De sang, de larmes et d'encre
Je sais, je prends mon temps pour poster mes chapitres…Voici quelques personnages évoqués dont le nom change, vous reconnaîtrez sans problème les autres :
Benjamin Hunter : Miles Edgeworth
Dick Tecktiv : Dick Gumshoe
Damien Gant : Damon Gant
Victor Boulay : Winston Payne
Bill Ballaud : Mike Meekins
Merci à Nadramon et à Fullmetal Kunoichi pour leurs commentaires et bonne lecture !
Chapitre 1 : Son cap est au Nord, il n'a pas d'équipage
Mardi 21 mars, 2017, 8h 14
Ministère public, Tokyo
Les questions d'ordre purement sentimental mises à part, rester piégé dans un ascenseur sans oxygène en la compagnie d'un huissier paranoïaque, pendant cinq heures et à l'âge de neuf ans, cela présentait de sérieux inconvénients à long terme.
Le plus connu de ces symptômes, et probablement le plus gênant, c'était une peur panique des tremblements de terre.
Miles Edgeworth fronça les sourcils et grinça des dents, comme chaque fois lorsqu'il tentait de se débarrasser d'une pensée désagréable. C'était une phobie violente, coriace, qui ne s'était nullement amoindrie au cours du temps : qu'elle que fût leur magnitude, les séismes le terrifiaient au-delà de toute raison. Une faiblesse plutôt incommode lorsque l'on vivait dans un pays situé à l'embranchement de quatre plaques tectoniques, autrement dit sur un nid à catastrophes naturelles. D'autant plus incommode lorsque l'on avait l'ambition d'être reconnu comme quelqu'un de sérieux, et six fois le talent pour l'être.
En effet, se réfugier en tremblant sous une table lors de sa première journée de travail en temps que procureur avait eu tendance à compromettre sa crédibilité.
Son visage se ferma un peu plus à ce souvenir. Il n'avait pas encore eu à supporter l'humiliation d'un tremblement de terre en plein milieu d'un procès, et préférait ne pas penser à ce qui arriverait si quelque chose de ce genre venait à se produire. Non, décidément, il n'y avait qu'un seul détail qui pouvait s'apparenter à un avantage dans cette phobie : elle était si déstabilisante, si disproportionnée, si pitoyable, qu'elle masquait presque parfaitement les autres séquelles de son traumatisme.
Car il y en avait d'autres. Insomnie. Cauchemars récurrents, bien qu'ils aient eu tendance à diminuer ces derniers mois. Légers troubles cardiaques. Et claustrophobie.
Sans compter sa peur des séismes, c'était probablement la phobie la plus profondément ancrée en lui, bien qu'elle se fût amoindrie depuis toutes ses années. Dans les premiers mois qui avaient suivi son adoption par Manfred von Karma, il lui était fréquemment arrivé de perdre connaissance dans une salle de classe non aérée, au sein de l'établissement privé auquel l'avait inscrit le vieux procureur. Il ne s'évanouissait plus, mais les symptômes demeuraient : sensation d'étouffement chaque fois qu'il se trouvait dans une pièce close et plus particulièrement dans un ascenseur, anxiété, vertiges…
Assez problématique sachant que son bureau se trouvait au treizième étage.
La main posée sur la rampe, il continuait de monter. Ce n'était pas le fait de prendre les escaliers chaque matin et chaque soir pour grimper treize étages en soi qui l'agaçait. Mais c'était long, et cela lui laissait du temps pour se remémorer des choses désagréables.
La première fut Lana Skye.
Elle manquait de sommeil, dernièrement, et cela tracassait Miles. Elle avait confessé, révélé tous les impairs de Damon Gant au cours des deux dernières années, avait assumé sa part de responsabilité pour chaque délit. On l'avait rétrogradée. Mais elle ne travaillait pas moins pour autant. La procureur avait eu un regain de vitalité, suite à ce fameux procès où l'affaire SL-9 avait été définitivement résolue, et maintenant elle se faisait un devoir de « rattraper le temps perdu ».
Cela aboutissait souvent à passer le plus de temps possible avec ses connaissances, à écrire à sa sœur, en voyage en Europe, chaque fois qu'elle en avait l'occasion. Et à terminer son travail pendant la nuit.
Il avait plusieurs fois tenté de lui parler à ce sujet, sans grand résultat. La jeune femme, qu'il continuait de considérer comme sa supérieure, n'avait fait que lui renvoyer les mises en garde, assurant qu'elle se sentait parfaitement bien et que, de toute manière, la surcharge de travail était en ce moment le lot de tout le monde.
Ce en quoi elle n'avait pas vraiment tort.
C'était la seconde pensée désagréable qui le traversait, presque chaque matin. La police avait connu des jours meilleurs : l'officier général arrêté pour falsification de preuves, manipulation et meurtres ; la procureur générale rétrogradée ; le plus illustre de leurs avocats condamné pour deux assassinats…Ils n'étaient pas très bien vus du public, depuis quelques mois. Au commissariat de police comme du côté des procureurs, il régnait une sorte de frénésie malsaine, où l'ardeur se mêlait à la paranoïa. On avait conscience de la nécessité de résoudre le plus d'affaires possible pour regagner la confiance de l'opinion publique, et en même temps on se méfiait de ses collègues ; tout le monde était débordé de travail, on ne savait que faire des postes vacants, le personnel manquait, on se voyait obligé de confier des tâches importantes à Gumshoe, parfois à Meekins, et on n'allait tout de même pas nommer Winston Payne procureur général !
Miles dut s'interrompre un instant pour se masser les tempes et prévenir un début de migraine. Il lui arrivait de se demander combien de temps cette atmosphère fébrile et empoisonnée mettrait pour lui ronger définitivement les nerfs. « Un an », songeait-il toujours avec ironie.
Un an…Encore une pensée désagréable.
Un an, c'était la date à laquelle il avait fixé sa démission.
Peut-être la plus désagréable de toutes, car elle le ramenait toujours à la raison de ce renoncement : Il l'avait fait. Il avait réellement falsifié des preuves. Un homme était mort. Par sa faute. Il crispa les doigts sur la rampe pour empêcher sa main de trembler. Cet homme était un criminel, un tueur en série, une bête sauvage ! Ce n'était pas comme s'il avait envoyé un innocent à la peine capitale. Et pourtant, le délit demeurait le même…
Ces deux dernières années (cela en ferait bientôt trois, maintenant…), il avait reçu de multiples coups d'œil pleins de colère, de nombreuses rumeurs sordides, des articles diffamants, et même quelques lettres de menace anonymes. Il avait fait de son mieux pour les ignorer, et avait la sensation de ne pas s'en être trop mal sorti.
Mais ils avaient raison.
Sa main se crispa davantage sur le métal. Il monta un peu plus vite, dans l'espoir naïf de distancer la rage amère qui pesait sur son cœur. Ils avaient raison depuis le début, et le poids de cette certitude était plus qu'il n'en pouvait supporter. La douleur, la honte, l'inquiétude, la culpabilité, tout cela affreusement alourdi par l'épuisement, il avait voulu partir. S'arracher à ces lieux qui l'empoisonnaient comme on s'arrache à l'eau trouble d'un cauchemar. C'était nécessaire, logique, de renoncer à sa profession après ce genre de découverte. Peut-être avait-il ressenti le besoin de réagir de manière rationnelle, peut-être que cela semblait plus rassurant. Il ne se souvenait plus.
Il avait achevé la lettre de démission et venait de cacheter l'enveloppe lorsque la nouvelle de la réhabilitation de Gumshoe lui était parvenue. Il avait parlé avec lui, ainsi qu'avec Lana. Ils étaient fatigués, tous les deux, le regard miné par le manque de sommeil, mais de bonne humeur. Optimistes. C'avait été déstabilisant, cette insouciance puérile dans une telle situation. Peut-être avait-il ressenti de la culpabilité. En tous cas, il n'avait pas pu les laisser ainsi. Il y avait un travail colossal à accomplir pour remonter la pente sur laquelle la police était lancée, leur position était précaire, leur santé aussi, et il y avait cette bonne humeur insouciante qui les faisait dire en riant qu' « au fond, tout s'était bien terminé ». Il ne pouvait pas se retirer de la sorte. Cela ressemblait trop à une fuite. Il avait donc décacheté l'enveloppe, avait froissé la feuille, et en avait patiemment rédigé une autre, un peu plus longue.
Pas tellement différente, à ceci près qu'il y avait joint la date de sa démission. 25 février 2018. Le jour de la résolution définitive de SL-9. Soit dans un peu moins d'un an.
Dans un an, la situation se serait sans doute améliorée, on aurait remplacé les postes vacants, Lana serait remontée en grade, elle avait largement les capacités pour cela, Gumshoe…resterait Gumshoe, la presse se serait calmée, et avec elle l'opinion publique. Il pouvait bien attendre jusque là.
Evidemment, rien ne l'aurait empêché de patienter jusqu'à que les choses se stabilisent, et de s'en aller ce jour-là. Mais à cela non plus, il n'avait pas pu se résoudre. Il voulait, devait prendre sa décision maintenant, quand la plaie était encore fraîche, tant qu'il était sûr de lui. S'il avait attendu, peut-être aurait-il fini par laisser les discours idéalistes de Wright le convaincre, et il n'en avait aucune intention. La confiance aveugle que l'avocat plaçait en lui était touchante, mais pénible dans la certitude qu'avait le procureur de n'avoir rien fait pour la mériter. En fait, c'était parfois purement assommant, car il lui semblait que tous ses efforts pour détourner Phoenix de sa fidélité ridicule ne faisaient que renforcer sa détermination. Depuis quelques semaines, il faisait de son mieux pour l'éviter. Cela ne durerait pas longtemps, cependant, il le connaissait suffisamment bien pour savoir ça. Non, vraiment, ces derniers jours, Miles Edgeworth n'avait pas besoin d'ennuis supplémentaires.
C'était dommage, il en avait.
Il fronça de nouveau les sourcils. Avec confusion, cette fois-là. Peut-être était-ce dû au stress et au surmenage mais, la veille, il n'avait pu se débarrasser de toute la journée de cette impression désagréable…L'impression que les objets de son bureau n'étaient pas exactement à leur place habituelle. L'impression que des liasses de papiers avaient été feuilletées, que des tiroirs avaient été ouverts, des dossiers examinés, le tout remis en place avec le maximum de précautions possible.
L'impression que quelqu'un s'était introduit dans son bureau pendant son absence, et l'avait fouillé de fond en comble.
Mais c'était ridicule, se réprimanda-t-il en sortant ses clés. Il était enfin parvenu au treizième étage. Vraiment, ça n'avait pas de sens. L'explication la plus crédible aurait été qu'un imbécile anonyme s'y soit introduit dans l'unique but de lui user encore davantage les nerfs, à la manière de ces lettres macabres qu'il recevait parfois. Pour l'effrayer. Puéril. Et insensé. Si le responsable avait réellement pour objectif de le perturber, il ne se serait pas montré si discret. S'il avait réellement eut l'intention de lui faire peur, ou de le gêner dans son travail, il aurait dérobé ses dossiers, éparpillé ses feuilles, dérangé le maximum de choses possible, comme le gamin braillard qu'il fallait être pour s'abaisser à ce genre de facétie pitoyable.
Or, il lui semblait au contraire que tout avait été rangé presque parfaitement, avec un luxe de précautions et de détails ridicule dans ce qu'il avait de superflu. S'il y avait réellement eu une fouille, ç'avait été une fouille patiente, minutieuse, déstabilisante, presque polie…c'en devenait malsain. Se pouvait-il qu'il s'agît d'un individu tout à fait sérieux, à la recherche d'un document précis ? De quelle nature ? Il ne traitait aucune affaire véritablement urgente pour l'instant, rien qui méritât tant d'efforts…Un dossier plus ancien, peut-être ? Si c'était le cas, il pouvait perdre le restant de ses jours en suppositions : ce n'était pas si dur de s'introduire dans son bureau la nuit. Ses supérieurs en possédaient la clé, ainsi que certains subordonnés, dont Gumshoe, qui l'avait perdue à trois reprises. C'aurait pu être un sous-fifre haineux du commissariat, ou bien quelqu'un de l'extérieur, un imbécile quelconque un peu doué pour obtenir des informations sur la police…
'Ou alors je deviens paranoïaque.' Songea-t-il avec un demi-sourire amer. Il repoussa la porte et fit un pas à l'intérieur. La large fenêtre, ouverte sur un ciel délavé (il avait encore oublié de la fermer, apparemment), faisait de la pièce l'une des plus claires et des plus aérées du bâtiment, ce qui avait le don de le détendre. Il y avait eu une époque où la vue vertigineuse l'aurait purement terrifié. Mais, à présent qu'il souffrait de claustrophobie, l'altitude lui donnait une sensation d'espace qui l'apaisait. Son regard tomba sur la table.
L'attaché-case qu'il tenait à la main glissa d'entre ses doigts et heurta le sol avec un bruit sourd. Il demeura quelques instants abasourdi, avant de refermer la porte derrière lui et de se passer une main lasse sur le visage. Un soupir exaspéré lui échappa.
Cela faisait au moins un mystère de résolu : il n'était pas encore complètement fou. Quelqu'un s'était bel et bien introduit dans son bureau pendant son absence.
Et, en effet, c'était un imbécile.
Sur un coin de la table traînait un dossier, manifestement tiré de son étagère, abandonné là comme pour être relu plus tard. Il paraissait le narguer tant il était visible. Une feuille pliée en deux, format A-4, semblable aux feuilles vierges qu'il gardait dans ses tiroirs, servait de marque-page.
Le procureur récupéra lentement son attaché-case, s'installa derrière son bureau, et sortit sa paperasse sans un regard pour le dossier intrus. Il remplit quelques papiers administratifs concernant des affaires déjà résolues, demanda à un policier bougon qui passait par là de lui faire la copie d'un dossier que désirait le commissariat pour ses archives, passa quelques coups de fil plus ou moins importants, récupéra le dossier de la part d'un autre policier plus grincheux encore, le rangea au milieu des autres sur son étagère, tant bien que mal en raison de l'encombrement qui y régnait déjà, un de ces jours il allait vraiment falloir qu'il en déménage certains chez lui, et revint s'asseoir. Alors seulement il repensa à l'individu qui furetait dans son bureau en semant des indices stupides.
Avec un léger soupir, il consulta le dossier. C'était une affaire vieille d'un peu moins de trois ans. Nom de code CR-8. Vol à main armée, six blessés dont un mineur, l'arme retrouvée chez l'accusé, couverte de ses empreintes digitales, le coupable était passé aux aveux, il avait trois complices, six ans ferme pour tout le monde, l'affaire avait été expédiée en deux jours. Aucun intérêt. Il examina la page où la feuille vierge avait été glissée. Rien de spécial.
Sauf que la feuille n'était pas vierge du tout.
Miles fronça les sourcils. Une dizaine de lignes s'étalait sur le papier, disposée comme pour former un poème. L'encre était semblable à celle que lui-même utilisait, il avait dû dénicher un stylo sur la table et s'en servir. L'écriture était belle : fine, régulière, un peu penchée. Elle avait tout de même quelque chose d'enfantin, dans ses enjolivures inutiles et son application patiente. Le texte était le suivant :
Chemins égarés, autant d'éclats de verre
Quatre continuités que l'oubli égare
Eparses ennemis étendus à terre
Scintillants la nuit, ils sont d'encre le soir
Demeure à présent le sang sur mon visage
Sachant qu'il faudra l'essuyer nuit et jour
Exposant la plaie aux yeux qui me lacèrent
Alliant la peur, la honte, la fatigue
Et, il me semble, générant la colère
La mer est glacée, mais le voilier navigue
Vers un souvenir ; en ce bien long parcours
Son cap est au Nord, il n'a pas d'équipage
Si c'était une farce, elle était grotesque.
Miles repoussa le feuillet avec un grognement et se replongea dans son travail. Mais il ne parvenait pas à se concentrer. Qu'est-ce que tout cela signifiait ? Un idiot pénétrait par effraction dans son bureau, le fouillait de fond en comble, remettait tout en place, puis laissait traîner un dossier vieux de trois ans avec un poème en guise de marque-page ? Même Gumshoe n'aurait jamais eu d'idée si ridicule. De toute manière, il connaissait trop bien son gribouillis inintelligible, dont les lettres s'imbriquaient les unes dans les autres, pour le confondre un instant avec cette curieuse écriture aux enjolivures oniriques. Sans parler de son niveau de langue…
Il porta la main à son visage, passant les doigts dans ses mèches grises avec exaspération. Si cet individu avait réellement agi de façon si grotesque dans le but de lui porter sur les nerfs, il pouvait se vanter d'avoir réussi. Autant en finir une bonne fois pour toutes avec cette histoire saugrenue et voir ce qui clochait avec ce poème. Il le survola brièvement. Il était vrai qu'il avait quelque chose de dérangeant, même en oubliant ses sujets brumeux qui s'enchaînaient sans logique, et les rimes que l'auteur avait dispersées comme par mégarde. Tout d'abord, la structure était irrégulière : le texte semblait divisé en trois strophes de tailles inégales. Il débutait par un quatrain aux rimes croisées, puis changeait brusquement de thème et s'étendait sur cinq vers, avant de s'achever sous forme de tercet. Il n'y avait aucune transition entre les différents sujets, tous les effets de style semblaient accidentels. Et ce n'était pas tout…Il parcourut le texte avec une attention plus soutenue.
Les syllabes. Il eut un nouveau soupir dédaigneux. C'était ça. Chacun des vers comprenait onze syllabes. Comment les appelait-on, déjà ? Hendécasyllabe. Un rythme bizarre, irrégulier, compris entre le décasyllabe et l'alexandrin, que l'on n'utilisait pratiquement jamais et qui donnait au poème son aspect déstabilisant.
Que cet individu ait choisi intentionnellement ces structures déroutantes, ou qu'il soit d'un naturel particulièrement lunatique, Miles n'en avait aucune idée, et pas grand-chose à faire. Une seule chose était sûre : il lui faisait définitivement perdre son temps avec ses pitreries. Il allait repousser le dossier et se replonger dans son travail lorsqu'un nouveau détail attira son attention.
Sur un coin de la feuille, là où l'on avait exercé une plus forte pression pour la plier, on pouvait distinguer quelques empreintes de doigts.
Depuis près de cinq ans qu'il exerçait, le procureur avait été confronté à un grand nombre d'empreintes de toutes sortes. Ses analyses n'étaient pas aussi précises que celles d'un inspecteur, mais il pouvait faire certaines approximations sur un individu au vu de ce genre de traces. Celles-ci étaient fines, relativement petites, et ne pouvaient correspondre qu'à une femme, un enfant ou un très jeune homme. Il ne pouvait penser à personne qui eût ce genre de gabarit associé à un tel degré de stupidité, sauf à la rigueur l'officier Meekins, mais celui-là, Miles doutait sérieusement qu'il sût écrire.
'Je prends tout ceci beaucoup trop au sérieux.' Se réprimanda-t-il en sortant son matériel d'identification d'empreintes et en répandant la poudre d'aluminium sur la trace la plus nette. Elle était plus large que les autres, et devait provenir d'un pouce. Une à une, il consulta les données de Mike Meekins, puis d'Ema Skye (mais elle était à l'étranger depuis près d'un mois), puis de Maya Fey, puis de Phoenix Wright (on ne savait jamais), de quelques policiers des deux sexes et, en désespoir de cause, de Lana Skye. Les comparaisons ne donnaient rien. Et il n'allait certainement pas passer le reste de la journée à regarder clignoter ce minuscule écran.
Il venait d'enregistrer la nouvelle empreinte parmi les données qu'il possédait déjà, simple souci de synthèse, et il avait déjà à moitié oublié l'énigme lorsque des coups nerveux furent assénés à sa porte.
Il leva les yeux. Une peine qu'il ne se donnait pas toujours. Mais il connaissait bien ces coups-là. Ils étaient lourds et un peu brutaux, donc il s'agissait de Gumshoe. Ils s'enchaînaient à une fréquence de moins d'une seconde par impact, donc il apportait de mauvaises nouvelles. Encore.
-Entrez, soupira-t-il en repoussant la feuille et son poème.
La personne qui se présenta était bien Gumshoe, dans un certain état d'agitation. Il était essoufflé, les traits un peu tirés. Ses yeux allaient nerveusement de droite et de gauche, il ne savait que faire du dossier qu'il faisait sans cesse changer de main, comme s'il eût craint que la liasse de papiers ne s'éveille et ne le morde.
-P-pardonnez-moi du dérangement, Monsieur, hasarda-t-il en s'appliquant à ne laisser passer aucun « mon gars » devant son supérieur. On m'a donné ceci et…chargé de vous l'apporter, Monsieur.
Il y eut un silence un peu pesant.
-Chargé de…Répéta Miles en fronçant les sourcils. Il n'avait pas un très bon pressentiment pour tout ceci. J'avais cru comprendre que vous étiez occupé, depuis hier. Pourquoi diable vous envoie-t-on ici alors que vous enquêtez sur…
-J-justement, Monsieur ! En fait, ce qu'on m'a chargé de vous rapporter, cela…concerne cette affaire. La bête sauvage. D'assez près, mon g…Monsieur.
Un instant, les traits du procureur se durcirent. Cette affaire, alors. La bête sauvage, comme les policiers l'appelaient entre eux, parce que la victime avait été affreusement mutilée, lacérée d'une dizaine d'entailles, comme par un animal en furie. La victime, c'était une jeune adolescente, on avait mis du temps à l'identifier. A cause des entailles. Cela pouvait expliquer pourquoi les agents qui avaient découvert le corps, très tôt la veille, avaient été pour la plupart saisis d'un tenace malaise, ou pourquoi Gumshoe avait les traits si tirés et l'air si fébrile, dernièrement. La presse s'agitait comme une nuée de corbeaux, consacrant des pages entières au drame, et bien sûr profitant de l'occasion pour montrer du doigt la flagrante inefficacité de la police locale. Une affaire que le commissariat tenait à résoudre, en un mot. Une affaire vraiment malsaine. Miles jeta un coup d'œil au dossier qui embarrassait tant l'inspecteur.
-C'est un rapport d'autopsie, dit-il lentement.
-Oui, Monsieur, répondit Gumshoe, la tête basse, comme pour s'excuser. Ca, et toute les informations que nos gars ont pu rassembler sur la victime. Et sur le meurtre…On a déjà rassemblé quelques indices, rien de très consistant. Des morceaux de verre, surtout. Les gars chargés de l'enquête ont du mal à faire leur travail. Ils sont secoués, le sang, vous voyez. On devrait pas confier ces choses-là à des nouvelles recrues, mon gars. C'est le personnel qui manque, j'imagine…
-Venez-en au fait, coupa le procureur.
Décidément, il avait un mauvais pressentiment.
-Oui, Monsieur ! Un homme nous a contacté la nuit dernière, le lendemain du meurtre. Un témoin, mon gars ! Nos hommes viennent d'arrêter quelqu'un. Le témoin nous avait fait un signalement assez précis, on a passé la nuit à chercher. On a trouvé la personne aux aurores, en état de choc et avec des traces de sang sur son manteau et ses chaussures…
Il marqua une courte pause et se gratta la nuque, l'air à la fois penaud, las et désorienté. Miles ne relâchait pas son attention.
-Il y a…pas mal de choses assez louches dans cette histoire, mon gars (il avait laissé tomber, pour les « mon gars »), on va devoir continuer l'enquête et ouvrir l'œil. Mais les supérieurs croient dur comme fer qu'on a assez de chefs d'inculpation pour lui intenter un procès. Ils m'ont chargé de vous prévenir, mon gars, je veux dire Monsieur. On vous a désigné d'office pour représenter l'accusation dans l'affaire « bête sauvage ».
Notes d'auteur : ce site ne permet pas de changer de police, c'est parfois un peu dommage. Dans Phoenix Wright, on ne change pas de police non plus, et ça pose aussi des problèmes. Alors si vous voulez vous faire une idée de l'écriture utilisée pour le poème, prenez « Blackadder ITC » sur Microsoft Word et mettez-la en italique. Et ne vous inquiétez pas si vous n'y voyez plus rien.
Je m'excuse pour le Miles Edgeworth névrosé et son paquet de phobies, mais je continue : après tout, il a passé cinq heures dans un ascenseur sans oxygène, ce serait psychologiquement surprenant s'il continuait d'adorer les espaces clos…
Navrée aussi pour ceux qui passent la moitié de la fic à jouer du curseur pour vérifier quel nom correspond à quel personnage, mais je ne peux définitivement pas supporter le nom de « Benjamin Hunter ». Et puisque je modifie son nom, il faut bien que je change les autres, même si ça implique de balancer des « Winston », des « Payne », des « Meekins » et autres anglaiseries par ailleurs assez sympathiques. Question d'habitude.
J'espère que ce chapitre vous a plu quand même… :-)
