…
Tout était noir. Puis tout était blanc. Les couleurs se succédaient dans une harmonie parfaite, s'alternant et se mélangeant. Mais à part celles-ci, il n'y avait rien. Juste un immense vide.
Depuis combien de temps étais-je ici ? Qui saurait le dire ? Des secondes ? Des heures ? Des jours ? Des années ? J'étais incapable de réfléchir à propos de quoi que ce soit.
Je fermai les yeux, refoulant les larmes qui me montaient aux yeux. Je ne pleurerais pas, me répétai-je comme une litanie.
Je les rouvris, et fus immédiatement éblouie par une lumière trop intense. Le soleil brillait haut dans le ciel, et tout autour de moi, des personnes marchaient en regardant droit devant eux. Que s'était-il passé ? Avais-je tout halluciné, étais-je complètement folle ? Ça n'avait aucun sens, et puis où étais cet…
- Eh gamine ! Dégage du chemin ! Tu ne vois pas que tu gênes tout le monde ! Mais ce n'est pas possible la jeunesse, ils se croient tout permis de nos jours !
Je sursautai violemment au son d'une voix juste derrière moi, et me retournai pour me retrouver pousser sur le côté par un homme portant une longue moustache.
Il me regarda avec fureur et s'éloigna d'un pas vigoureux en continuant à pester sur je ne sais quoi.
Je pris quelques secondes pour le regarder fixement, surprise, pourquoi diable parlait-il anglais ?
Ok, je ne veux pas dire que parler anglais est étrange en soi, c'est après tout la langue la plus parlée au monde. Mais, ici, il y a très peu de touristes. Pour tout dire, je ne me rappelle pas d'en avoir déjà vu un dans la ville. Il était donc tout à fait normal que je sois étonnée en rencontrant celui-ci. Même si lui n'avait pas l'air plus heureux que ça de me rencontrer à son tour.
Et c'est également là que ça me sauta aux yeux, ou plutôt aux oreilles. Plusieurs groupes de personnes me dépassèrent, me jetant parfois un regard en coin lorsqu'ils voyaient que je ne semblais pas bouger du chemin. Plusieurs parlaient entre eux, et tous parlaient anglais.
En tournant sur moi-même, la réalisation me frappa de plein fouet. Je ne connaissais pas cet endroit. Je n'étais certainement jamais venue ici. Comment avais-je pus me déplacer entre ma confrontation avec la vieille dame et la bousculade de l'homme anglais ? Les immeubles gris tout autour de moi semblaient se refermer sur moi. La foule semblait m'écraser, me railler, me pointer du doigt en se moquant de moi. Merde, j'allais vraiment pleurer…
Je me mis à courir, le plus vite que je pouvais, sans but. De toute manière, même si je l'avais voulu, je n'aurais jamais su où j'allais. Les larmes commençaient à rouler sur mes joues, mon souffle était plus rapide, erratique. Qu'est-ce qui se passait ? Laissez-moi rentrer à la maison !
Je ne vis pas le léger renfoncement dans le sol et trébuchai dessus, m'étalant sans aucune grâce sur le sol. Je voulais que la terre m'engloutisse, que tout s'arrête. Je ne comprenais rien. Étais-ce une sorte de somnambulisme ? Avais-je été kidnappée ? Mais, alors, pourquoi étais-je dans la rue ?
J'essayai de saisir mon portable dans ma poche gauche de mon jean, mais mes mains tremblaient tellement que le téléphone tomba au sol.
J'allais appeler quelqu'un, peu importe qui, quelqu'un finirait bien par me répondre et trouver une solution. On me ramènerait à la maison, et je pourrais rire de toute cette situation complètement ridicule. Mais personne ne répondait. Il n'y avait aucun réseau. Rien. Nada. Niet.
J'aperçus des larmes frapper l'écran de l'appareil. Et j'essuyai rageusement mes yeux. Non, il fallait être forte, je devais me ressaisir et tout irait bien. Surement que je paniquais pour rien. Ce n'était rien, n'est ce pas ? Peut-être étais ce simplement un rêve ? Oui ! Ça devait être ça ! Ça ne pouvait être que ça, n'est ce pas ?
Mince, je n'étais plus sure de rien maintenant. Je pris appui sur un mur tout prêt et me relevai, titubante. Je crois vraiment que je vais vomir…
- Est-ce que tout va bien mademoiselle ?
Je tournai la tête sur le côté pour apercevoir un couple, avec un petit-enfant, qui me regardait inquiets, les yeux grands ouverts.
Je bafouillai pendant plusieurs secondes, essayant de me ressaisir. Je voyais bien qu'ils me regardaient avec pitié. Je ne devais pas bien paraître, je sentais encore les traînées chaudes qu'avaient laissées mes larmes sur mes joues, j'avais un trou au genou que je m'étais probablement fait après être tombé.
Voyant ma difficulté, la femme répéta une nouvelle fois la question, et après quelques instants je parvins à saisir ce qu'elle disait et encore une fois, les larmes me revinrent aux yeux, prêts à déborder à tout moment. Elle toucha mon épaule dans un geste réconfortant, et je ne pus qu'essayer de lui sourire pour la remercier de sa gentillesse. Au vu du regard qu'elle me donna, il semblerait que cela ait plus ressemblé à une grimace.
- Je suis perdue, murmurais-je en anglais.
- Pauvre petite, où vis tu ? Nous pourrons peut-être t'indiquer ton chemin ? dit la femme en regardant l'homme, pour savoir si cela ne le dérangeait pas.
C'était dur de traduire ce qu'elle me disait, je n'étais pas particulièrement mauvaise en anglais, mais j'étais perturbée par les évènements et j'avais beaucoup de mal à me concentrer. Après lui avoir indiqué avec espoir le nom de ma rue, elle échangea un regard avec l'homme. Quoi qu'est signifié ce regard, j'avais l'impression que ce n'était pas une bonne nouvelle.
- Excuse-mo…
- Où sommes-nous ? je lui coupai rapidement la parole. Je devais savoir. Toute cette situation devenait de plus en plus folle.
- Eh bien, à Londres bien entendu, plus précisément à…
Et pour la première fois de ma vie, je m'évanouis.
…
Quand j'ouvris les yeux, j'étais couchée sur un banc. Le couple de plus tôt et l'enfant étaient tout autour de moi. La femme avait posé sur mon front un tissu imbibé d'eau. Quand elle vit que je la regardais, elle passa sa main sous mon dos et m'aida lentement à me redresser. Elle me força à boire un peu d'eau et me fixa inquiète pendant de longues minutes silencieuses. L'homme et l'enfant se tenaient sans rien dire derrière elle.
- Voulez-vous que j'appelle la police ? me demanda elle doucement.
Je ne sus pourquoi, mais je ne pus m'empêcher d'exploser en sanglots. Les mains devant mon visage pour tenter de camoufler mes reniflements et mes larmes. À la fin de la journée, j'aurais probablement épuisé mon quota de larmes pour toute ma vie.
Avant aujourd'hui, je ne me serais pas qualifié de pleurnicheuse. Bien sûr, j'étais émotive, mais j'avais appris à refouler la tristesse et à me tenir sur mes deux pieds sans laisser échapper de trace d'émotion. Mais tout ça… Tout ça… Que pouvais-je faire ? J'étais complètement terrifiée. Ce n'est pas le genre de chose qu'on entend parler aux infos. C'était un cauchemar.
Je sentis des mains sur mes épaules, les serrant fermement, comme pour dire « Heh, ne t'inquiète pas, je suis là ».
Je crois que plusieurs minutes passèrent.
Je l'entendis répéter une phrase plusieurs fois, mais j'étais incapable de saisir ses mots et en comprendre le sens. Au bout d'un moment, je finis par le faire.
- An… Anna… Je suis Anna…
Le reste se passa dans un flou de mouvement. Elle me prêta un mouchoir, et m'aida à me mettre debout. Elle me posa à nouveau plusieurs questions, mais je ne voyais que ses lèvres bouger, articulant lentement des mots sans sens. Je pensai lui demander son téléphone, mais soudain, une petite brûlure sur mon bras droit me stoppa.
Devant les yeux ébahis des trois étrangers, je relevai lentement ma manche, voyant apparaître mon bras couvert d'un tatouage doré. Il semblait palpité au rythme des battements de mon cœur. Il brillait faiblement et laissait comme une impression de chaleur dans mon bras, c'était rassurant en quelque sorte. Comme la chaleur des rayons du soleil sur la peau au printemps. Comme de l'espoir.
Je croisai le regard de la femme. Elle fronçait les sourcils, dessinant de légères rides sur son front. Ses yeux revinrent sur mon tatouage, et elle semblait réfléchir à quelque chose. Puis, elle hocha la tête, comme satisfaite de sa pensée, et m'attrapa par une épaule.
- Je pense que mon frère pourrait pouvoir t'aider.
En y repensant, il était étrange que j'accepte de suivre un parfait inconnu jusque chez elle, mais j'étais fatiguée, perdue, terrifiée et affamée. Sans elle, j'aurais probablement erré dans la rue comme une âme en peine. J'aurais probablement fini par demander un téléphone à un passant, et j'aurais reçu des regards étonnés et confus, avant qu'ils me répondent qu'ils ne voyaient pas ce que je voulais dire. J'aurais été encore plus confuse. Et pourtant, parmi cet ouragan de peur, je rencontrai la bonne personne. Celle qui au premier coup d'œil sur mon bras comprit que tout cela était bien plus qu'un simple tatouage. Elle voyait la magie.
Elle me laissa patienter dans un petit salon, une tasse de thé posé dans mes mains gelées. Je n'avais pas la force de boire. Je n'avais plus de force du tout. Laissez-moi me réveiller de ce cauchemar !
Elle finit par revenir accompagné d'un homme qui lui ressemblait énormément. On aurait pu dire des jumeaux. Peut-être étais-ce le cas.
Il était blond et portait une longue cape noire qui tombait jusqu'à ces chevilles. Est-ce qu'il se déguise ?
Il s'avança en souriant et saisit ma main sans retenue.
- Bonjour Anna ! Puis-je t'appeler ainsi ? Bien sûr, ça ne te dérange pas, n'est-ce pas ? dit l'homme rapidement, presque sans respirer.
Encore éberluée par son flot de paroles, je hochai lentement la tête. Il sourit à nouveau et baissa les yeux vers mon bras, une question dans son regard.
- Puis-je y jeter un coup d'œil ?
Je haussai les épaules, ayant trop peur de me remettre à pleurer si j'ouvrais la bouche.
Il remonta prudemment ma manche, et observa, les yeux arrondis, le tatouage doré. J'essayai de ne pas regarder mon bras. Je voulais bien avouer que le motif était vraiment cool, mais il me rappelait les derniers évènements qui s'étaient déroulés, et je savais que si j'étais ici, c'était probablement de sa faute.
- Incroyable ! murmura le blond, en touchant des doigts les marques.
Une vibration résonna dans mon bras à son toucher. Comme un petit courant électrique. Je relevai les yeux pour essayer de déchiffrer son regard. Pourquoi semblait-il tant s'intéresser à ces marques. C'était étrange, mais il y avait plus étrange. Comme le fait que je me trouvais en Angleterre, alors que, à ce que je sais encore, ce matin, j'étais en France.
C'est bon, j'allais lui demander de me prêter son téléphone, tout irait bien, je contacterais ma famille et peut-être pourrais-je rentrer à la maison et tout oublier de cette maudite journée.
- Pourriez-vous me prêter…
- Je suis sûr que Dumbledore sera surpris ! s'écria l'homme, heureux en lâchant mon bras.
Mon cœur arrêta de battre. Ma bouche s'ouvrit, les mots bloqués dans ma mâchoire, suspendus au bout de mes lèvres.
Non…
Ce n'est pas possible…
N'est-ce pas ?
