CHAPITRE 2

Quelque chose que je ne contrôle pas

Il reste encore quelques miettes de biscotte sur le siège quand je monte dans la voiture. Et j'esquisse un sourire. C'est Booth tout craché. Je m'asseoie et le laisse me conduire jusqu'au lieu du crime. Crime… je ne sais pas encore si s'en est un. Mais si je me fie aux statistiques alors je peux penser que… Je secoue la tête, me voilà en train de tirer des conclusions avant même d'avoir vu le corps !

Je plonge mon regard sur le trottoir qui défile sous mes yeux. Booth est bien silencieux aujourd'hui.

La voiture est arrêtée depuis quelques secondes, et Booth n'a pas l'air de vouloir en sortir. Il a le regard vague, comme s'il s'était perdu entre les gouttes de pluie. Je l'appelle une fois, deux fois avant qu'il ne tourne son regard vers moi. Il m'assure qu'il va bien, mais il n'est pas d'humeur à voir un cadavre aujourd'hui. Je lui propose de m'attendre dans la voiture, il refuse. Et il s'en va, me laissant seule à l'intérieur. J'accroche mon regard sur ses épaules, espérant qu'il se retourne, en vain. Quelque chose le tracasse et il n'a pas envie d'en parler.

J'entre dans le hall du bâtiment, laissant Booth discuter avec l'officier. Je pousse les portes battantes en merisier qui font face au hall, et découvre une immense salle de théâtre. J'ai l'impression d'être à l'opéra. Il y a de longs tissus en velour rouge qui drapent les balcons, et des dorures sur les colones. Des centaines de sièges, eux aussi en velour rouge, se succèdent les uns aux autres, pour finir à environ deux mètres de la scène. Les immenses rideaux sont ouverts, et sur le parquet de la scène, au milieu, un grand piano à queue noir. Je trouve l'endroit magique. Je m'approche un peu plus de la scène, me détachant de toute la féérie du lieu pour me consacrer pleinement à l'étude du corps. Je découvre alors un squelette parfaitement nettoyé, à l'intérieur du couvercle du piano. Il n'y a pas de marques apparentes de coups, pas de traces de sang non plus. Booth a l'air perplexe quand je lui fais part de mes conclusions.

Je lui montre un objet qui a piqué ma curiosité, et que j'ai trouvé juste à côté du couvercle. Sans savoir pourquoi, je fais directement un lien avec la figurine du dauphin que j'ai retrouvé sur la tombe de ma mère plus d'un an auparavant. Cette pensée me met mal à l'aise, et Booth le vois tout de suite. Il tente de me rassurer et je me recentre sur l'affaire. Je lui dis d'emporter tout au labo, comme à mon habitude, et je souris intérieurement de voir qu'il est encore étonné quand je lui demande ça. Je crois qu'il voit plus le côté pratique que la démarche scientifique. Mais ce n'est pas nouveau…

Il fait signe à des agents de tout emporter au Jeffersonian, et nous marchons jusqu'à la voiture. Je suis devant lui, et je ne peux m'empêcher de revenir à cette idée que l'affaire est peut-être liée à mon père. Quelque chose que je ne contrôle pas. Et soudain je sens une main familière se poser dans le haut de mon dos. Main d'autant plus familière qu'elle me rappelle étrangement quelque chose. Une douce brûlure.

Je ne peux réprimer un frisson. Quelque chose que je ne contrôle pas non plus. J'entre-ouvre mes lèvres pour laisser s'échapper un soupire que je crois inaudible. Je ferme les yeux, m'arrête un court instant, puis, sans un regard, j'entre dans la voiture.

Je suis perturbée. Je ne sais pas ce qui se passe. J'ai fait un rêve cette nuit. J'ai rêvé d'une brûlure aussi, qui s'insinuait sur mon visage. Une brûlure à peine perceptible, une toute petite pression agréable. Mais je n'arrive pas à déterminer ce que c'est. Et surtout, je n'arrive pas à comprendre pourquoi ce geste amical de Booth m'a rappelé au souvenir –pourtant si vague- de ce rêve. J'ai beau chercher, je ne trouve aucune réponse rationnelle à la question.

J'ai l'impression de perdre le contrôle, et je n'aime pas ça.

Booth reste quelques instants comme abasourdi près de ma portière, puis secoue la tête et fait demi-tour. Il monte à son tour dans la voiture, et je fuis son regard que je devine braqué sur moi. Je l'entends mettre sa ceinture et allumer le moteur. Ses deux mains sont posées sur le volant tandis que les miennes se parlent dans un langage inconnu mais qui ressemble étrangement à de l'angoisse. La main droite de Booth se détache du volant et vient s'assoire sur les miennes. Mon ventre se contracte. Quelque chose que je ne contrôle pas. Mon ventre se contracte et la brûlure s'insinue à nouveau en moi, plus forte, plus fragile aussi. Je n'ose pas tourner ma tête.

Quelque chose que je ne contrôle pas. Quelque chose qui n'est pas rationnel. Que je n'explique pas.

Alors j'essaye de m'habituer à la brûlure, mais même si Booth a déja retiré sa main, elle est toujours là. Elle laisse une trâce. Une empreinte.

Soudain je le sens se pencher vers moi, et dans un murmure me dire :

"Bones, ça va aller !"

J'ose alors tourner la tête et je sens la brûlure peu à peu quitter mes mains. Je lui souris, comme je peux. Pas beaucoup, mais juste ce qu'il faut je crois pour le rassurer.

Il tourne la clef dans le moteur et la voiture démarre.

Durant tout le trajet je ne parle pas. Je ne sais pas quoi dire, et je crois que je n'en ai pas envie tout simplement. Lui aussi est silencieux. Il a l'air concentré sur la route, même si je suis certaine qu'il pense à autre chose. Oui, quelque chose le tracasse, définitivement. J'ai brusquement envie de lui en parler. Puis je me ravise. Pour lui dire quoi ?

Silencieusement nous sortons de la voiture. La pluie n'a toujours pas cessé de tomber. J'ai froid. Booth le remarque et se rapproche. Il est juste derrière moi. Je sens la brûlure remonter. Il faut que je comprenne pourquoi. Il faut que j'apprenne à la contrôler.

Devant le bâtiment nous nous échangeons des banalités. Je suis effrayée. Ca n'a rien à voir avec la relation que nous entretenons d'habitude. Qu'est-ce qui a changé depuis ce matin ? Lorsqu'il a sonné il avait le sourire aux lèvres, et une fois arrivé dans la voiture son sourire est parti. Et il n'est pas revenu depuis.

Je m'aprète à passer les portes du Jeffersonian Institut lorsque Booth m'interpèle et tente de me rassurer une nouvelle fois.

"Bones, ça va aller."

Je ne sais pas…