce moment. Il l'avait idéalisé. Il approfondit le baiser, au point d'arracher à Kai une série de gémissements ou de plaintes, qu'il ignora volontairement. Il l'embrassait peut-être trop violemment.

Lorsque lui-même dut reprendre sa respiration, leurs bouches se séparèrent enfin. Kai pantelait et il regarda Kizami, comme s'il le voyait pour la première fois. Le brun, qui souriait toujours de cet air perturbant, voulut essuyer un infime filet de bave resté sur sa lèvre inférieure. Mais Kai arrêta sa main. Il passa sa langue sur sa lèvre. Il était terriblement embarrassé.

Au bout d'un moment, Yuuya le chopa par la nuque pour le ré-embrasser. Kai suivit d'abord le mouvement, l'embrassant avec encore plus de passion que la première fois ; il s'efforçait toujours juste d'oublier qui il embrassait, à savoir un autre homme. Sa gêne ne se dissipant pas, il finit par rompre le baiser.

- Je... J'peux pas.

Même s'il était désespéré. A ce stade, Yuuya perdit la maîtrise de la situation ; les choses sortirent de son schéma initial. Il perdit son sourire et fronça les sourcils une demi-seconde. Kai se détourna et voulut attraper ses affaires pour se rhabiller.

- Je joue pas dans cette cour. Tu t'es gouré.

Et l'incident dans les toilettes était encore vraiment trop vivant dans sa mémoire. Il chercha à s'esquiver, mais une main rude le ramena en place. Kai essaya de répliquer par un coup de poing, mais Yuuya arrêta son poing et le comprima tout en le plaquant contre la paroi. Kai dut céder, sous peine de voir son coude déboîté. Il n'était pas stupide et peut-être pas aussi cruel et égocentrique qu'il voulait le faire croire, avec ses airs de mauvais garçon.

- Écoute, Kizami... Personne saura, ok ? J'te le jure.

Il avait surtout tout intérêt à ce que l'affaire ne s'ébruite pas. Yuuya parut regagner ses esprits, mais le sourire lubrique qui fendit ses lèvres révéla tout le contraire.

- A quoi bon ? On ne s'en sortira jamais, Shimada. On mourra tous ici... D'une façon ou d'une autre.

Kai eut un regain d'espoir. Peut-être juste pour s'opposer à Yuuya.

- Putain ! Non ! J'vais trouver une autre sortie et je m'en tirerai !

Il s'emporta tant qu'il ne sentit qu'après coup les doigts qui tentaient de le débarrasser de son pantalon. Il s'empourpra et balança son poing dans le torse face à lui.

- Bordel ! Stop !

Comme le brun s'acharnait à défaire son ceinturon, Kai dégaina soudain un poignard. Il n'avait encore jamais vraiment eu l'occasion de s'en servir, mais il était prêt à l'inaugurer.

- J't'ai dit d'arrêter ! Hurla-t-il, mais son cri sonna plus comme une plainte terrorisée.

Yuuya planta son regard dans le sien ; Kai veilla à le soutenir. Il entrouvrit les lèvres pour parler, mais un cri suraigu de jeune fille le stoppa net. Le hurlement suffit à totalement le calmer, mais pas Yuuya. Il se foutait de ce qu'il avait pu arriver aux autres ; dans la seconde, il ne désirait qu'une seule chose et il l'aurait. Par n'importe quel moyen.

Avant qu'il ait pu réagir, Kai avait empoigné ses vêtements, renfilé son débardeur et courait vers là où ils avaient laissé Ryosuke. Un hurlement de rage envahit la gorge de Yuuya, mais il le ravala. Ses muscles se contractèrent sous l'effet de la frustration. Il n'avait pas dit son dernier mot. Son regard tomba sur le coutelas oublié par Kai. Un sourire réapparut sur ses lèvres, quand il s'en saisit. Il courait plus vite que Kai ; il le rattraperait avant qu'il ait rejoint les autres. Et il le ferait sien. De gré ou de force.

Il se lança à sa poursuite, sans faire trop de bruit. Nul ne devait savoir de quoi il retournait. Surtout pas Kai qu'il espérait prendre par surprise. Il dévala les escaliers à toute allure, pour malheureusement débouler devant le groupe, en même temps que Kai. Avant que quelqu'un le vit, il glissa le poignard dans la ceinture de son pantalon, la lame coincée contre sa cuisse.

- Il s'passe quoi putain ?! S'exclama Kai.

Nul n'eut à lui répondre pour qu'il réalise la gravité de la situation. Un Ryosuke décoloré, au teint blafard, reposait entre les bras de son meilleur ami, en larmes. Kai lâcha une exclamation choquée :

- Merde ! Il est mort ?! Pour de vrai ?!

Yuuya le poussa doucement pour se pencher sur le corps de Ryosuke. Il était glacé, avait perdu conscience depuis une dizaine de minutes maintenant. Il chercha son pouls et réussit à le trouver. Ryosuke vivait toujours, mais il se vidait rapidement de son sang.

- On fait quoi ?!

Yuuya, contrairement à tous ceux présents, fit preuve d'un sang-froid remarquable et quasi-inhumain. Il se tourna vers les filles qui paniquaient, non sans jeter un coup d'œil à Kai, qui paraissait assez désemparé.

- Il faut ralentir l'hémorragie. Compresser la blessure. Ou, le temps qu'on le sorte d'ici, il y sera passé.

Même Kai sembla l'admirer en cette seconde. Yuuya venait de s'autoproclamer meneur de la bande et personne ne contesterait son titre. Personne n'en était capable.

- Il nous faut de quoi rapprocher les bords de la plaie, murmura Tohko elle se tourna vers Kai. Où est passée ta veste ? On aurait pu s'en servir pour faire des bandages.

Sa question ennuya visiblement le rouquin.

- J'ai dû la laisser quelque part... répondit-il évasivement.

Yuuya lui épargna davantage d'embarras.

- Attendez. On va utiliser la mienne.

Il s'apprêtait à dégainer son coutelas quand il s'arrêta net. Révéler qu'il avait le couteau de Kai sur lui aurait éveillé les soupçons de tout le monde. Et surtout Kai aurait su qu'il possédait cet avantage sur lui ; il se serait alors davantage méfié et les chances de l'approcher auraient fondu comme neige au soleil. Si Ryosuke devait périr pour lui éviter ce désagrément, ce serait regrettable, mais il s'en remettrait facilement. Kai avait aussi songé à sortir son poignard. Il le chercha et se rappela soudain les derniers événements.

- J'ai un couteau, mais il est là-haut ! J'vais le chercher !

Tohko acquiesça et lui lança, alors qu'il grimpait les marches quatre à quatre :

- Sois prudent !

Yuuya s'empressa de lui emboîter le pas, sous prétexte que se déplacer à deux était beaucoup plus sûr. Il ne se pressa pas cette fois-ci. Lorsqu'il parvint à la salle de leurs brefs ébats, Kai se tenait accoudé à la table où autrefois reposait son poignard. Il fit face au brun. Les deux jeunes hommes se toisèrent une seconde. Kai fixait Yuuya avec un mélange d'agressivité et de peur. Je sais que c'est toi qui l'a pris... Et je commence à comprendre là où tu veux en venir.

Et Yuuya savait qu'il savait. Pourtant, nulle honte dans son regard persistant. Pas la moindre trace de remords pour ce qui arriverait ensuite. Kai réalisa à cet instant précis ce qui l'avait toujours dérangé chez ce type, pourquoi il l'avait toujours infiniment détesté au plus profond de lui. Yuuya rompit finalement le pesant silence.

- Je croyais que tu aimais jouer au jeu du chat et de la souris.

Kai répliqua sur un ton mordant :

- Pas quand c'est moi la souris.

Il essaya de forcer le passage, mais Yuuya lui barrait la porte, occupant tout l'espace avec sa carrure plutôt imposante.

- Laisse-moi passer. Et donne le couteau...

Yuuya le sortit et joua de la lame juste devant le nez de Kai, qui ne s'ébranla pas.

- Sinon ?

- Sinon Ryosuke va mourir ! Tu as vu dans quel état il est !

- Qui s'en soucie ? Certainement pas moi.

Kai lui jeta un regard rempli d'incompréhension. Il l'attrapa par le poignet pour le désarmer, mais Yuuya le chopa à son tour et le repoussa contre le mur.


- Qu'est-ce qu'ils font ? S'exclama Tomohiro, fou d'angoisse face à l'état de son meilleur ami qui se détériorait de plus en plus vite.

- Peut-être qu'ils n'arrivent pas à retrouver ce satané couteau, supputa Emi, tout aussi inquiète.

- Ou peut-être, murmura la voix sombre de Tohko, qu'il leur est arrivé malheur...

Emi s'apprêtait à répliquer, ne voulant plus entendre une seule prédiction de ce genre, quand un bruit sourd retentit au-dessus.

- Tu ferais peut-être mieux... d'aller jeter un œil... suggéra-t-elle alors et elle se dressa, prête à l'accompagner.

De toute évidence, Tomohiro n'aurait pour rien au monde quitté son ami agonisant. Ryosuke faisait d'ailleurs de plus en plus peur à voir. Les deux jeunes filles lui assurèrent qu'elles ne tarderaient pas. Elles commençaient à emprunter les escaliers, quand, vers elles, vinrent Yuuya et Kai. Le second peinait à marcher. Il faillit même manquer la dernière marche et chuter, mais Yuuya le retint. Il avait retrouvé son blouson, qu'il avait posé sur ses épaules. Sa main gauche tenait son côté droit, comme pour cacher une blessure.

- Shimada ! Ça va ?! S'exclama Tohko et elle voulut l'aider, mais il l'arrêta d'un geste.

- ça va... C'est rien, répondit-il dans un souffle, mais il paraissait bien différent de d'habitude ça semblait évident.

La jeune fille resta là à le sonder.

- Que s'est-il passé ?

Kai ouvrit la bouche pour répondre, mais Yuuya le devança.

- Rien de grave. Il s'est trouvé pris dans un piège... mais j'étais là. Heureusement.

L'éclat de haine brillant dans les yeux de Kai, pendant une seconde, n'échappa pas à Tohko, mais elle le plaça sur le compte de la rivalité qu'entretenait le rouquin à l'égard du brun. Sans doute éprouvait-il de la honte et de la colère à l'idée d'avoir été sauvé par celui qu'il abhorrait.

Kai serra les poings ; il aurait pu hurler la vérité, que les hématomes qu'il cachait étaient son œuvre, mais Yuuya l'aurait peut-être alors égorgé sans plus de cérémonie. Puis il s'en serait pris à tous les autres. Il était assez fort pour les maîtriser et assez malin pour les piéger. Aussi, pour sa survie et celle de ses camarades de classe, Kai préféra-t-il ravaler son ressentiment et il garda le silence, acquiesçant aux dires de Yuuya. Il réglerait ça plus tard. Pour l'heure, tout ce qui importait était de sortir Ryosuke d'ici, et de toute urgence.

- Vous avez retrouvé le couteau ? S'enquit Emi, les deux mains sur son cœur, rongée par l'inquiétude.

L'espace d'un instant, Kai regarda Yuuya de travers. Mais aucun des deux ne lâcha rien. Tohko en conclut que non. Yuuya s'écarta de Kai et se rendit auprès de Ryosuke. Après un temps passé à l'observer et palper son pouls, il déclara, d'une voix atroce de neutralité :

- Il n'y a plus rien à faire. Il est mort.

- Non ! Dis pas ça Kizami !

- On doit bouger, répliqua fermement le brun, et je ne laisserai pas un cadavre nous ralentir.

Ils devaient se débarrasser de ce poids inutile. Quand bien même Ryosuke aurait encore respiré, Yuuya aurait été d'avis de l'abandonner ; il se résumait à présent à une charge, mettant en danger le groupe tout entier. Yuuya consulta brièvement Kai du regard, mais celui-ci ne parut même pas l'apercevoir. Comme tous les autres, il était sous le choc.

- Avançons, décréta Yuuya, au terme d'un long silence.

- Hors de question ! protesta immédiatement Tomohiro. Je reste ici avec Ryosuke !

Kai sentit la tension monter, le sang affluer dans les veines de Yuuya. Il voulut calmer le jeu, en ramenant Tomohiro à la raison.

- S'il est mort... je pense que ça lui serait égal. Il préférerait qu'on s'en sorte, pas qu'on meure par sa faute.

- ça te ressemble bien de dire ça ! Tu penses qu'à ta petite personne !

Kai fronça les sourcils, mais l'heure n'était pas aux enfantillages. Il ne rêvait que d'une chose : quitter cet endroit, et si, pour ça, il devait s'effacer, il était prêt à le faire. Kizami ne sembla pas l'entendre de cette oreille. Agacé par l'attitude de déni de Tomohiro, il empoigna le corps inanimé de Ryosuke et le balança dans les escaliers.

Dans un vacarme morbide, ponctué de craquements d'os et de gargouillements, Ryosuke atteignit le pied des marches. Tous les regards l'avaient suivi durant sa descente, puis ils se braquèrent sur Yuuya. Revenu de sa surprise, Tomohiro se précipita auprès de la dépouille. Un sang encore chaud s'écoulait de ses orifices, de ses oreilles, de ses narines et de sa bouche entrouverte. Sa nuque avait adopté un angle impossible ; ses cervicales avaient été réduites en bouillie par la chute.

Tomohiro serra le corps et leva un visage ruisselant de larmes vers Yuuya, qui se tenait toujours au sommet de l'escalier. Le cri dut résonner dans le bâtiment tout entier.

- Meurtrier ! Meurtrieeer !

Tohko et Emi s'empressèrent de porter assistance à Tomohiro, mais elles se figèrent lorsque, sans raison apparente, loin de s'excuser, Yuuya éclata d'un rire sardonique. Le temps sembla suspendu tout le temps que le rire résonna, atroce, de plus en plus aliéné. Puis, il se tut et tout parut s'accélérer à une vitesse hallucinante. En quelques secondes, Yuuya dévala l'escalier pour trancher la gorge de Tomohiro. Une fontaine de sang pulsé jaillit de la plaie, l'artère se déversant dans les airs. Son cadavre s'écroula sur celui de son meilleur ami, dans un bruit sourd et un gargouillis immonde.

D'abord pétrifiée de terreur, Emi se mit ensuite à crier de toutes ses forces, à s'en éclater les veines du cou. Tohko n'arrivait pas à réaliser ; elle aimait cet homme. Du moins, elle l'avait aimé. Non, ça ne pouvait être lui ; ça ne lui ressemblait pas. Des bruits de pas précipités la ramenèrent sur terre. En haut des escaliers, Kai venait de décamper, les abandonnant en tête-à-tête avec l'assassin. Tohko fronça les sourcils. Quel lâche ! Et dire qu'il avait prétendu tenir à elle ! Un froussard doublé d'un menteur invétéré !

- Viens ! S'écria-t-elle et, attrapant Emi par le bras, elle l'entraîna dans sa course.

- Ma douce ! Cria la voix de Kizami, ironique, atrocement narquoise, puis elle explosa d'un rire cruel.

Tohko accéléra, sure qu'il s'était lancé à sa poursuite. Pourtant, après quelques minutes, elle stoppa net ; il ne les avait pas suivies. Mais alors à qui s'adressait ce nom tendre ? Qui se trouvait là à part elles ? Elle écarquilla les yeux, en se rappelant Kai s'enfuyant à toutes jambes. Elle allait de désillusion en désillusion. Elle s'efforça de lutter contre les larmes lui montant aux yeux ; tout était trop fou. Yuuya... Que t'est-il arrivé ? Comment as-tu pu... Les tuer ?... Après ce dont elle avait été le témoin, elle peinait à imaginer l'horreur du traitement qu'il réservait à Kai. Devant ses yeux, repassa l'image du jeune homme métamorphosé. Son regard meurtrier, mais si paisible, même quand le sang avait éclaboussé sa face. Une face inexpressive, privée de toute émotion. Il émanait alors de lui une froideur intense, inhumaine.

- Non... Yuuya... glapit-elle.

Peut-être celui dont elle était tombée amoureuse n'avait-il jamais existé ou peut-être avait-il succombé à l'atmosphère malsaine de cet endroit. Elle ne le savait pas. Mais une chose était sure : elle l'avait perdu. Assurément pour toujours. A cette pensée, elle craqua et ses pleurs se mêlèrent à ceux d'Emi, qui s'était réfugiée dans un coin de la pièce où elles avaient trouvé refuge.


Kai se fatiguerait facilement avec ses blessures. Durant son altercation avec Yuuya, ce dernier l'avait cogné à plusieurs reprises, dans le dos et la poitrine, marbrant sa peau d'hématomes. Certaines de ses côtes étaient probablement brisées. Il se précipita dans une salle obscure et se réfugia dans un placard. Là, dans le noir, il ferma les yeux, essaya de calmer sa respiration pour faire le point. Avait-il une chance de survivre ? Déjà à Kizami ? Oui, peut-être, mais d'une manière peu reluisante... En cédant à ses fantasmes. Il n'eut guère besoin de peser le pour et le contre ; c'était hors de question. Il préférait mourir. Il se prenait pour un dur avant et peut-être l'était-il, mais à l'échelle d'une école normale, pas de celle où des spectres et un psychopathe assoiffés de sang arpentaient les couloirs. Aujourd'hui, il était la proie. D'autant plus que Kizami avait de toute évidence jeté son dévolu sur lui.

Une question étrange flotta dans son esprit. S'il avait donné à Kizami ce qu'il voulait, aurait-il pu empêcher ça ? Cette tuerie ? Il se prit la tête entre les mains, dans un état de confusion sans précédent. Tout à coup, sa respiration s'emballa de nouveau. Son rythme cardiaque remonta en flèche. La raison en apparut bientôt. La porte de la pièce grinça, s'ouvrit et, quelques secondes plus tard, vint le tour du casier à la gauche de celui où il s'était caché.

Il était fichu, mais il le savait depuis le départ. Il avait toujours été mauvais à cache-cache. Le premier à être décelé. Ses entrailles se nouèrent si violemment qu'il crut recracher le contenu de son estomac. Devant ses yeux, le loquet tourna lentement. Le grincement retentit, résonna dans son crâne douloureux. Je suis mort. C'est la fin. Mais il s'efforça de regarder droit devant lui. Il était étrange de constater à quel point les rôles s'étaient renversés, inversés. L'ancienne « proie », qui n'en avait jamais véritablement été une, s'était muée en son pire cauchemar, qu'il fuyait comme la peste.

Ce salaud... Il prenait tout son temps pour ouvrir le casier. Parce qu'il avait compris. Et qu'il s'amusait à le faire languir. Il voulait qu'il voit, qu'il sente la Mort tranquille lentement s'approcher, lui ouvrir ses bras. Au moment où il actionna enfin la clenche, Kai était sur le point de se révéler lui-même, tant l'attente était devenue insupportable. Il se retrouva nez-à-nez avec la figure maculée d'écarlate de Yuuya. Celui-ci esquissa à peine un sourire.

- Trouvé.

Kai cria presque. Il parla très vite ; il paniquait.

- Ok, ok, Kizami ! Tu voulais m'prouver que t'avais des couilles ? Hé bien c'est fait ! T'es un vrai mec ! LE vrai mec !

La face du brun demeurait immuable, ne trahissant ni satisfaction, ni colère. Pas la moindre émotion ou sensation.

- Maint'nant, laisse-moi partir ! Continua le roux, pleurant presque. Je.. Je t'en supplie !

Mais Yuuya resta dans l'encadrement de la porte, l'empêchant de s'échapper. Kai renouvela ses suppliques, l'implora, mais rien n'y fit. A bout de souffle, terrifié, il trouva cependant le cran de s'enquérir :

- Tu... Tu vas me tuer comme eux ?

Et il s'enhardit à affronter son regard, malgré la lame du poignard luisant dans la pénombre, si proche de sa gorge.

- ça ne dépend que de toi.

Ce fut la seule réponse qu'il lui offrit. Mais son regard en disait long. Ne fais pas de moi ton ennemi. Choisis bien.

- Ne t'avises jamais de me décevoir... et si je dois te voir jeter un regard déplacé... un seul !... je t'arracherai tes beaux yeux.

Pour m'assurer que tu resteras à jamais totalement et exclusivement mien. Tout en lui chuchotant ces mots, avec amour, il lui caressait la tempe. Il espérait sincèrement ne pas avoir à en arriver là. Kai avait de si jolis yeux. Si bleus. Qui allaient si bien avec ses cheveux. Ses cheveux... Il n'en avait jamais vus de pareils. Il en approcha son nez, respirant le parfum dilué du shampoing, agrémenté de l'amertume du sang.

Kai le laissa faire à contrecœur, profitant de ce temps qui lui était offert pour chercher un moyen de s'évader. Sans crier gare, alors que Yuuya se détendait, il lui propulsa son genou dans l'entrejambe. La douleur fut si vive et si inattendue que le brun lâcha le poignard et se plia en deux. Kai le dégagea du passage et fila à toute allure. Il traversa le couloir. Ses côtes cassées le faisaient souffrir comme un chien et il avait dû s'enfoncer un clou dans le pied, à travers sa semelle, dans ce foutu placard, mais c'était si secondaire dans l'immédiat. Dans son dos, éclata un rire tonitruant qui était maintenant gravé dans sa mémoire pour le restant de ses jours.

- Shimada ! Mon amour ! Tu ne peux pas m'échapper ! Je t'ai toujours laissé gagner à la course ! termina-t-il, en riant de plus belle.

Kai, tout en courant, jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. Il ne comprit pas pourquoi Yuuya se contentait de marcher. Mais, la seconde suivante, il se retrouvait face contre terre. Une vague de souffrance partit de ses chevilles et il hurla. Il essaya de se relever, mais ses pieds étaient piégés dans quelque chose d'affreusement solide et qui entaillait ses chairs. Il étouffa un cri en découvrant le fil barbelé enroulé autour de ses chevilles. Comme dans le casier, il retrouvait son état de passivité et d'impuissance, condamné à voir Yuuya s'approcher doucement, couteau en main.

- Dans quel état t'es-tu mis Kai...

Il s'arrêta, pour le contempler. Il le surplombait. Il sentit son membre durcir entre ses jambes à sa vue ; dieu qu'il était beau, avec cette terreur sainte peinte sur son visage d'habitude si agressif, si suffisant. Yuuya poussa un bref soupir, non sans un sourire amusé. L'instant suivant, il lui plantait la lame en pleine ventre. Aussi doucement que s'il accomplissait un acte d'amour. Il le pénétrait. Enfin. Le sang jaillit à gros bouillons, giclant un peu quand il retourna la lame. Mais il prit garde au moindre de ses gestes. Il avait songé à la tuer, surtout après l'affront qu'il venait de lui faire, mais il y avait renoncé.

- J'ai remarqué une chose amusante...

Il était agenouillé au-dessus du corps ensanglanté, qui respirait encore, toujours conscient. Tremblant de tous ses membres.

- Les gens ne sont honnêtes... ne révèlent leur vrai visage qu'au moment où ils voient la Mort venir... Tant que cet instant précis n'arrive pas... ils mentent... aux autres, voire à eux-mêmes.

Sur ces mots, il plongea ses yeux gris sombre dans ceux, azurés, de Kai. Lorsqu'il parla, le blessé sentit son souffle chaud sur sa face.

- Peut-être... qu'en vérité... tu es rempli d'amour et de douceur... que tu n'es rien de ce stupide tyran égoïste que tu montrais... Peut-être... que tu es aussi beau à l'intérieur qu'à l'extérieur...

Si Kai n'éprouvait pas encore de vraie crainte jusque-là, maintenant une terreur primale s'emparait de lui. Il souffrait déjà comme un chien. Ses viscères étaient entaillées de tous les côtés et il se vidait lentement, mais sûrement, de son sang. Ses mains se faisaient déjà glacées et ses lèvres perdaient de leur belle couleur. Mais il n'avait plus peur de mourir. A présent qu'il s'y était résigné, il ne demandait qu'une chose : que Yuuya le laisse partir sans en ajouter à sa souffrance et surtout sans lui faire subir... ça. Il n'osait même pas affronter cette pensée. Il avait couché avec des tas de filles, mais la simple idée d'être pénétré le terrifiait, bien plus que ce couteau planté dans ses entrailles. C'était absurde ; lui-même ne se comprenait pas.

- Non, je suis... Je suis horrible... Je suis qu'un salopard obsédé... et...

Une gerbe de sang envahit sa trachée et le réduisit au silence. Il suffoqua. Des gouttelettes écarlates giclèrent sur le visage apparemment indifférent de Yuuya, qui ne bougea pas d'un pouce. Il ne les essuya même pas.

- Tue... moi...

Pitié, fais que ça s'arrête. C'était malheureusement précisément ce que Yuuya désirait entendre ; du repentir et une preuve que Kai s'en remettait à lui, lui faisait offrande de sa vie. Il lui sourit et appliqua son front contre le sien.

- Désolé. J'ai d'autres projets pour toi.


Encore une sorte d'intro, prolongation du prologue je dirais...

Prochain chapitre : j'annonce l'arrivée de nouvelles têtes ^^ Tout le monde aura deviné de qui il s'agit xD

Merci aux lecteurs !

Beast Out