Tout ce qui est or ne brille pas,
Tous ceux qui errent ne sont pas perdus;
Le vieux qui est fort ne dépérit point.
Les racines profondes ne sont pas atteintes par le gel.
Des cendres, un feu s'éveillera.
Des ombres, une lumière jaillira;
Renouvelée sera l'épée qui fut brisée,
Le sans-couronne sera de nouveau roi.

Ce fut presque par hasard qu'elle le rencontra.

Strider était dans la bibliothèque de Rivendell, absorbée dans un livre. Elle releva la tête, entendant des pas, pour dévisager le nouveau venu.
Il était grand, avec un corps puissant de guerrier, des traits nobles et fiers, des cheveux blonds et des yeux verts. Richement habillé, avec une barbe bien taillée. L'homme dégageait une véritable aura de force.

Un Seigneur.

Strider se sentit à nouveau misérable, pauvre et faible face à vieilles émotions refaisaient surface.

L'homme contempla un moment la fresque d'Isildur combattant Sauron qui recouvrait une partie du mur. Il mit un certain temps avant de remarquer la présence de la ranger.

- Vous n'êtes pas une Elfe, observa-t-il en lui lançant un regard inquisiteur.

Bravo, mon grand. Tu as trouvé ça tout seul?

- Les Hommes du Sud sont les bienvenus ici.

- Qui êtes-vous?

Que pouvait-elle répondre? L'héritière d'Isildur? La ranger du Nord?

- Une amie de Gandalf le gris.

L'homme acquiesça en silence.

- Alors nous sommes ici dans un but commun.

Il marqua une pause.

- Amie.

- Déjà? Faillit répondre Strider. Mais elle se retint.

L'homme fit quelques pas dans la pièce, avant de se diriger vers la statue elfique sous posait l'épée brisée d'Elendil. Strider se raidit imperceptiblement.

- Les fragments de Narsil, murmura-t-il rêveusement. La lame qui sépara l'Anneau de la main de Sauron.

Il prit la lame en main, la soupesant. Et s'entailla le doigt dessus.

- Et toujours tranchante, observa-t-il.

Il dut surprendre la sourire ironique sur le visage de Strider, et reposa précipitamment la lame, qui glissa au sol avec fracas.

- Rien d'autre qu'un héritage brisé, marmonna-t-il avant de quitter la pièce.

Strider se leva, ramassa l'épée et la remit presque religieusement en place.

- Pourquoi as-tu peur du passé? Tu es l'héritière d'Isildur, pas Isildur lui-même.

Arwen.

Strider soupira. Son amie arrivait toujours aux moments où on l'attendait le moins.

- Le même sang coule dans nos veines. La même faiblesse.

Arwen s'avança vers elle, posant ses mains sur ses épaules pour la forcer à la regarder dans les yeux.

- Ton temps viendra. Tu feras face au même mal et tu le vaincras. A si i-Dhúath ú-orthor, Araniel. Ú or le a ú or nin.

L'Elfe eut un sourire malicieux.

- Mon frère t'attend dans les jardins.

Il faisait nuit lorsqu'elle le rejoignit sur un pont traversant la rivière qui serpentait dans les jardins de Rivendell. Elladan était si beau, la lune parant sa peau de reflets argentés, que Strider eut l'impression qu'on lui arrachait le coeur de la poitrine. Avec ce qu'elle s'apprêtait à lui dire...

- Renech i lu i erui govannen? (Te rappelles-tu la première fois que nous nous sommes rencontrés?)

- Nauthannem i ned ol reniannen. (J'ai cru que c'était un rêve), murmura-t-elle.

Il lui prit le visage entre ses paumes.

- Gwenwin in enninath...U-arnech in naeth i si celich. (De longues années ont passé. Tu ne portais pas le fardeau que tu portes maintenant.) Renech i beth i pennen? (Te rappelles-tu de ce que je t'avais dit?)

Elle soupira.

- Tu avais dit que tu te lierais à moi. Que tu renoncerais à l'immortalité des Elfes.

- Et c'est ce que je ferais. Je préfère partager ta vie et mourir avec toi que de vivre seul pendant des millénaires.

Il serra sa main dans les siennes.

- Je choisis une vie mortelle.

- Tu ne peux pas faire ça. Pas pour moi.

Elladan appuya son front contre celui de la ranger.

- C'est à moi de décider à qui je donne mon cœur.

Il se pencha pour l'embrasser.

- Non.

Elle recula brusquement.

- Ta place est auprès de ton peuple. Pas avec moi. Je vais vieillir et mourir et tu resteras éternellement jeune. Ça serait trop cruel pour nous deux.

- Araniel...

Elle le fit taire d'un geste.

- Je t'aime, Elladan. Mais je refuse que tu fasses ce sacrifice.

L'Elfe sourit tristement.

- C'est ce que tu souhaites?

Elle soutint son regard. Le désespoir qu'elle y lisait lui faisait mal au-delà de toute mesure. Mais elle n'avait pas le choix.

- Oui.

Elladan soupira, et l'attira à lui. Elle l'étreignit avec force, sachant bien que c'était la dernière fois. Il l'embrassa doucement sur le front.

- Alors je partirais pour les Havres, si c'est ton choix. Mais sache que je t'aimerais toujours.

Strider s'arracha à ses bras, déposa un baiser rapide sur ses lèvres et s'en alla sans se retourner, le laissant seul au milieu du pont. Elle ne voulait pas pleurer devant lui. Elle ne voulait pas qu'il la croie faible. Elle ne voulait pas qu'il change d'avis et gâche leurs deux existences. Elle attendit d'être hors de la vue de l'Elfe pour éclater en sanglots.

Une main consolatrice se posa sur son épaule. Elle releva les yeux pour croiser le regard plein de sollicitude de Gandalf.

- Tout va bien?

Elle essuya rapidement sa figure.

- Oui.

Et le pire, c'est que c'était vrai. Elle se sentait mieux. Soulagée.
Elle tenta de se recomposer une contenance en lançant la première banalité qui lui passa par la tête.

- J'ai croisé un Homme, tout à l'heure, dans la bibliothèque. Grand et blond. Savez-vous qui il est, Gandalf?

L'Istar acquiesça.

-Vous avez dû voir Boromir, le Capitaine de la Tour Blanche. C'est le fils de l'Intendant Denethor. Il est arrivé hier.

- Eh, bien, commenta Strider en pinçant les lèvres, s'il est comme son père, ça promet.

Elle avait parlé sur le ton de la plaisanterie, mais le cœur n'y était pas.