Note: Voilà, c'est la fin. C'est pas trop tôt! Cette fanfic m'a donné bien du souci, et je suis contente qu'elle soit finie. J'espère que vous avez aimé cet UA, et que cette troisième partie vous satisfera.

Disclaimer: Voir première partie.

Troisième partie : Dean

Tout au long de sa carrière de chasseur, Dean s'est fait frappé, poignardé, projeté contre des murs, tiré dessus, et a même failli se noyer, une fois. Ce sont les risques du métier, mais Dean les accepte, comme les horaires pourris et l'absence de paye. Mais là, c'est probablement la chose la plus stupide qui lui soit jamais arrivée.

La profanation régulière de tombes est une activité hasardeuse. Dean finit de remplir une tombe, les bras douloureux et la tête lourde à cause de l'épuisement, songeant à quel point il est plus facile de faire cela avec un partenaire, quand un cri le fait sursauter.

« Hé, vous là-bas ! »

Ce n'est pas la première fois que ces mots lui sont adressés, et il n'a besoin d'aucune pensée consciente pour détaler instinctivement, son sac sous un bras, sa pelle sous l'autre. Il slalome entre les tombes à toute allure, cherchant à gagner le plus vite possible la protection des arbres qui bordent le cimetière, et à rejoindre sa voiture, garée un peu plus loin.

« Hé ! »

Dean ne se retourne pas pour voir si le type le suit, mais court un peu plus vite. Il fait noir, et il ne voit pas très bien où il va. Les arbres sont des silhouettes indistinctes, un peu plus sombres que le reste, et il court vite, trop vite. Les branches le giflent au visage, mais il ne les laisse pas le freiner dans sa course, jusqu'à ce qu'il s'en prenne une dans l'œil.

« Aïe ! Merde, putain de merde ! » jure-t-il d'une voix étouffée.

Il titube un peu, sa main droite tendue en avant pour sonder l'espace devant lui, la gauche pressée contre son œil douloureux. Il est obligé de s'arrêter s'il ne veut pas s'étaler de tout son long. Il tend l'oreille, à l'écoute d'éventuels bruits de pas à sa poursuite, mais il n'y a rien. Rien que le silence, à nouveau.

Il reste immobile un instant, attendant de voir si la douleur va passer. Il finit par ôter la main de son œil, et rouvrir les paupières, doucement. Une vive douleur transperce son crâne, et il se mord le poing pour étouffer un nouveau cri. Il n'entend toujours rien derrière lui, mais il ne veut pas attirer l'attention au cas où quelqu'un roderait encore dans le cimetière.

Il presse de nouveau la paume de sa main contre son œil blessé pour tenter d'apaiser un peu la douleur, et essaie d'ouvrir l'autre. Le mouvement de sa paupière droite crispe la paupière gauche, et ses deux yeux se remplissent de larmes. Il arrive tant bien que mal à garder le droit entrouvert. Il y voit à peine, mais il ne peut pas se permettre de rester sur place plus longtemps. Il s'accroupit et tâtonne au sol pour retrouver le sac et la pelle qu'il a laissés tomber. Il passe la bandoulière du sac à son épaule, attrape la pelle, et la tend devant lui pour repérer les obstacles.

Il se prend les pieds dans des racines, manque même tomber une fois, mais il finit par trouver sa voiture. Il ne prend pas la peine de ranger ses affaires dans le coffre, et se contente de balancer la pelle et le sac sur la banquette arrière.

La conduite est une véritable épreuve. Il conduit à une lenteur d'escargot, une main sur le volant et l'autre couvrant son œil. Il a de plus en plus de mal à garder son œil intact ouvert, sa paupière bat convulsivement, et ses cils sont mouillés de larmes. Devant lui il ne voit guère plus qu'une tâche de lumière là où les phares de la voiture éclaire la route – ou du moins ce qu'il espère être la route.

Des coups sont frappés à la vitre, et le cœur de Dean bondit dans sa poitrine. Il écrase le pied sur la pédale de frein.

« Hé ! Baissez la vitre ! »

Merde, est-ce que c'est le type du cimetière ? Le premier élan de Dean est de mettre le pied au plancher et s'enfuir le plus vite possible, mais avec la vision diminuée qu'il a, il est plus que probable qu'il finisse par se prendre un arbre ou écraser quelqu'un. Il baisse la vitre, le cœur battant.

« Dites, vous allez bien ? Je vous ai vu rouler plus lentement qu'une limace, et… Hé, vous avez un truc à l'œil ? »

Dean ne distingue qu'une silhouette, mais la voix est celle d'un jeune homme.

« Me suis pris une branche d'arbre. J'arrive pas à ouvrir mon œil, ça me fait trop mal.

- Vous voulez que je vous emmène aux urgences ? »

Dean réfléchit rapidement à ses options. Le risque est que le jeune homme aperçoive la pelle crottée de terre à l'arrière de la voiture, et pose des questions embarrassantes. D'un autre côté, Dean ne sait pas où se trouve l'hôpital le plus proche, et à l'allure où il va, il y sera encore demain matin.

« Ok, montez. »

Il se transfère sur le siège passager, entend le grincement d'ouverture de la portière, le froissement des vêtements de l'inconnu qui s'installe derrière le volant, puis la portière claquer.

« Faites gaffe en la conduisant », prévient-il, un pincement au cœur quand il pense qu'il va laisser le contrôle de sa voiture à quelqu'un dont il ne perçoit même pas le visage.

Le jeune homme rit joyeusement.

« Vous inquiétez pas, une beauté pareille, je vais y faire plus attention qu'à ma petite nièce de dix mois. Je m'appelle David, au fait.

- Moi, c'est Dean », se présente-t-il, tendant sa main droite un peu au hasard.

Une main chaude serre fermement la sienne.

« Enchanté, Dean. »

Dean sent la voiture se remettre en mouvement, et il se repose sur la portière côté passager avec un soupir.

« Alors, comment vous avez fait votre compte ? »

La douleur pulse toujours dans son œil gauche, alors Dean se retient de lever les yeux au ciel. Les gens sont d'un curieux. Il n'a pas vraiment envie de faire la conversation, mais il lui faut avoir l'air le moins suspect possible, alors il répond :

« Je rejoignais ma voiture, je faisais pas attention où j'allais, et de nuit, ce n'est vraiment pas malin.

- Vous visitiez des gens dans le coin ? »

L'esprit de Dean fonctionne à toute vitesse.

« Non, sinon vous pensez bien que je les aurais appelés, plutôt que de prendre le volant dans cet état. Non, je ne faisais que traverser la ville, et il m'a semblé voir… une forme sombre sur le bas-côté. Je me suis dit que c'était peut-être un animal blessé, ou peut-être même quelqu'un alors je me suis arrêté.

- Il y avait quelque chose ?

- Non, rien. »

Heureusement, cela met fin à l'interrogatoire, et le reste du trajet se fait en silence. Quand ils s'arrêtent, David guide Dean hors de la voiture. Dean a renoncé à garder son œil droit ouvert, et il marche en aveugle, nerveux d'avoir quelqu'un d'étranger qui envahisse son espace personnel de cette manière.

L'irruption du bruit et de la lumière le prévient qu'ils viennent d'entrer dans le hall des urgences. David le pousse jusqu'à ce que le genou de Dean heurte quelque chose.

« Vous pouvez vous asseoir là. »

Dean s'assoit et entrouvre son œil intact pour jauger son environnement. La salle d'attente n'est pas très grande, et il n'y a plus d'une dizaine de personnes. Les gens ont l'air fatigués ou morts d'ennui, une femme pleure silencieusement. Dean referme son œil avec l'espoir de n'avoir pas à attendre trop longtemps.

Il entend David se racler la gorge.

« Euh, dites… Si vous avez plus besoin de moi… »

Dean rouvre son œil pour regarder le jeune homme. Durant tout le trajet en voiture, il n'a pas cessé de se méfier et de s'attendre à un sale coup. Il lui est tellement peu naturel de se remettre de cette manière entre les mains d'un étranger, il ne l'aurait jamais fait si sa situation avait été moins préoccupante. Mais apparemment, David n'est qu'un jeune homme plein de bonne volonté, sans aucune arrière-pensée. Quel concept étrange, se dit Dean.

« Oh, vous pouvez y aller. » Il a un sourire en coin. « J'ai pas besoin que vous restiez me tenir la main.

- Ok, ben… Bon courage.

- Merci. Euh, merci, vraiment.

- De rien, vieux. »

Les pas de David s'éloignent, et l'attente de Dean commence. À un moment donné, il s'assoupit, alors au bout du compte, il ne sait pas vraiment combien de temps il a attendu. Il a essayé à quelque reprises d'ouvrir son œil blessé, espérant que la douleur s'est atténuée et qu'il va pouvoir reprendre son chemin. C'est peine perdue, et Dean commence à s'inquiéter au-delà de la douleur handicapante dans son œil. Et si c'était grave ? Il ne voit pas comment est son œil, sait juste qu'il a mal et a l'impression qu'un débris est resté coincé derrière sa paupière – il approche de temps en temps les doigts, tenté de toucher et de frotter, mais il est retenu par la perspective de la douleur qui suivrait. Et s'il y avait quelque chose d'abîmé de manière permanente ? Est-ce qu'il pourrait chasser en étant borgne ? Il y a bien des pirates avec des bandeaux sur l'œil, alors…

« Monsieur ? Monsieur, vous m'entendez ? »

Quelqu'un le secoue par l'épaule, et il est obligé de se lever et de suivre à nouveau un étranger en croisant les doigts et en espérant pour le mieux.

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Quand Sam avait huit mois, Dean prit l'habitude de se glisser dans le berceau de son petit frère pour dormir. Il attendait que les dernières lumières s'éteignent et que son père s'endorme, puis sortait silencieusement de son lit et escaladait le berceau. La première fois, il eut peur que Sammy se réveille et se mette à pleurer, parce qu'il pleurait beaucoup ces derniers temps, mais le bébé se contenta de soupirer dans son sommeil et de baver un peu.

Leur père ne disait jamais rien quand il les retrouvait blottis l'un contre l'autre le matin. Il ne disait plus grand-chose d'ailleurs, sauf quand il suppliait Dean de parler. Dean voulait faire plaisir à son père, alors il essayait de temps en temps, mais chaque fois qu'il ouvrait la bouche, il avait mal dans la poitrine et les mots ne sortaient pas. Il se demandait parfois si peut-être il ne savait plus parler, comme Sammy, et il voulait que sa mère soit là parce qu'elle aurait su quoi faire, mais il avait fini par comprendre qu'elle ne reviendrait pas. Les flammes l'avaient mangée, et c'est pour ça que son père était triste tout le temps.

Alors la nuit, il s'allongeait auprès de Sam, se serrait contre lui et mettait son nez dans ses cheveux tout fins de bébé. Il l'entourait de ses bras, et se promettait que jamais, jamais il ne laisserait les flammes manger son petit frère.

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L'examen consiste en des gouttes dans son œil et une lumière aveuglante qui réveille la douleur. Dean pince les lèvres et attend que ça passe, se retient d'en mettre une au médecin qui l'examine, parce que le mec est dangereusement près de son œil. Il se concentre plutôt sur la chanson dans sa tête.

Here come the dancers, one by one, your momma's callin' but you're having fun, you find your dancin' on the number 9 cloud, put your hands together now, and sing it out loud…

Le diagnostic finit par tomber.

« C'est un ulcère de la cornée. »

Les paupières de Dean sont de nouveau closes, alors il ne peut pas adresser au médecin le clignement d'yeux hébété. Il tente à la place le mouvement de tête interrogatif, qui doit être suffisamment éloquent parce l'homme développe :

« C'est une lésion en creux sur la surface de votre cornée. Dans votre cas, elle est due au choc de la branche, mais elle peut avoir d'autres causes. On va vous faire un pansement oculaire que vous garderez au moins vingt-quatre heures, pour que votre cornée commence à cicatriser sans être irritée par le battement de votre paupière, et on va vous donner un traitement de plusieurs collyres, des gouttes que vous aurez à vous mettre dans l'œil tous les jours, jusqu'à ce que vous retrouviez votre vision. Vous avez des questions ?

- Euh, est-ce que… Enfin, c'est pas trop grave, n'est-ce pas ? Je vais voir de nouveau comme avant ?

- Non, la plaie est assez bénigne, ne vous inquiétez pas. Vous avez du mal à ouvrir l'autre paupière ?

- Ben, ça crispe la paupière de l'œil blessé, et ça me fait mal.

- Ça ira sans doute un peu mieux avec le pansement, il maintiendra la paupière immobile, mais vous serez peut-être aveugle quelques jours. Vous avez quelqu'un qui peut venir vous chercher ?

- Je peux partir tout de suite ?

- Je n'ai pas de raison de vous garder. Alors, qui pouvons-nous appeler ? »

Dean réfléchit. Il n'a personne à appeler qui puisse arriver rapidement. Bobby Singer est dans le Dakota du Sud, mais la dernière fois que Dean l'a vu, il y a deux ans, il menaçait son père avec un fusil. Pasteur Jim est dans le Minnesota, et il a des responsabilités, ne peut pas partir comme ça, faire des milliers de kilomètres pour un jeune imbécile qui s'est pris une branche dans l'œil. Son père est Dieu sait où. Et Sam… Sam est à Palo Alto, il a commencé l'école de droit, alors il doit avoir plein de trucs à faire ; et surtout, il est probablement en colère contre Dean.

« Monsieur ? Vous voulez qu'on appelle un taxi pour vous reconduire chez vous ?

- Non, j'habite pas dans le coin.

- Et personne ne peut venir vous chercher ?

- Mon frère. Vous pouvez appeler mon frère. »

Quelle que soit la manière dont on retourne le problème, il ne voit que Sam pour tout laisser tomber et faire des heures d'avion pour ses beaux yeux.

« Mais le problème, c'est qu'il habite en Californie. Je ne sais pas combien de temps il va mettre pour arriver ici, mais ça sera pas pour tout de suite.

- Bon, alors… » Le médecin soupire, et il y a un bruit de froissement de vêtements. « On va vous trouver un lit, vous admettre en observation, jusqu'à ce que votre frère vienne vous chercher. Vous nous donnez son numéro, on va se charger de l'appeler.

- Ok, mais… surtout, vous lui dites que c'est pas grave. Il va se monter la tête, sinon, et croyez- moi, vous n'avez pas envie d'avoir affaire à lui quand il est dans cet état-là.

- On lui dira. »

Une infirmière vient faire le pansement sur son œil. Elle est si près de lui que ses cheveux lui chatouillent parfois le visage. Elle sent la vanille, une odeur à peine perceptible, sans doute un gel douche ou un savon plutôt qu'un parfum. Sa voix est musicale, et elle a un accent très léger que Dean ne parvient pas à identifier.

La curiosité le brûle, et il veut voir à quoi ressemble cette femme mystérieuse. Il essaie d'ouvrir sa paupière droite.

« Restez tranquille, lui enjoint-elle.

- Hm, désolé. »

Quand elle a fini, elle le conduit à une chambre. Il sait qu'il n'est pas seul, car il entend quelqu'un ronfler pas loin de lui. Il s'allonge dans le lit, épuisé par les évènements de la nuit. Il veut réfléchir à ce qu'il va dire à Sam quand il arrivera, mais il ne parvient pas à enchaîner une pensée après l'autre, alors il abandonne.

Il doit s'être assoupi, parce que la voix à son oreille le fait sursauter.

« J'ai eu votre frère au téléphone. »

C'est l'infirmière de tout à l'heure, Dean la reconnaît à sa voix et à l'odeur de vanille. Il se redresse dans son lit.

« Ah ? »

Il s'inquiète soudain de ce que cette infirmière va lui dire, panique à l'idée que Sam a peut-être décidé de ne pas venir le chercher, de le laisser se démerder. Il le mériterait, il le sait.

« Il prend le premier avion, poursuit l'infirmière, sans avoir conscience du soulagement qui envahit Dean.

- Vous lui avez dit que c'était pas grave ?

- Oui, au moins trois fois. » Il y a du rire dans la voix de l'infirmière. « Mais je ne suis pas sûre de l'avoir convaincu.

- Il s'inquiète toujours pour rien.

- Personne n'aime apprendre qu'un membre de sa famille est à l'hôpital. »

Dean s'abstient d'expliquer que Sam a plus de raison que la plupart des gens de craindre un coup de fil de l'hôpital.

« Bon, je vous laisse dormir. »

Une main légère se pose un bref instant sur son épaule, puis la porte se claque. Le voisin de chambre de Dean renifle bruyamment et marmonne quelque chose d'indistinct dans son sommeil. Dean s'endort.

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Quand Sam avait trois ans, il traversa une période où il répondait à tout par « non ». Quelle que soit la question, même s'il ne s'agissait pas vraiment d'une question, il fixait son interlocuteur de ses grands yeux noisette, faisait une moue butée, et énonçait un « non » ferme et décidé.

Dean s'en étonna auprès de son père, et celui-ci lui expliqua que tous les jeunes enfants passaient par cette phase. « Toi aussi, tu faisais ça au même âge », affirma-t-il, mais Dean resta toujours persuadé que son père se moquait de lui. Il était impossible qu'il ait été un jour aussi stupide.

Quand il s'ennuyait, Dean prenait un malin plaisir à poser toutes les questions qui lui passaient par la tête à son petit frère, à l'amener à se contredire en répondant invariablement « non » à tout.

« Tu m'aimes, Sammy ?

- Non. »

Sam ne leva pas les yeux de la feuille de papier qu'il crayonnait avec application. Dean ne comprit pas pourquoi il avait un pincement au coeur, tout d'un coup.

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Il est réveillé par une voix féminine, mais ce n'est pas la voix de l'infirmière au parfum de vanille. C'est une voix plus familière encore.

« Dean, réveille-toi.

- Jess ? »

Il ouvre les yeux. Ou plutôt, il essaie d'ouvrir les yeux. La paupière gauche ne s'ouvre pas du tout, parce que l'œil est couvert par quelque chose, mais une vive douleur le fait grogner avant qu'il puisse s'en empêcher.

« Dean ? Ça va ? »

À travers le voile des larmes qui ont emplies son œil droit, il reconnaît les mèches blondes et bouclées de sa presque belle-sœur qui dansent devant son visage.

« Où est Sam ? » demande-t-il, faisant de son mieux pour ne pas adopter un ton plaintif.

Un bruit de raclement au sol lui apprend que Jess a tiré une chaise pour s'asseoir à son chevet.

« Il parle au médecin. Qu'est-ce qui s'est passé ?

- Je me suis pris une branche dans l'œil, et j'ai un ulcère de la cornée, paraît-il. » Il reste silencieux un moment. « Est-ce que Sam est en colère ?

- À ton avis ?

- Est-ce que je dois m'attendre à son poing dans la figure ?

- Tu connais ton frère. Il va attendre que tu ailles mieux, mais pas trop pour que tu ne puisses pas t'enfuir, et là il te dira tes quatre vérités.

- Ouais. »

Dean referme son œil droit. Très bien, il peut supporter ça. C'est de bonne guerre, après tout.

« Mais à quoi tu pensais, Dean ? reprend Jess. Pourquoi tu n'as pas appelé pendant des semaines ? Pourquoi tu ne répondais pas à ses coups de fil ? Sam était dans tous ses états. Il va rater ses examens, si ça continue. »

C'est un coup bas, mais cela prouve que Jess commence à le connaître. Il ne sait pas comment répondre à la question, parce qu'il n'est pas sûr que la jeune fille soit en mesure de comprendre. Elle sait le secret des Winchester, maintenant, en connaît plus sur leur famille que quiconque n'étant pas chasseur – Dean ressent un pincement de regret quand il pense à Cassie – mais cela ne suffit pas.

« Je pensais que ça serait mieux pour lui, répond-t-il enfin.

- En quoi ça serait mieux pour lui de passer son temps à se demander si son frère est vivant ou mort ?

- Il aurait fini par ne plus y penser. C'est bien ce qu'il faisait, avant. » Ce n'est pas de l'amertume, dans sa voix, pas du tout. « C'est mieux pour la vie qu'il a choisie. Je ne peux que le freiner. »

Il n'ajoute pas, parce qu'il pense que cela ne ferait pas bon effet auprès de Jess, que c'est aussi la solution de facilité pour lui-même. Avoir de nouveau Sam avec lui pendant ces deux mois d'été, et devoir y renoncer encore une fois, cela a été plus douloureux qu'il ne l'aurait cru, même s'il savait que ce n'était que temporaire. Il en a assez d'avoir le sentiment qu'il a laissé une partie de lui en Californie, il veut retrouver l'engourdissement dans lequel il se complaisait l'année dernière, avant qu'il ne revoie Sam.

« Je ne crois pas que les choses puissent redevenir comme avant, Dean. » La voix de Jess est… triste, peut-être, et il se demande à quoi elle pense. « Mais bon, tu verras ça avec Sam. Moi, je me mêle pas de vos affaires. »

Il y a un appel d'air qui signale à Dean que la porte de la chambre s'ouvre.

« Dean ? »

Tiens, quand on parle du loup. Dean se redresse dans le lit d'hôpital, essaie d'avoir l'air suffisamment en forme pour faire oublier à son frère le pansement sur son œil.

« Salut, Sammy.

- Bon, j'ai vu le docteur, il m'a dit ce qu'il allait falloir faire, et j'ai ton ordonnance. » Le ton de Sam est absent, affairé. « On s'arrêtera en chemin à la pharmacie. Tu peux t'habiller tout seul, ou je t'aide ?

- Ok, je crois que je vais attendre dehors », intervient Jess.

Dean fait sortir ses jambes du lit, s'assoit sur le rebord, et fait un geste sec de la main dans ce qu'il pense être la direction de son frère.

« Trouve mes fringues, mais garde tes sales pattes pour toi.

- La cécité ne te rend pas plus aimable, en tout cas », réplique Sam avec acidité.

Dean sait à quel moment son frère a trouvé ses vêtements, parce qu'ils lui sont jetés à la figure. Il enfile son jean, ses chaussettes, sa chemise, tâtant les boutons du bout des doigts pour être sûr de n'en manquer aucun, et les coutures des vêtements pour éviter de les mettre à l'envers.

« Qu'est-ce qu'on va faire ? demande-t-il, un peu hésitant, sentant le regard de son frère sur lui même sans le voir.

- Comment ça qu'est-ce qu'on va faire ? On va à Palo Alto, bien sûr. Jess et moi, on est venu en avion, mais je sais que t'aimes pas ça alors on va revenir avec l'Impala. On va pas pouvoir faire tout le trajet dans la journée, alors il va falloir qu'on trouve…

- Ah, tu sais, t'es pas obligé de… Vous pouvez me déposer à un motel, et…

- Dean, l'interrompt Sam, tu crois vraiment que j'ai fait des heures d'avions pour te laisser moisir dans un motel pourri ? Non, tu reviens avec nous. »

C'est le ton sans appel de Sam. Par moments, Dean se dit que son frère est celui d'eux deux qui ressemble le plus à leur père. Au moins, il est maintenant sûr que Sam est furieux contre lui, mais cela ne semble pas avoir pour effet de l'éloigner de Dean, bien au contraire. C'est bien du Sam tout craché, se dit Dean, partagé entre irritation et affection. Toujours contrariant au possible.

Dean se laisse guider par son frère hors de l'hôpital, jusqu'à la voiture. Il y a un petit moment de confusion quand il faut choisir la place de chacun. Sam est au volant, par la force des choses, et même si cela fait grincer Dean des dents, il n'a pas vraiment d'arguments à opposer. Le problème est, qui de Dean ou de Jess doit prendre la place du passager ? Il n'est pas venu à l'esprit de Dean qu'il pouvait être reclus sur la banquette arrière de sa propre voiture, jusqu'à ce qu'il sente son frère, qui le mène par le bras, s'arrêter et placer une main sur la poitrine de Dean, fermement, comme pour l'empêcher de s'élancer vers l'Impala.

« Jess ? demande Sam, hésitant. Tu veux te mettre à l'avant ?

- Oh, je… Désolée, un réflexe. »

Dean comprend que Jess s'est spontanément dirigée vers la portière du côté passager. Sam ne bouge toujours pas, et ses deux mains ont agrippé le bras droit de Dean. C'est un statu quo, et Dean se dit que cette situation reflète parfaitement la raison pour laquelle les choses fonctionneraient mieux si Sam et lui prenaient des chemins différents. Puisqu'il faut bien que quelqu'un tranche, il dit :

« C'est pas grave, Jess, je vais me mettre à l'arrière.

- Dean, non, c'est ta voiture.

- Il n'y a pas de problème, je t'assure. Je crois que je vais essayer de dormir, de toute façon.

- Bon, si tu es sûr. »

Sam est soulagé, Dean le sait parce qu'il sent la tension de son corps qui disparaît. Il presse brièvement le bras de Dean, un geste silencieux de remerciement. Dean comprend que Sam et Jess sont toujours dans une période d'incertitude, où le moindre geste a une signification et un impact. Il est déjà admirable que la jeune fille ait accepté d'accompagner Sam et de perdre presque deux jours en avion et en voiture, alors la moindre des choses que Dean puisse faire, c'est bien de lui céder la place pour ne pas qu'elle ait l'impression d'être un simple bagage. Il doit bien ça à Sam, après avoir failli détruire l'existence que son frère s'était patiemment construite à Palo Alto.

Il s'installe sur la banquette arrière en repoussant les mains envahissantes de Sam qui ne cessent de vouloir encombrer son espace vital, et cherche à s'allonger dans une position relativement confortable. C'est peine perdue, car cela fait bien longtemps qu'il est trop grand pour s'étendre à l'arrière. Il somnole pourtant pendant presque tout le trajet, s'endort même complètement à un moment, car il manque l'instant où Sam s'arrête pour acheter ses médicaments à la pharmacie.

En même temps, il n'y a pas grand-chose d'autre à faire que de dormir. Sam met la radio, si doucement que Dean ne peut pas dire de quelle musique pourrie il s'agit. Sam et Jess échangent de temps à autre quelques phrases à voix basse comme pour ne pas le déranger, et Dean n'a jamais eu autant l'impression d'être sur son lit de mort depuis ce jour où, à dix-sept ans, un fantôme l'a balancé par la fenêtre et qu'il a bien failli y rester après une chute de deux étages. Sam avait passé des jours à son chevet, à pleurer sans discontinuer.

Quand ils doivent s'arrêter pour la nuit et prendre une chambre de motel, c'est reparti pour le jeu des chaises musicales. Faut-il prendre une ou deux chambres ? Sam et Dean ont toujours partagé une même chambre, mais Sam et Jess sont un couple, maintenant, et Dean… Dean ne veut pas être de trop.

« On prend deux chambres, propose-t-il, c'est mieux comme ça, je crois.

- Pourquoi ? demande Sam. C'est ridicule, de payer deux chambres. Je te rappelle qu'il n'y a pas de fraudes à la carte de crédit, cette fois.

- Si tu veux, c'est moi qui paye – enfin, ne paye pas.

- Non, c'est pas la peine. On prend une chambre avec deux lits, comme d'habitude, et Jess et moi on partage. Ça te va, Jess ?

- Oui, c'est bien comme ça. Et puis, c'est pas comme si c'était la première fois.

- Tout à fait. »

Ça sent le vécu, Dean n'a pas besoin de voir les regards que s'échangent sans doute le couple pour le savoir. Il ne discute pas plus, parce qu'il ne l'avouera pas, mais il n'a jamais réussi à s'habituer à dormir seul. La journée passée en voiture les a tous fatigués, alors ils ne restent pas éveillés assez longtemps pour qu'il y ait la moindre gêne à propos de leurs arrangements pour la nuit.

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Quand Sam avait dix ans, il y eut un moment où Dean et lui finirent par être trop grands pour dormir tous les deux à l'arrière de la voiture, les fois où leur père conduisait toute la nuit. Incapables de trouver une position qui soit confortable pour les deux, ils passaient leur temps à se pousser, se frapper, se disputer à voix basse, jusqu'à ce qu'un jour, leur père en ait assez.

« Bon, ça suffit, tous les deux ! Dean, tu viens à l'avant ! »

L'ordre eut pour effet de les faire taire tous les deux instantanément. Leur père se gara sur le bas-côté, et attendit avec impatience que Dean s'exécute. Les deux frères échangèrent un regard, et Sam se mit à pleurer.

« Arrête ton cinéma, Sam. »

Leur père n'avait jamais eu de patience pour les caprices. Dean se glissa sur le siège avant, et Sam s'arrêta de pleurer. Le reste du trajet se passa majoritairement en silence. De temps en temps, Dean tendait son bras à l'arrière, et cherchait à tâtons la jambe de son frère pour signaler sa présence en la frappant doucement du poing. Sam filait un coup de pied au siège de Dean en retour. Parfois, ça dégénérait et leur père devait se mettre en colère.

À partir de ce jour, ce fut John et Dean à l'avant, et Sam à l'arrière, sauf quand l'un d'eux était blessé. Dean regardait de temps en temps dans le rétroviseur à l'avant, et ils s'échangeaient des grimaces à l'insu de leur père, mais ça n'était jamais pareil.

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Le lendemain matin, ils arrivent à Palo Alto, juste à temps pour que Sam aille en cours. Sam hésite à partir, mais Jess met rapidement fin à ses tergiversations.

« Sam, va en cours, tu as suffisamment manqué comme ça. Je reste avec lui.

- Hé ! proteste Dean. J'ai plus dix ans, j'ai pas besoin de baby-sitter. Et même à dix ans, j'avais pas de baby-sitter.

- Ouais, je m'en souviens, fait Sam. À dix ans, tu étais responsable de moi. »

Il y a une pointe d'amertume, dans la voix de son petit frère, que Dean se retient de relever. Il sait bien ce que Sam pense de leur enfance, de la manière dont leur père les a élevés. Le sujet ne peut que les pousser à se disputer, car leurs avis divergent tellement qu'ils ne pourront sans doute jamais se rejoindre. Jess les sauve d'un silence gênant en intervenant :

« Dean, ça ne me gêne pas, je n'ai pas cours cette après-midi, de toute manière. Et j'ai du boulot. Avec ou sans toi, je serais restée ici. »

Dean entend des bruits de baiser, puis Sam file en coup de vent.

« Soyez sages, tous les deux ! » lance Sam, avant de claquer la porte, laissant Dean et Jess seuls tous les deux.

Dean est assis sur le canapé du salon, là où son frère l'a laissé, et il réalise que c'est la première fois qu'il est seul avec la petite amie de son frère. Il se sent brusquement gêné, et s'il avait pu, s'il avait deux yeux en état de marche, il aurait trouvé un prétexte pour se barrer d'ici vite fait. Ce n'est pas qu'il n'apprécie pas Jess, c'est une fille adorable. Plus encore, Sam l'aime, et elle aime Sam, et Dean sait parfaitement au fond de lui qu'elle est la meilleure chose qui aurait pu arriver à son frère.

Il pose la main à côté de lui sur le canapé, et tâte les coussins pour vérifier que rien n'encombre l'espace, puis il étend ses jambes et s'allonge.

« Tu as besoin de quelque chose ? demande Jess. Je ne sais pas, tu veux… à boire ?

- Ben, s'il reste une bière dans le frigo, je dis pas non.

- Ok, je te ramène ça. »

Jess quitte la pièce, et revient promptement, prend Dean par le poignet et met la bouteille dans sa main. Il referme les doigts sur le verre froid, mouillé par la condensation.

« Merci. »

La main de Jess se pose un instant sur son épaule, puis Dean entend le bruit de ses pas s'éloigner. Un sentiment de culpabilité envahit Dean tendit qu'il décapsule la bouteille et porte prudemment le goulot à ses lèvres. Jess a toujours été sympa avec lui. Même quand il sentait qu'elle se méfiait de lui – et elle avait toutes les raisons du monde de le faire – elle ne l'a jamais traité avec froideur ou mépris. Il essaie de lui rendre la pareille, mais n'arrive pas à être naturel, car la vérité, laide et honteuse, c'est qu'il est dévoré par la jalousie.

Sam a toujours été à lui, depuis le jour où leur père a déposé le bébé dans ses bras et lui a demandé de fuir la maison en flammes. Il l'a nourri, lavé, habillé, mouché. Il lui a appris à faire ses lacets, à monter à vélo, à conduire. Il l'a réconforté quand il faisait des cauchemars, l'a défendu quand il se faisait harceler à l'école, a répondu à ses questions sur la sexualité, même les plus embarrassantes. Mais maintenant ce n'est plus avec lui que Sam veut vivre, il n'est plus au centre de son existence, et c'est normal, c'est le cours ordinaire des choses.

Putain, ce que la vie peut être injuste.

Il renverse la tête pour avaler une grande gorgée de bière, mais il déglutit trop vite et finit par s'étouffer. Il tousse et crachote, essaie de reprendre sa respiration pour partir dans une nouvelle quinte de toux, jusqu'à ce que Jess rapplique, alertée par le bruit.

« Hé, Dean, ça va ?

- Oui… ça va… » Il agite inutilement la main dans les airs, pour faire signe que tout va bien. « Pas de… problème. »

Il inspire doucement, et sa gorge l'irrite un peu, mais au moins il a arrêté de tousser convulsivement.

« Fais un peu attention. » La voix de Jess est maintenant amusée. « Ton frère m'arracherait les yeux s'il t'arrivait malheur quand je suis censée te surveiller.

- Très drôle. J'ai avalé de travers, c'est tout. Désolé de t'avoir dérangée.

- C'est rien. Je laisse la porte ouverte, tu m'appelles si tu as besoin de quelque chose, d'accord ?

- Ouais, d'accord. »

L'après-midi traîne en longueur. Sans moyen de consulter l'heure, le temps lui semble être un chewing-gum qui s'étire sans fin, en longs filaments caoutchouteux. Ce n'est pas la première fois qu'il est immobilisé par une blessure récoltée lors d'une chasse, mais d'ordinaire, ses deux distractions favorites sont regarder la télé, et se masturber. Pour des raisons évidentes, ni l'une ni l'autre ne sont en option aujourd'hui.

Il se repasse dans la tête toutes les chansons qu'il a sur cassette, chantonne à voix basse et marque le rythme sur le bord du canapé.

Say your prayers little one, dont forget, my son, to include everyone, tuck you in, warm within, keep you free from sin, till the sandman he comes…

Il finit par se lasser, et l'ennui se met progressivement à lui bouffer le cerveau. Son œil ne lui fait presque plus mal, si sa paupière ne bouge pas et qu'il ne tente pas d'ouvrir l'autre œil, et le fait de se sentir relativement en forme rend l'immobilité forcée encore plus insupportable. Il n'ose pas se lever pour marcher un peu, parce qu'il ne connaît pas suffisamment l'appartement de Sam et de Jess pour le parcourir dans le noir.

Il glisse la main dans la poche de son jean pour en sortir son portable, le passe d'une main à l'autre, joue un peu avec les touches même s'il ne voit pas ce qu'il fait. Il est très fortement tenté d'appeler Sam pour lui demander quand il revient, comme un enfant impatient. Cela ne remonterait certainement pas sa côte auprès de son frère, mais Dean s'ennuie tellement que même Sam qui pique une crise serait une distraction bienvenue.

Il est prêt à céder à la tentation, et au diable les conséquences, quand on frappe à la porte.

« J'arrive ! »

Les pas précipités de Jess se dirigent vers l'entrée, et Dean quitte sa position avachie pour se redresser dans le canapé, vaguement inquiet. Il ne craint pas tellement un danger quelconque, non ; il craint plutôt une visite parfaitement humaine. Il n'a vu encore aucun des amis de Sam, bien que cela fasse presque un an qu'ils ont repris contact tous les deux, et il ne veut pas que la première rencontre se fasse dans ses conditions. Il ne veut voir personne d'étranger tant qu'il ne peut pas vraiment les voir.

Il tend l'oreille et écoute ce que se racontent les voix à la porte d'entrée.

« Becky ! » s'exclame Jess, d'une voix un peu trop aigue pour être parfaitement sincère. « Salut ! Qu'est-ce que… tu fais là ? Je veux dire, tu as besoin de quelque chose ?

- Je suis venue voir si vous étiez revenus. Vous êtes partis si précipitamment, et impossible de vous joindre ces deux derniers jours. Tout va bien ?

- Oui, oui, tout va bien. Sam est en cours. Moi, je bosse.

- Où vous étiez partis ?

- Euh, eh bien… » Jess balbutie, se demandant probablement ce qu'elle peut dire. Dean décide d'intervenir avant qu'elle ne s'emmêle les pinceaux – il la connaît maintenant suffisamment bien pour savoir qu'elle n'est pas taillée pour le mensonge.

« C'est à cause de moi », lance-t-il, assez fort pour être sûr que les deux jeunes filles l'entendent. Il se met debout, ne gardant qu'une main sur le dos du canapé comme point de repère.

Il ouvre brièvement l'œil droit, juste le temps d'apercevoir de longs cheveux d'un blond presque blanc, et le referme aussitôt quand la douleur transperce son œil gauche.

« Euh, bonjour ? salue la jeune fille, Becky, suffisamment polie pour garder pour elle le « qui êtes-vous ? » qui lui brûle sans doute les lèvres.

« C'est…, hésite Jess.

- Dean Winchester, la devance Dean, tendant une main devant lui à l'aveuglette.

- Dean… ? » Une main fine serre celle de Dean. « Oh mon Dieu ! Vous êtes le frère de Sam ! Oh mon… J'arrive pas à y croire, c'est…

- Ben ça, je m'attendais pas à tant d'enthousiasme.

- Désolée, c'est juste que… On ne vous a jamais vu, et Sam et Jess sont toujours restés très vagues à votre sujet, et… On avait fini par se demander si vous existiez.

- Comme vous pouvez le constater, je suis tout ce qu'il y a de plus réel. »

Il se rassoit, prudemment pour être sûr qu'il ne pose pas ses fesses dans le vide. Il sent le canapé bouger et il sait que Jess et Becky se sont assises également.

« Alors, commence Becky, incapable de contenir sa curiosité. Jess m'a dit que vous étiez… une sorte de chasseur de prime ?

- Oui, on peut dire ça.

- Et… si vous me permettez, qu'est-ce qui est arrivé à votre œil ?

- Oh. » Il porte la main à son œil, faisant mine d'être étonné d'y trouver un pansement. « Un accident ridicule, je me suis pris une branche d'arbre dans l'œil. J'ai un ulcère de la cornée.

- Sam et moi on est allé le chercher, explique Jess. C'est pour ça qu'on était parti. Il va rester avec nous le temps que…

- Je ne reste pas très longtemps, intervient Dean. Dès que j'arrive à ouvrir les yeux, je suis parti.

- Sam ne va pas être d'accord.

- Sam sera soulagé de me voir partir.

- Comment peux-tu dire ça ! » crie Jess d'une voix stridente.

Le soudain éclat laisse Dean bouche bée. Il repasse la conversation dans sa tête, mais il ne parvient pas à déterminer à quel moment il a mis les pieds dans le plat.

« Je suis désolée, s'excuse Jess d'une voix plus douce. Désolée. Becky, merci d'être passée, mais… »

Becky sait apparemment quand elle n'est plus désirée, parce que Dean la sent se lever.

- Je vais vous laisser, oui. Vous devez être fatigués. Ravi de vous avoir rencontré, Dean.

- Ouais, moi aussi. Vous pourrez dire au reste des amis de Sam que j'existe bel et bien. »

Becky rit, puis elle est partie. Dean et Jess reste un moment silencieux, assis chacun à un bout du canapé.

« Je suis désolée, répète Jess. De m'être énervée.

- Y a… pas de souci, si je m'effondrais dès qu'on me crie un peu dessus, j'aurais pas survécu bien longtemps. Mais j'ai pas trop compris ce qui s'est passé. Va falloir m'expliquer.

- Je dois être fatiguée. On a passé tout hier et aujourd'hui en voiture. Vous avez peut-être l'habitude, mais pas moi. Et puis…

- Et puis ?

- Je te comprends pas. Ça fait un moment que je vous observe, Sam et toi, et s'il y a une chose dont je suis sûre, c'est que Sam t'adore. Je veux dire, si on l'avait appelé pour lui dire que tu avais été parachuté par erreur en Amazonie, la première chose qu'il aurait faite, ça aurait été une recherche Google 'Comment survivre dans la forêt amazonienne ?' »

Dean ne peut s'empêcher de rire. Il voit ça d'ici. Un vrai boy scout, son petit frère, même si ce qu'ils ont connu de plus proche d'une activité de boy scout était les fois où leur père essayait de les perdre en forêt pour affûter leur sens de l'orientation.

« Et puis, poursuit Jess, élevant un peu la voix, il aurait fait son sac, et serait parti sans se poser plus de question. Alors… je prétends pas comprendre votre relation, ou la vie que vous avez menée, mais je sais au moins ça. Tu ne peux pas dire que Sam voudrait te voir partir, parce que ce n'est pas vrai. Il est tellement heureux quand tu es là. »

Elle se tait, légèrement essoufflée par sa diatribe passionnée. Dean lui sourit tristement.

« C'est à mon tour d'être désolé. Sam et moi, on est pas un cadeau, n'est-ce pas ? »

Elle rit comme si elle avait plutôt envie de pleurer.

« Disons que vous me rendez un peu dingue. »

Il perçoit un froissement de tissu signalant qu'elle est sur le point de se lever.

« Avant de retourner travailler, l'arrête-t-il, est-ce que tu peux me rendre un service ?

- Oui, bien sûr.

- Est-ce que tu peux aller voir dans la boîte à gant de l'Impala, et me ramener la boîte avec des cassettes dedans ? Et dans mon sac j'ai un vieux walkman…

- Oh, pardon ! Bon sang, je suis désolée, j'y avais même pas pensé ! Tu as dû t'ennuyer à mourir.

- Si on arrêtait de s'excuser pour la journée ? »

Elle s'approche de lui, si près que c'en est un peu inconfortable, et il se raidit instinctivement. La main qui ébouriffe ses cheveux le fait presque sursauter.

« Hé ! » proteste-t-il, mais les bruits de pas lui indiquent qu'elle est déjà sortie de la pièce.

--

Quand Sam avait douze ans, la chose qu'il voulait le plus au monde était une paire de jumelles. Pour observer les oiseaux. Il passait son temps le nez en l'air, à fixer le ciel des yeux, mais ce n'était jamais suffisant. Il voulait pouvoir les toucher du doigt, en quelque sorte. Dean ne cessait de se moquer de ce passe-temps bizarre, mais il passa pourtant un mois à tondre toutes les pelouses du quartier dans l'espoir que pour Noël, il pourrait offrir des jumelles à son petit frère.

Il finit par gagner suffisamment d'argent pour en acheter une paire. Pas les plus belles, mais du bon matériel quand même, lui assura le vendeur.

Il attendit Noël avec plus d'excitation qu'il n'en avait ressenti depuis des années, tellement il était impatient de voir la joie illuminer le visage de Sam. La veille de Noël, il fut pris de panique parce qu'il n'arrivait plus à mettre la main sur le paquet.

Il le trouva dans les mains de son père.

« Qu'est-ce que c'est que ça, Dean ?

- C'est… » Son cœur se mit à battre, parce que soudain il n'était pas sûr qu'il n'avait pas enfreint une obscure règle Winchester. « C'est pour Sam, Papa. C'est des jumelles. »

À la surprise de Dean, son père sourit.

« C'est vrai qu'il nous a beaucoup cassé les oreilles avec ça, ces derniers temps. »

Il rendit le paquet à Dean, et le moment venu, quand Dean offrit à Sam son cadeau, ce fut encore mieux qu'il l'avait imaginé.

--

L'inactivité n'a jamais été le fort de Dean, et tant qu'il ne peut pas voir, il n'y a vraiment pas grand-chose qu'il puisse faire, à part écouter de la musique à longueur de journée. Sam lui achète un i-pod, et dans un premier temps Dean geint et proteste, parce qu'il n'a pas besoin d'un de ses bidules électroniques qui se détraquent comme un rien, jusqu'à ce qu'il se rende compte que c'est en fait assez pratique de pouvoir charger plusieurs CDs dans un seul appareil.

Il se débarrasse de son pansement, mais il se passe encore deux jours avant qu'il puisse ouvrir les yeux sans avoir mal. La prise de son traitement est un vrai calvaire : même si ouvrir son œil blessé n'était pas si douloureux, le simple fait de devoir mettre quelque chose dans l'œil lui serait pénible. Sam et Jess sont obligés de s'y atteler à deux, Sam le maintenant immobile, et Jess administrant les gouttes.

Une fois qu'il peut rouvrir les yeux, il se dit qu'il devrait s'en aller. Il y a encore un voile blanc qui gêne la vision de son œil gauche, et la lumière le blesse, mais il a déjà conduit dans des états bien pire que celui-là. Quand il dit cela à Sam, bien sûr, son frère explose.

« Je m'en fous que tu sois complètement inconscient en temps normal ! Je vais pas te laisser repartir alors que t'es encore à moitié aveugle, putain !

- Ah ouais, qu'est-ce que tu vas faire ?

- Je sais pas, peut-être t'attacher à ton lit, qui sait ? Tu devrais faire gaffe, et surveiller tes arrières! »

C'est souvent Jess qui intervient dans ses moments. Pas physiquement, elle n'est pas assez dingue pour s'interposer entre eux, mais elle les distrait, avec quelque chose qu'elle a préparé à manger, une course qu'elle envoie Sam faire, une blague crue qui les laisse bouche bée. Elle détourne leurs esprits de la tension qui ne les quitte pas, des problèmes qui ne sont toujours pas résolus, et ça marche, jusqu'à la prochaine fois.

Finalement, Dean reste, et peu à peu, une routine assez confortable s'installe. Le plus déconcertant, ce n'est pas de vivre avec Sam, même s'il est vrai que Sam n'est pas tout à fait le même à Palo Alto que quand ils sont sur les routes tous les deux. Non, il s'en aperçoit rapidement, le plus déconcertant est de vivre avec une fille. Voilà une chose qui ne lui était jamais arrivée. Dans la salle de bain, il y a au moins une dizaine de produits alignés sur l'étagère fixée sous le miroir. Il faut qu'il se souvienne de rabattre la cuvette des toilettes, et de ne pas laisser traîner ses sous-vêtements, et d'un tas d'autres choses auxquelles il ne pense pas d'ordinaire.

Et puis au bout d'un certain temps, Dean constate un changement dans le comportement de Jess. Ce sont de petites choses, qu'il ne remarquerait sans doute pas s'il ne s'ennuyait pas autant. Elle ne se maquille plus systématiquement quand elle est à l'appartement. Il la voit parfois mal coiffée, mal habillée, les mèches blondes en désordre ou attachées n'importe comment, portant des jupes, des jeans et des t-shirts décolorés ou élimés, pas souvent, mais suffisamment pour que ça le frappe. C'est comme ça qu'il réalise que toutes les filles qu'il a connues, il ne les a jamais vraiment vues au naturel, et il n'est pas sentimental, mais ça lui fait un drôle de pincement au coeur.

« Des fois, je me dis que ça doit être stressant d'être une fille », déclare-t-il pensivement à Sam, qui se contente de le regarder en clignant des yeux d'un air hébété pendant un moment, avant de hausser les sourcils.

« C'est ta nouvelle conscience féministe qui parle ?

- Quoi ? De quoi tu parles ?

- Non, rien. Rien du tout. »

Sam a un sourire goguenard, et Dean fronce les sourcils, se demandant quelle est la blague à ses dépens. Puis il hausse les épaules, car au fond, peu importe. Il est au-dessus de ça, voyons.

Il ne fait quasiment rien de ses journées, reste cloîtré dans l'appartement, sans voir personne d'autre que Sam et Jess – ainsi que leur proprio, un jour, mais il vaut mieux oublier ce mec libidineux qui déshabillait Jess des yeux. Pourtant, il n'a pas envie de partir. Parce que la liberté de suivre la route sans jamais en trouver le bout, le ronronnement du moteur de sa voiture, chasser, tuer, sauver des gens, tout ce qui fait sa vie, cela lui manque, bien sûr, mais il a ici quelque chose qu'il ne peut plus avoir ailleurs. Il a Sam.

« J'ai besoin de toi », lui annonce Sam un jour, alors que ça fait presque une semaine qu'il est à Palo Alto.

« Des conseils pour ta vie sexuelle ?

- Non, je me débrouille très bien, merci. »

Hé. Il adore quand Sam prend cet air pincé.

« Bon, qu'est-ce que tu veux ? »

Sam se passe la main dans les cheveux, et… il rougit ? Dean sent son intérêt se réveiller.

« Sammy, ne me fait pas languir. Qu'est-ce qu'il y a ?

- Eh bien… J'ai l'intention de… J'aimerais bien… Enfin, voilà, je vais demander Jess en mariage. »

Ce n'est pas comme si cette annonce était parfaitement inattendue. Tout le monde peut voir à quel point c'est sérieux entre Jess et Sam. Pour Dean qui vit avec eux depuis près d'une semaine, ça saute aux yeux.

Sois heureux, sois heureux, se répète-t-il. C'est bien ce que vous êtes censé ressentir, n'est-ce pas, quand votre frère vous annonce qu'il va se marier. Alors pourquoi son cœur tambourine dans sa poitrine comme ça ? Pourquoi ne peut-il pas s'empêcher de penser que Sam et Jess vont bientôt former une famille tous les deux, tandis que lui aura quoi, un père absent parti Dieu sait où faire Dieu sait quoi ? Quel genre de putain d'égoïste faut-il être pour se dire ça ?

« Dean ?

- Oh, ben, félicitations, Sammy. Félicitations.

- C'est pas encore fait. Garde tes félicitations pour quand elle aura dit oui.

- Elle va dire oui, crois-moi. J'ai vu la manière dont cette fille te regarde. Mais je vois pas très bien où j'interviens. Je suis quasiment sûr que tu es censé la demander en mariage tout seul comme un grand.

- J'ai pas besoin de toi pour la demande en mariage, idiot. Je voulais… que tu viennes avec moi pour… choisir la bague de fiançailles.

- Hein ? Pourquoi moi ? J'y connais rien en bague de fiançailles, moi. Tu ferais pas mieux de demander à une de tes amies filles ?

- Je veux que ce soit toi qui viennes avec moi. Oh, et puis tu m'emmerdes, prends ta veste, et ne discute pas. T'es enfermé ici depuis bientôt une semaine, tu dois sortir un peu prendre l'air.

- Je risque pas de prendre beaucoup l'air si on fait le tour des bijouteries. »

Mais Sam est allé chercher sa veste, et la lui jette à la figure. Dean soupire, fouille dans son sac pour trouver ses lunettes de soleil, et suit son frère.

La vérité, c'est que ni l'un ni l'autre ne s'y connaissent vraiment en bijoux, et encore moins en bagues de fiançailles. Dean est presque sûr que la seule fois où il est entré dans une bijouterie, c'est parce qu'il avait un rendez-vous avec l'une des vendeuses. Ce qui le surprend, c'est que son frère ne semble pas avoir plus d'expérience.

« Tu vas pas me dire que t'as jamais offert de bijoux à Jess ?

- Ben elle est pas trop bijoux, en fait. Je lui ai acheté des boucles d'oreille, une fois. Mais là, une bague de fiançailles, on joue carrément pas dans la même cour.

- Ouais, je veux bien te croire. »

Ils passent presque deux heures à errer dans les rues en regardant subrepticement à travers les vitrines des bijouteries qu'ils rencontrent sur leur chemin. On est bien avancé dans l'automne, mais le soleil brille avec entrain, et bientôt, l'œil de Dean commence à le faire souffrir en dépit de ses lunettes de soleil.

« Euh, Sam, ça serait bien si tu te décidais à entrer dans l'antre de la bête.

- Quoi ? Quelque chose ne va pas ? »

Dean fait un vague geste de la main en direction de ses yeux.

« Oh, tu as mal à ton œil, comprend Sam. Tu veux qu'on rentre ?

- Non, non. Juste qu'on aille dans un endroit où il y a moins de lumière. Comme… une bijouterie. Oh, mais c'est pas là qu'on doit aller, d'ailleurs ? Dis, ça tombe bien, non ? »

Sam le frappe brutalement à l'épaule.

« Oh, c'est bon, arrête de te foutre de ma gueule, et avance. »

Ils entrent dans la première bijouterie qu'ils croisent. La boutique est vaste et rafraîchie par l'air conditionné. Des vitrines sont disposées un peu partout, éclairées de l'intérieur par des lumières artificielles qui font briller les bijoux de milles feux.

Ils font quelques pas, dont le son est étouffé par la moquette épaisse.

« Je peux vous aider ? »

Dean tourne la tête. Un type en costard vient de se matérialiser sur sa gauche, dans la partie de son champ de vision qui est encore voilée. L'homme détaille brièvement les deux frères du regard, mais s'abstient de commenter leurs tenues négligées qui jurent avec les lieux.

« Euh, ben, bredouille Sam. Je cherche une bague, en fait. Pour ma petite amie. Mais pas n'importe quelle bague, vous voyez, je cherche une bague de fiançailles. Pour la demander en mariage. »

Pour un peu Dean se marrerait, de voir son petit frère d'ordinaire si éloquent réduit à des bafouillages. Le vendeur les conduit à une vitrine.

« Vous voyez quelque chose qui vous plait ? »

C'est parti pour quelques tours de manège. Cela se passe comme ça : Sam pointe du doigt une bague, le vendeur la sort, et Sam l'examine un moment, avant de demander son avis à Dean, avec des regards éperdus et en se mordillant nerveusement la lèvre.

Dean se contente au début de hausser les épaules et de marmonner des commentaires indistincts. Franchement, à ses yeux, ce ne sont que des anneaux avec des machins brillants dessus. Mais Sam lui lance des regards désapprobateurs et fronce les sourcils, alors Dean essaie de faire un effort. Pour être honnête, ces bagues ne sont pas exactement pareilles. Les anneaux n'ont pas tous la même forme, l'or n'a pas toujours la même couleur, les pierres ne sont pas taillées de la même manière. Il se concentre, regarde chaque modèle, pense à Jess, et essaie de faire coïncider les deux visions.

Ils arrivent à réduire la sélection à deux modèles.

« Qu'est-ce que t'en pense ? demande Dean. C'est ta copine, c'est à toi d'avoir le dernier mot.

- Eh bien… » Sam jette un regard en coin au vendeur, qui hoche la tête.

« Je vous laisse réfléchir.

- Merci, murmure Sam.

- Alors ? » demande Dean, une fois que le vendeur s'est suffisamment éloigné.

Sam se frotte le front avec la paume de la main.

« J'hésite. Parce que celle qui me plaît le plus, c'est aussi la plus chère.

- C'est une bague de fiançailles, Sam, c'est pas le moment de jouer les radins.

- Oui, mais… Le prix est un peu au-dessus du budget que je m'étais accordé. Tu crois que je pourrais faire un emprunt à la banque, et…

- Holà, je t'arrête tout de suite. » Dean joint le geste à la parole, et plaque une main sur la poitrine de son frère. « Je vais te le prêter, cet argent.

- Hein ? Mais tu… n'as pas d'argent.

- Si j'en ai. De l'argent que j'ai gagné au billard. Je n'ai pas encore eu l'occasion d'en profiter, parce que je me suis pris une branche dans l'œil, et… Tu connais la suite de l'histoire.

- Dean, non, je… C'est gentil, mais non.

- Sam, regarde- moi. » Dean prend son frère par les épaules. « Qui suis-je ?

- Euh… C'est une question piège ?

- Mais non. Allez, qui suis-je ?

- Tu es… Dean. Tu es mon frère.

- Voilà, tout à fait. Et les frères ont le droit de se prêter de l'argent, non ? Surtout pour quelque chose d'aussi important. Tu me rembourseras. Si tu ne le fais pas, tu sais que je débarquerais une nuit avec ma batte de base-ball. »

Le coin des lèvres de Sam s'incurve, d'abord hésitant, puis jusqu'à former un franc sourire.

« Ok, c'est bon. J'accepte. » Il se tourne en direction du vendeur, qui s'est placé diplomatiquement à quelques mètres d'eux. « On a fait notre choix. »

Ils quittent la boutique avec une petite boîte que Sam serre précautionneusement dans ses mains. Ils se sont presque ruinés dans cette affaire, mais Dean voit le sourire plaqué sur les lèvres de son frère, comme un matin de Noël, et il se dit que ça en valait la peine.

--

Quand Sam avait quinze ans, il se trouva une nouvelle passion : la guerre de Sécession. Comme à chaque fois qu'il se prenait d'intérêt pour quelque chose, cela consumait tout son temps. Il empruntait des montagnes de livres à la bibliothèque, et quand il n'avait pas la tête dans ses bouquins, il en parlait sans arrêt. Matin, midi, et soir. Leur père avait la capacité de se couper complètement du babillage de Sam, alors c'était surtout Dean qui en faisait les frais.

« Tu savais que le Kentucky avait été l'Etat le plus divisé par la guerre ? John J. Crittenden était un sénateur du Kentucky et il a eu bien du mal à prendre parti. Il avait deux fils, qui ont tous les deux servis comme généraux, mais dans des camps opposés. T'imagine, Dean ? Si on se battait tous les deux dans des camps différents ? »

Dean imaginait très bien, et il en avait la nausée.

« Tu peux arrêter de raconter des trucs horribles ? »

Sam le regarda gravement, et parfois Dean avait du mal à se rappeler qu'il n'avait que quinze ans.

« Mais ça peut arriver, tu sais. On ne peux jamais savoir ce qu'on ferait dans une situation pareille. »

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Au final, Sam foire un peu sa demande en mariage. Il fait tomber la petite boîte, qui s'ouvre, laisse échapper la bague, laquelle roule par terre jusqu'aux pieds de Jess, et là, évidemment, le secret est éventé. Il ne reste plus à Sam, penaud, qu'à demander à sa petite amie si elle veut bien l'épouser bien qu'il ne soit pas foutu de faire une demande en mariage dans les règles de l'art. Elle rit de sa maladresse, avec des yeux qui brillent, le serre dans ses bras et l'embrasse, et pour la première fois depuis qu'il est chez eux, Dean se sent de trop.

Cela le fait réfléchir. Il envoie Sam et Jess au restaurant ce soir-là, reste seul à l'appartement, et il médite, allongé sur le dos. C'est au cours de cette soirée qu'il décide qu'il est temps pour lui de s'en aller.

Le lendemain, Sam et Jess veulent organiser chez eux une petite fête pour annoncer la nouvelle à leurs amis.

« Dean, ça ne te dérange pas ? » demande Jess, en l'observant tête penchée comme pour le prendre en flagrant délit de mensonge.

Il hausse les épaules.

« C'est votre appartement. Et vos fiançailles. Je n'ai pas vraiment d'objections à faire.

- Comme ça tu auras l'occasion de rencontrer nos amis. Il serait temps, ils se posent des milliers de questions à ton sujet.

- Je meurs d'impatience. »

Sam l'oblige à mettre la main à la pâte pour faire le ménage et préparer le petit appart encombré à recevoir du monde. Dean grommelle un peu, pour la forme, mais en réalité, c'est assez amusant. Sam et lui se lancent des défis, à celui qui sera le plus rapide et le plus efficace, et c'est presque comme quand Sam était petit, et que Dean transformait les entraînements en jeu pour le motiver.

Les invités débarquent en début de soirée, et Dean travaille son plus beau sourire pour les accueillir. Il sait être charmant, quand il veut, et il ne veut pas que Sam ait à s'excuser au nom de son frère.

Il reconnaît Becky, à sa voix et à ses longs cheveux d'un blond pâle. La jeune fille salue Dean avec chaleur, comme s'ils étaient des amis de longue date. Elle est accompagnée d'un jeune homme brun, qui se présente comme son frère Zach, et d'une petite blonde aux grands yeux d'un bleu très clair.

« Karen », se présente-t-elle en tendant sérieusement la main à Dean pour qu'il la serre. « Sam nous a beaucoup parlé de vous.

- Vraiment ? » Dean jette un coup d'œil à Sam, qui rougit. « Je ne crois pas, non. »

Karen esquisse un sourire de ses lèvres pâles dépourvues de rouge à lèvre.

« D'accord, disons que Jess nous a beaucoup parlé de vous. Je crois pourvoir dire que nous sommes tous très curieux à votre sujet.

- Ah. Cool. »

La jeune fille s'éloigne pour aller parler à Jess, et Dean en profite pour glisser à l'oreille de son frère :

« Elle est flippante, cette fille.

- Attends un peu avant de la juger, répond Sam à voix basse. Elle est toujours comme ça avec les étrangers, mais en réalité, elle est très sympa. » Il fait une pause. « Quand on la connaît. »

Débarque ensuite un trio de jeunes hommes – Matt, Brian, Charlie ; Dean prend bien soin d'enregistrer leurs noms, comme de jolis galets rangés dans une boîte sous son lit. Deux d'entre eux sont grands et blonds comme un duo de Vikings, pas tout à fait aussi grands que Sam, mais plus que Dean, et ils se ressemblent tellement que Dean croit au début qu'ils ont un lien de parenté.

« Non, le détrompe Sam. Ils sont amis d'enfance, c'est tout. Je sais pas, peut-être qu'ils ont déteint l'un sur l'autre avec les années.

- Nous on a pas tellement déteint l'un sur l'autre, pourtant.

- Ouais, c'est vrai. »

Jess est à quelques mètres d'eux, en pleine discussion avec les filles, mais elle se tourne et leur lance « Ah, vous croyez ça, vous deux ? », avec un air que Dean qualifierait… d'énigmatique, à défaut d'un meilleur terme. Les deux frères échangent un regard, haussent les épaules, et décident qu'elle n'a pas bien dû entendre ce qu'ils se disaient.

Le troisième larron est petit, roux, et surexcité. À peine entré dans l'appartement, il se jette sur Dean.

« Dean ! » Il lui applique une claque retentissante sur l'épaule, et Dean doit se retenir de lui attraper le bras et de le lui tordre dans le dos. Ils ont pas gardé les cochons ensemble, merde. « Bon sang, mon vieux, c'est toi qui a cette superbe Chevy Impala de 1967, n'est-ce pas ? »

Dean se détend un peu. Parler voitures est un sujet sans danger, alors il se lance dans une conversation animée avec le garçon – Charlie.

Sam et Jess attendent que tout le monde soit réuni autour de la table, dans l'attente du dîner, pour faire l'annonce de leurs fiançailles. Les cris de joie, les claques dans le dos et les étreintes pleuvent, et encore une fois Dean se sent curieusement détaché de la scène, comme s'il regardait un film à la télé. Il essaie de quitter la pièce discrètement, mais malheureusement, rien n'échappe jamais à Sam. Il rattrape Dean dans le couloir.

« Hé, Dean, ça va ?

- Oui, oui. Je voulais juste prendre un peu l'air.

- Désolé pour tout ça. Je sais que ce genre de réunion, c'est pas trop ton truc…

- Non, ça va. Tes amis sont sympas. »

Sam se fend d'un sourire qui pourrait éclipser le soleil.

« C'est vrai ? Cool, je suis content que tu les aimes bien.

- C'est bien que j'ai pu les voir au moins une fois. »

Sam fronce les sourcils.

« Comment ça « au moins une fois »? »

Dean prend une profonde inspiration.

« Sam… Je vais m'en aller. Sans doute demain.

- Ok. Ton œil va mieux ?

- Oui, je vois presque normalement. Mais Sam… Ce que je veux dire, c'est que je m'en vais pour de bon. Je ne reviendrai pas ici. Je crois qu'il vaut mieux… pour nous deux… qu'on se dise au revoir. Définitivement. »

Seigneur, c'est encore plus difficile à dire qu'il ne l'aurait cru. Il ferme les yeux un moment, parce que c'est ça ou se mettre à chialer comme un gosse, et quand il les rouvre, Sam le plaque violemment contre le mur.

« Espèce d'enfoiré !

- Sam, écoute…

- Non, toi, écoute ! Comment peux-tu dire ça, comment oses-tu dire ça, après tout ce qu'on a vécu cette année !

- Sam ? »

C'est Jess. Elle et les autres sont arrivés sans que les frères ne le remarquent, et ils les regardent tous maintenant d'un air déconcerté.

« Qu'est-ce qui se passe, Sam ? »

Dean répond à la place de son frère.

« Je m'en vais demain, Jess.

- Euh, très bien…

- Pour toujours, intervient Sam, quasiment hystérique. Tu te rends compte, après tout ce qui s'est passé, il a le culot de…

- Calme-toi, Sam. » Elle s'est approchée et pose une main apaisante sur son épaule. Elle sourit d'un air narquois. « Tu vas faire peur aux invités. »

Les invités, en effet, regardent Sam comme s'ils le voyaient pour la première fois. Ils ne l'ont sans doute jamais vu dans cet état, en tout cas. Sam répond à la demande de Jess en lâchant Dean et en s'écartant de lui. Dean recule d'un pas.

« Je vais faire un tour », annonce-t-il.

Sam fait un geste dans sa direction, comme pour lui attraper le bras, mais Dean recule encore.

« Je reviens, Sam. J'ai juste besoin d'un peu d'air. »

Il descend jusqu'au bas de l'immeuble, et sort. La nuit tombe, et il fait suffisamment frais dehors pour que Dean frissonne un peu en jeans et chemises. Il fait les cent pas quelques instants, puis finit par s'asseoir sur le capot d'une voiture garée de l'autre côté de la rue.

Il ne pensait pas que Sam serait particulièrement heureux quand Dean lui annoncerait sa décision, mais il ne s'attendait pas non plus à une réaction si violente. Il ne s'attendait pas à ce que son frère ait l'air si blessé, et il se demande s'il ne faut pas qu'il revoie son évaluation de la situation.

Il n'a pas envie de partir pour ne plus revenir, mais après le départ de Sam pour Stanford, et le moment où Dean a compris qu'il lui fallait choisir un camp entre son père et son frère, il a toujours cru qu'il y avait certaines choses qui demeurent à jamais incompatibles. Comme les chemins qu'ils ont chacun pris, les buts qu'ils se sont fixés. Et eux deux, par conséquent. Ce qu'ils ont vécu durant l'année qui vient de s'écouler, Dean l'a toujours vu comme une parenthèse dans la vie de Sam, une pause que son frère s'accordait le temps d'être sûr de la voie qu'il veut suivre.

Il soupire et se prend la tête dans les mains. Pourquoi faut-il qu'alors qu'il a enfin pris une décision, il se retrouve à nouveau plongé dans l'incertitude ?

« Hé. »

Il sursaute. Bon sang, il faut qu'il recommence à faire gaffe à ce qui l'entoure et qu'il arrête de se faire surprendre comme ça.

« Désolée, je ne voulais pas te faire peur. »

Jess s'assoit à côté de lui, et lui tend une bouteille de bière. Elle en a une autre dans la main, déjà entamée.

« Tu essaies de me saouler ? » plaisante-t-il en décapsulant la sienne d'un geste bien maîtrisé.

Elle sourit et boit une gorgée avant de dire quoi que ce soit.

« Sam est en train de pleurer. Je ne l'avais jamais vu verser une seule larme, tu sais. »

La main de Dean se crispe sur la bouteille en verre.

« Eh ben, commente-t-il, tu ne perds pas de temps en préliminaires, toi. Tu frappes droit au cœur.

- Non, Dean, je… » Elle soupire, et passe ses longs doigts dans sa chevelure blonde, un geste qu'il ne lui a encore jamais vu faire. « Je suis désolée. C'était cruel.

- C'est pas grave.

- Je crois que je comprends pourquoi tu fais ça. Partir.

- Ah ouais ?

- Oui. Tu sais, la première fois que je t'ai vu, je t'ai détesté. Sur le coup, je ne m'en rendais pas vraiment compte, mais maintenant, je sais que c'était ça. De la haine.

- Euh, désolé ? »

Il ne sait pas très bien où elle veut en venir, mais si elle veut le faire changer d'avis, elle s'y prend plutôt mal. Il ouvre la bouche pour le lui dire, gentiment, mais elle le coupe dans son élan.

« Non, écoute-moi jusqu'au bout. Je te détestais, parce que j'avais l'impression que tu venais me prendre Sam. Pas de manière consciente, mais, je ne sais pas, le mystère dont Sam t'entourait, et tout le reste… Il y avait quelque chose que je ne maîtrisais pas, et ça me faisait peur. Parce que je me rendais compte que j'ignorais tellement de choses de Sam, parce que je craignais de ne plus être la chose la plus importante dans sa vie. Surtout ça, je crois. Et puis j'ai réalisé que je n'avais jamais été la chose la plus importante dans sa vie.

- Sam t'aime, objecte Dean.

- Je le sais, ça. Mais ce n'est pas seulement d'amour dont je parle. Dean, tu as une part de Sam… en toi, et quand tu t'en vas, tu l'emmènes avec toi. Et Sam a une part de toi, et il te ramènera toujours à lui.

- C'est… »

Il déglutit, et il ne peut pas poursuivre, même s'il ne sait pas vraiment ce qu'il veut dire. Sa poitrine lui fait mal, tout d'un coup, et il s'interroge – est-ce que c'est à ça qu'une crise cardiaque ressemble ?

« Je ne comprends vraiment pas comment vous faites pour ne pas vous en apercevoir, poursuit Jess. Mais ce que je veux dire, c'est que tout le reste, tout ce qui n'est pas ça, cette chose que vous avez, on peut s'en arranger. Tu dois arrêter d'avoir peur, Dean. »

Il tourne la tête vers elle, et ça doit être le jour des grandes premières, parce que maintenant elle le voit pleurer, lui aussi. Il sent les larmes qui débordent de ses yeux et coulent sur ses joues, son nez qui pique. Il s'essuie les yeux du dos de sa main droite, et renifle.

« Putain, je suis désolé, Jess, je sais pas…

- Hé, y a pas de problèmes. Même les mâles forts ont le droit de pleurer de temps à autre.

- C'est ça, fous-toi de ma gueule.

- Je voulais te dire un autre truc.

- Au point où on en est, vas-y.

- Je suis contente de t'avoir rencontré. Pas seulement parce que tu m'as permis de mieux comprendre Sam, mais aussi parce que… je suis heureuse de te connaître, toi.

- Euh, moi aussi. » Il se racle la gorge. « T'es une fille super. »

Elle lui sourit largement, et porte encore une fois le goulot de la bouteille à ses lèvres.

« Jess, je vais quand même partir, tu sais.

- Oh, je sais. Sam le sait. Tu ne vas pas passer ta vie sur notre canapé. Mais, « pour toujours », c'est vachement long. Réfléchis-y. »

Il lui adresse un sourire tordu.

« Tu dis vraiment des trucs super profonds.

- J'essaie. »

Ils passent encore une demi-heure assis dehors, alors même qu'il commence à faire froid, le temps de finir leur bière, et que Sam arrive.

Il s'approche prudemment, comme s'il avait peur de les interrompre. Il a les yeux rouges d'avoir pleuré, et Dean en ressent un pincement de culpabilité.

« Est-ce que… ça va, vous d'eux ? » demande Sam d'une voix rauque.

Jess et Dean hochent la tête dans un bel ensemble.

« Tu veux…, commence Dean. Tu veux t'asseoir avec nous ? »

Sam acquiesce timidement. Dean et Jess s'écartent, et Sam pose ses fesses dans l'espace entre eux, même s'il n'y a pas vraiment assez de place et que Jess manque tomber par terre. Ils restent assis comme ça, serrés les uns contres les autres, sans se parler, jusqu'à ce qu'il fasse complètement noir.

Jusqu'à ce que Jess dise : « Allez, on rentre ? », et qu'ils la suivent à l'intérieur.

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Musique:

- Rock 'n Roll Fantasy, Bad Company

- Enter Sandman, Metallica