Merci à Yoko Tsuno et Dagron pour leur relecture de ce one-shot.
Thème 3 : If it wasn't you
Au fur et à mesure que les minutes s'écoulaient dans le silence, Ran accentuait la pression que l'une de ses mains exerçait sur les doigts de l'autre. Elle n'avait pas trouvé d'autre moyen d'évacuer la tension qui l'envahissait. Et même si elle aurait préféré sentir la chaleur comme la douce étreinte de la main de son ami d'enfance, elle n'avait toutefois pas le courage de tendre doucement le bras en direction du détective, dans l'espoir qu'il lui donnerait le témoignage d'affection qu'elle lui aurait réclamé sans prononcer un mot.
Ce n'est pas qu'elle avait peur que son camarade ne comprenne pas sa demande silencieuse, elle avait fini par comprendre que si Shinichi était demeuré aveugle à toutes les déclarations d'amour indirectes qu'elle lui avait faites ces derniers mois, c'était parce qu'il n'était pas en position d'y répondre. Non, le problème était ailleurs, pour être plus précis, dans la cuisine de la demeure en train de leur préparer du thé. Même si l'espace qui s'étendait entre eux sur ce canapé était vide, il serait bientôt comblé par une troisième personne.
Saisir l'occasion que lui avait offerte sa rivale sans le savoir en leur proposant de s'occuper du thé ? Cela n'aurait pas été très équitable de sa part. D'un autre côté, n'étaient-elles pas censées se partager l'amour du détective ? Lorsque l'une d'entre elles était absente, cela signifiait donc en conséquence que l'autre était parfaitement en droit de profiter de la présence de Shinichi. Et de toutes manières, elle n'avait quand même pas à se sentir coupable pour avoir quémandé un gage d'affection aussi insignifiant et innocent que de demander à son ami de tenir sa main dans la sienne !
C'est avec ces pensées en tête que Ran commença à faire glisser ses doigts le long du canapé, sentant son coeur battre un peu plus vite au fur et à mesure qu'elle se rapprochait de la personne responsable de son trouble. Mais à l'instant où elle allait attendre son but, une question des plus désagréables se manifesta dans la conscience de la jeune femme.
Que se passerait-il au moment où la scientifique rentrerait dans la pièce ? Comment devrait-elle réagir face à sa rivale ?
Maintenir fermement la main du détective prisonnière dans la sienne ? Cela reviendrait à modifier totalement la signification de son geste, à transformer une démonstration de son affection pour son ami en une déclaration de guerre. Pire, ce ne serait pas seulement les sentiments de la chimiste qu'elle piétinerait ainsi mais aussi ceux de Shinichi puisque, de cette façon, elle cessait de le traiter comme l'homme avec qui elle voulait partager sa vie pour le réduire au stade d'objet qu'elle voulait maintenir en sa possession comme une petite fille égoïste.
Relâcher la main de son camarade pour laisser un espace libre à Shiho lorsqu'elle voudrait s'asseoir avec eux ? N'était-ce pas une manière plus subtile de lui faire comprendre qu'elle était en train de s'interposer entre eux, au sens propre comme au figuré ? Quand bien même elle ferait de son mieux pour ne pas donner à la scientifique l'impression qu'elle ressentait de la jalousie pour elle, ce geste susciterait inévitablement de la culpabilité chez celle qui le contemplerait, Ran aurait été hypocrite de penser autrement.
Gagner sur les deux tableaux en retenant la main de Shinichi dans la sienne pendant que son autre compagne était absente avant de la rétracter immédiatement sur ses genoux lorsqu'elle entendrait la deuxième locataire de la maison revenir dans la pièce ? Certes, si elle agissait suffisamment vite, elle pouvait laisser Shinichi être attentionnée avec elle sans déclencher pour autant la jalousie ou la culpabilité de Shiho mais… Est-ce que cela ne serait pas faire preuve d'une mesquinerie hors du commun ? Avec un tel comportement, elle aurait donné l'impression de grappiller chaque parcelle d'affection qu'elle pouvait recevoir de son ami lorsqu'elle avait un tant soit peu de champ libre face à sa rivale. Qu'est ce que Shinichi pourrait penser d'elle après cela ?
Ran soupira en ramenant doucement sa main sur ses genoux. Ils ne pouvaient pas continuer comme ça, aucun couple ne pouvait perdurer de cette façon. L'amour n'avait plus rien de doux et d'agréable quand il ressemblait à l'avarice et lorsqu'une chose aussi innocente qu'un contact physique devenait une quantité mesurable qu'on était en droit de réclamer devant un tribunal imaginaire. Un tribunal devant lequel on pouvait aussi accuser de vol celle avec qui le principal accusé donnait l'impression d'être trop attentionné.
Et Shinichi ? Allait-il se mettre à mesurer lui aussi les démonstrations d'affection qu'il témoignait à chacune d'entre elles, de manière à être sur de ne pas en privilégier une par rapport à l'autre ?
L'équilibre entre eux était déjà précaire mais il avait peu de chance de perdurer s'ils s'évertuaient tous les trois à le maintenir le plus possible équilibré, quitte à se comporter comme des experts-comptables les uns vis-à-vis des autres. D'un autre côté, si Shinichi ne s'imposait aucune restriction et qu'elles ne lui en imposaient aucune, est ce que cela ne finirait pas par donner naissance à un déséquilibre en faveur de l'une d'elles ? Un déséquilibre qui se creuserait au point de devenir un gouffre infranchissable entre celle que Shinichi garderait auprès de lui par amour et celle qu'il laisserait demeurer auprès de lui par obligation.
C'est avec une expression attristée que Ran laissa son regard errer sur la multitude d'étagères interminables où le père du détective avait entreposé sa collection de romans policiers. Shinichi avait sans doute trouvé des réponses sur lui même dans ces livres, après tout c'était en partie grâce à eux qu'il avait découvert sa vocation, mais aucun d'eux ne pouvait contenir la réponse au dilemme qu'ils étaient en train de vivre.
S'ils essayaient de maintenir artificiellement l'équilibre de leurs relations, il se briserait. S'ils le laissaient se développer naturellement, il y avait de forte chance pour qu'il se brise de lui-même. Existait-il un moyen de naviguer entre ces deux extrêmes, et s'il existait, arriveraient-ils à le trouver ensemble ? Dans tout les cas, l'histoire qu'ils étaient en train de vivre ressemblait de moins en moins à une quête pour trouver le bonheur, cela se rapprochait plutôt d'une lutte constante pour éviter que le malheur ne s'immisce dans leur vie.
Cela n'avait définitivement rien de romantique, cela ressemblait même à… Non, elle ne devait pas y penser, elle y avait déjà trop pensé ces derniers jours alors que cela faisait des années qu'elle essayait d'oublier.
Le léger grincement de la porte tira la lycéenne de ses pensées moroses. A présent, ils étaient de nouveau réunis, tous les trois… Quoique, la présence de la scientifique ne s'était pas réellement dissipée après son départ de la pièce, bien au contraire.
Ran avait longtemps cru que la disparition de Shinichi lui avait comprendre la véritable signification de l'expression « voir quelqu'un briller par son absence ». Après tout, c'était au moment où elle avait cru que le détective était sorti temporairement de sa vie qu'elle avait réellement pris conscience de l'impact que sa présence avait sur elle, c'était au moment où elle pensait que Shinichi ne pouvait plus la voir qu'elle avait fait de son mieux pour être une femme digne de lui, une femme qu'il regarderait avec respect et même admiration et non plus seulement une affection légèrement teintée d'irritation.
Maintenant, sa situation nouvelle avec son ami d'enfance lui faisait voir cette expression sous un jour nouveau. Qu'elle soit là physiquement ou non, elle sentirait toujours le regard de Shiho peser sur elle chaque fois qu'elle serait auprès de Shinichi.
Etait-ce la même chose pour la scientifique ? Ran prit la peine de se poser la question. Est ce que le vide laissé par son absence finissait par se solidifier sous la forme d'un spectre au regard accusateur qui hantait constamment son camarade de classe comme l'ancienne criminelle à qui il avait donné sa confiance en même temps que son cœur ?
Acceptant avec un sourire attristé la tasse de thé qui lui était tendu, la jeune femme pu déchiffrer dans le regard de la métisse la réponse à la question qui la rongeait mais qu'elle n'osait pas poser directement pour autant.
Un soupir s'échappa des lèvres de la chimiste taciturne tandis qu'elle laissait son regard errer entre Shinichi, Ran et la place vide entre eux.
« Kudo…Shinichi, est ce que tu pourrais te décaler, s'il te plaît ? »
Comprenant instantanément où sa compagne voulait en venir, le détective commença à obtempérer à sa requête avant de s'interrompre lorsqu'il sentit la main de sa camarade de classe se poser sur son bras pour le maintenir à sa place.
« Tu n'as pas à te sentir obligée… C'est à toi que je parle, Shiho. Je veux dire que cela ne me dérange pas… »
« Ran, je ne veux pas me sentir comme un obstacle entre toi et Shinichi. S'il se place au centre de ce canapé, aucune de nous ne se sentira exclue et nous y serons toutes les deux gagnantes, non ? »
La jeune femme baissa les yeux avant d'acquiescer timidement en ramenant sa main sur ses genoux.
« Mais soit dit en passant, vous n'aviez pas à demeurer chacun à deux extrémités de ce canapé, comme si l'un d'entre vous était affligé d'une maladie contagieuse qu'il craindrait de transmettre à l'autre. Si vous aviez envie de vous rapprocher l'un de l'autre, vous en aviez le droit et cela ne m'aurait pas posé le moindre problème… »
« Vraiment ? »
Il y avait autant de scepticisme que d'espérance dans le murmure de la lycéenne tandis qu'elle se tournait légèrement vers la scientifique qui avait fermé les yeux en portant sa tasse de thé à ses lèvres.
« Vraiment. Même si ça peut paraître difficile à croire… »
Reposant sa tasse sur sa soucoupe, Shiho contempla d'un air mélancolique le liquide translucide qui reposait au fond du récipient de porcelaine.
« Ce qui me dérange, c'est précisément que vous imaginiez que cela puisse me poser un problème, enfin… Nous n'allons pas nous attarder sur quelque chose d'aussi futile que nos places respectives sur un canapé, non ? »
Se murant dans un silence résigné, Ran se retint de répondre que les futilités de ce genre allaient s'accumuler de plus en plus, jour après jour, et finiraient par miner le semblant de compromis qu'ils avaient réussis à établir pour le moment. D'ailleurs, en envisageant les choses avec le recul, c'était sûrement des futilités comme celles-là qui avaient fini par briser sa famille en deux.
Fatiguée de devoir maintenir une distance entre elle et celui qu'elle aimait, Ran laissa glisser sa tête sur l'épaule de son camarade de classe avant de se blottir doucement contre lui.
Même s'il fût déstabilisé par le comportement de la jeune femme, le détective sortît très vite de sa stupeur pour laisser ses doigts glisser délicatement le long de la chevelure qui caressait sa joue.
Shiho de son côté demeurait fascinée par le liquide qu'elle faisait doucement tournoyer au fond de sa tasse, si elle avait remarquée le petit manège entre les deux amis d'enfance, elle faisait de son mieux pour l'ignorer. Mais c'est un luxe qu'elle ne put se permettre que quelques instants avant de sentir la main du détective effleurer les boucles de ses cheveux auburn.
Fermant les yeux pour apprécier la légère caresse dont lui faisait bénéficier le lycéen, la scientifique les rouvrit immédiatement lorsque ce dernier la força brusquement à incliner la tête pour la laisser reposer sur son épaule.
Et si la chimiste songea un court instant à s'extirper de l'étreinte du détective, elle finit par y renoncer. D'une part parce qu'elle ne voulait pas briser indirectement le moment d'intimité que Shinichi était en train d'offrir à sa dulcinée, d'autre part parce que, même si elle ne l'aurait jamais admise, elle avait été à deux doigts de succomber à la même tentation que sa rivale.
Soulevant doucement ses paupières, Ran se permit d'observer celle qui était dans une position identique à la sienne. Même si elle n'avait pas levé les yeux vers elle, Shiho ne les avait pas fermés pour autant, la lycéenne pouvait donc amplement déchiffrer les émotions qui s'y reflétaient. Il y avait bien de la gêne sur ce visage qui se frottait doucement contre celui de son ami, mais c'était uniquement la gêne ressentie par quelqu'un qui avait perdu l'habitude des contacts humains et s'y retrouvait brusquement confronté de nouveau, ce n'était pas de la culpabilité.
Pour le moment, toute la tension qui existait entre elles, non, entre eux, semblait suspendue. Aucune d'elles ne se sentait exclue ou privilégiée, et tandis que cette situation se prolongeait, Ran en aurait presque souhaité que le temps reste figé à cet instant et ne reprenne plus son cours.
D'un autre côté, et si au lieu de savourer ce moment de trêve en toute quiétude, elle essayait d'en profiter pour se rapprocher de celle qui le partageait avec elle?
Oui, c'était sans doute la meilleure chose à faire.
« C'est amusant, à te regarder, on pourrait croire que vous n'avez jamais vraiment partagé de moments vraiment intimes tous les deux. Pourtant, avec votre situation, j'aurai pensé… »
Ecarquillant les yeux lorsqu'elle comprit que c'était à elle que Ran s'adressait, Shiho la contempla avec une expression égarée.
« Notre…situation ? »
« Eh bien, même si Conan et Ai avaient l'air de se comprendre, ils semblaient aussi tellement distants entre eux parfois… »
« Tu veux dire qu'Ai était distante avec Conan. »
Shiho plissa les yeux en une expression légèrement irritée lorsqu'elle les leva vers le détective qui s'était introduit dans la conversation.
« Pour ce que je m'en rappelle, lors des premiers jours qui ont suivis notre rencontre, tu me regardais toujours en coin d'un air méfiant, comme si tu me soupçonnais en permanence d'essayer ce te livrer à mes anciens collègues. Et lors de ma convalescence chez le professeur, après notre petite excursion dans un hôtel lors d'une nuit enneigée, je ne t'ai pas vu bien souvent à mon chevet, et à chaque fois, tu me donnais l'impression de me poser des questions sur mon rétablissement plus pour la forme qu'autre chose… »
Etait-ce son imagination ou bien Ran avait-elle vu de la culpabilité briller dans le regard de son ami avant de laisser la place à l'irritation ?
« Essaies de te mettre à ma place. Comment est ce que j'étais censé réagir en voyant un membre de l'organisation s'introduire dans ma vie du jour au lendemain ? Surtout que tu as pris tout ton temps pour me dire que tu n'en faisais plus partie, quitte à me laisser croire quelques minutes qu'Agasa était mort. Et après cela, il y a eu la question de la mort de ta sœur qui est restée en suspens entre nous sans qu'aucun de nous deux ne veuille l'aborder... »
Si Shinichi n'avait pas eu chacun de ses bras enroulé autour des épaules d'une jeune femme, il se serait volontiers frappé le front du poing pour ce qu'il venait de dire à l'une d'elle.
« Essayes de te mettre à ma place, Kudo. Ma seule famille était morte par ma faute, j'avais vendu mon âme à l'organisation pour rien puisque toutes les personnes tuées par ma drogue n'avait pas été un prix suffisant pour sauver Akemi. J'étais désespérée, j'avais besoin de haïr quelqu'un et de l'accuser de la mort de ma sœur, et tu as eu la malchance d'être la seule personne que j'avais sous la main pour ça puisque je n'avais même plus la force de porter ma culpabilité toute seule. Si l'un de nous avait eu le courage d'aborder cette question, c'est ce que je t'aurais dit, j'aurais ajouté que tu n'avais pas à te sentir coupable puisque tu avais fait ton possible pour la sauver, nous nous serions excusés et nous serions passés à autre chose. »
Inclinant légèrement la tête, autant pour mettre son regard hors de portée de celui du détective que pour frotter sa joue contre la sienne, la chimiste se sentit obligée d'ajouter autre chose pour clore définitivement à la question qui avait ressurgi entre eux.
« Accessoirement, à ce moment là, je n'avais pas tout à fait digéré les accusations que tu m'avais jeté à la figure sous le coup de la colère, je suppose que j'ai voulu rééquilibrer les comptes. C'était mesquin de ma part, tu avais raison de t'emporter ce jour là, et moi tort, ce n'est plus la peine d'y revenir. »
Le détective soupira tout en promenant doucement ses doigts le long de la chevelure de l'ancienne criminelle.
« Puisque nous en sommes à nous excuser. Si j'ai évité de te rendre trop souvent visite lorsque tu te remettais de tes blessures, et si je réduisais mes rares visites au strict minimum, c'était parce que je me sentais responsable. Après tout, c'est moi qui avais insisté pour aller dans cet hôtel malgré tes mises en garde et c'est toi qui en avais payé les conséquences. J'ai toujours eu du mal à faire face à mes échecs, surtout quand c'est quelqu'un d'autre qui en paye le prix. »
« Kudo, tu m'avais dit de rester dans la voiture avec le professeur et c'est moi qui ait insisté pour venir quand même. Tu n'avais pas à te sentir responsable. »
« Lorsque je t'ai dit de partir, tu m'as répliqué que tu ne voulais plus que je te vois comme une meurtrière et rien d'autre. Si je t'avais fait plus confiance ou si j'avais pris la peine de m'expliquer avec toi sur…certains sujets, tu n'en aurais pas ressenti le besoin. »
« Et je n'ai jamais eu le courage d'aborder ces sujets avec toi, et quand bien même nous l'aurions fait, je t'aurai quand même suivi dans cet hôtel parce que je ne t'aurais pas suffisamment fait confiance pour les affronter seul. Cela ne sert à rien de nous renvoyer mutuellement la faute comme dans une partie de ping-pong sans fin, surtout que l'organisation n'existe plus. Alors arrêtons-nous là. »
Ran n'avait aucun mal à percevoir que les paroles échangées entre le détective et la scientifique n'avaient pas été suffisantes pour dissiper la culpabilité suscitée par des questions sur lesquelles ils avaient mutuellement gardé le silence, préférant les oublier plutôt que de les résoudre une bonne fois pour toute, aussi se sentit-elle obligée de relancer la conversation. C'était autant pour dissiper la tension qui s'était installé entre Shinichi et Shiho que pour satisfaire sa curiosité, après tout, elle avait enfin l'occasion d'en apprendre plus sur une facette de la vie de Shinichi dont elle ne connaissait que la surface.
« Ce que je voulais dire c'était que… Conan et Ai paraissaient un peu distants, et pourtant vous avez fini par devenir…plus que des amis, alors je pensais que vous aviez peut-être partagé des moments beaucoup plus intimes lorsqu'il n'y avait plus d'adultes pour vous observer… »
Celle qui avait été la petite Haibara à une époque pas si lointaine ne put s'empêcher d'avoir un sourire amusé face à la question de la lycéenne.
« Des moments où nous avons été aussi intimes que nous le sommes maintenant ? Il n'y en a pas eu tant que ça, et ce n'était pas vraiment des moments de ma vie ce que je qualifierais d'agréables. Après tout, aussi loin que je m'en souvienne, la première fois que je me suis blottie contre toi, Kudo, c'est lorsque tu me portais sur ton dos pour me sortir de cette cave en flammes. »
Il y avait autant d'amertume que de tendresse sur le visage de Shinichi tandis qu'il se remémorait le souvenir évoqué par sa compagne.
« A voir ton expression quand tu en parles, on pourrait croire que tu évoques notre premier dîner en tête à tête, si nous en avions eu un. »
« C'est vrai que cela peut paraître étrange quand on y pense. Ce fût l'une des journées les plus terrifiantes de ma vie, et ce n'est pas peu dire. J'ai du subir une douloureuse transformation pour passer d'un corps d'enfant à un corps d'adulte, puis j'ai eu le droit à une régression tout aussi douloureuse du stade d'adulte à celui d'enfant, entre-temps, j'ai été transpercée par une demi-douzaine de balles de revolver et je t'ai entendu hurler mon nom si fort que j'ai du en perdre quelques points d'audition…Oh et n'oublions pas ma chute dans ce conduit de cheminée. Mais quand je repense à cette journée, ce qui me vient à l'esprit c'est…d'avoir entendu le son de ta voix au moment où Pisco allait enfin mettre fin à mes souffrances, que tu t'es interposé entre lui et moi après m'avoir glissé ta veste sur les épaules, que tu m'as soulevé sur ton dos pour m'emmener hors de cette cave en flammes… Non, vraiment, rien de romantique dans cette journée, je ne pouvais même pas m'imaginer que mon sauveur était amoureux de moi à l'époque. Pourtant, je n'échangerais pas ça pour un dîner romantique en tête à tête, est-ce vraiment si étrange pour toi ? »
Si le silence enveloppa de nouveau la pièce suite aux paroles de la chimiste, il n'était plus l'expression d'une tension entre deux personnes. Le récit qu'elle avait écouté, loin de provoquer la jalousie de Ran, l'avait poussée à se resserrer un peu plus contre le détective, avec un sourire identique à celui qu'elle avait eu en ressortant de ce rêve où elle avait revécu l'un des moments les plus précieux qu'elle avait jamais partagé avec Shinichi.
Cet instant de sa vie où elle avait compris qu'il serait plus qu'un ami d'enfance pour elle, cet instant où elle était tombée amoureuse d'un lycéen qui lui avait démontré qu'il n'était pas simplement un petit prétentieux obsédé par Sherlock Holmes et que ce n'était pas par orgueil qu'il voulait devenir détective.
Oui, ce moment où il l'avait soulevée dans ses bras après s'être interposé entre elle et le tueur en série à qui elle avait sauvé la vie, ce moment où il avait affronté sans la moindre peur un meurtrier qui le menaçait de son revolver. Elle avait pu voir la passion pour la justice qui avait fait briller les yeux de son camarade quand il avait croisé le regard de ce tueur, une passion qui était sincère et face à laquelle aucun criminel n'aurait pu résister, et pourtant, il avait mis cette passion de côté pour la mettre en sécurité.
C'était au cours de ce jour de pluie qu'elle avait compris que Shinichi n'était pas un gamin prétentieux qui jouait les héros, ce jour là qu'elle avait su qu'elle ne pourrait jamais tomber amoureuse d'un autre… Et pourtant, elle avait oublié ce jour si précieux pendant des mois…Quoique… L'avait-elle vraiment oublié ? En tout cas, le sentiment qu'il avait fait naître n'avait jamais disparu de sa conscience, et elle n'aurait sans doute pas été aussi irritée par le comportement prétentieux de son camarade si elle n'avait pas su, au fond d'elle-même, ce que cette façade dissimulait. Cette personne dont elle était amoureuse, elle ne l'avait pas rêvée et elle ne l'avait pas imaginée non plus en prêtant à Shinichi des qualités qu'il n'avait jamais eu tandis qu'il n'était plus là pour lui faire subir ses défauts. Non, cette personne, c'était bien celle qu'on venait de lui décrire, exactement celle qu'on venait de lui décrire.
« Maintenant que j'y repense, tu as mis plusieurs semaines à me rendre cette veste que je t'avais prêté… »
Tiré de sa rêverie par la question murmurée par le détective, Ran remua légèrement contre son cou tout en entrouvrant les yeux.
« C'est vrai que j'ai eu beaucoup de mal à m'en séparer. Même en ayant à ma disposition mes propres vêtements, je ne pouvais pas m'empêcher de l'endosser de nouveau. Parfois, je le faisais exactement dans les mêmes conditions où tu me l'avais glissée sur les épaules. »
Shinichi mit une bonne dizaine de secondes à comprendre le sens des mots de la scientifique, et il lui fallût un laps de temps identique pour sortir de sa stupeur.
« Attends, tu ne veux quand même pas dire.. ? »
Un sourire plus affectueux que sarcastique plissa les lèvres de Shiho tandis qu'elle ouvrait les yeux pour fixer le lycéen avec une expression amusée.
« Dire quoi ? »
« Quand je t'ai posé une question du même genre ce jour là, tu m'as traité d'obsédée alors ne comptes pas sur moi pour t'offrir ce plaisir une seconde fois. »
Même si elle ressentit une légère frustration devant son incapacité à pleinement comprendre le sens des paroles que s'échangeaient son ami d'enfance et la scientifique, Ran n'eût guère le temps d'y demeurer puisque le détective relança immédiatement la conversation.
« Je croyais que tu ne savais pas à quel moment exactement j'avais commencé à être plus pour toi qu'un…comment disait-tu déjà ? Ah oui, un cobaye intéressant… Et voilà que tu m'apprends que ce jour là tu étais devenue amoureuse de moi jusqu'au fétichisme… »
« Oh que c'est touchant. Tu m'aimes tellement que tu n'as pas pu t'empêcher de me donner une occasion de te traiter d'obsédé malgré tout. Et qu'est ce qui te fait dire que j'étais amoureuse de toi à ce moment là ? »
Le lycéen renvoya son sourire narquois à la jeune femme.
« En règle générale, lorsqu'on est attaché à une personne au point de prendre du plaisir à porter ses vêtements, cela signifie qu'elle est quelques crans au dessus de l'amitié dans l'échelle de notre affection, non ? A moins que tu ne portais des manteaux confectionnés avec la fourrure de tes cobayes à une époque ? »
« C'était bien plus facile de m'imaginer revivre ce moment de ma vie avec cette veste sur mon dos. Ce moment où quelqu'un a risqué sa vie pour sauver la mienne, quelqu'un qui avait fait cela parce qu'il voulait simplement me voir vivre et qui, à cet instant, ne pensait sans doute même pas à ce qu'il perdrait si je disparaissait. Quelqu'un qui avait fait cela alors qu'il connaissait la noirceur des actes que j'avais sur la conscience, quelqu'un qui m'a soulevé sur son dos de la même manière que le faisait ma grande sœur. Est-ce que tu me croirais si je te disais que ce n'était pas seulement la douleur qui me poussait à me serrer un peu plus contre toi à ce moment là ? Et est ce que tu peux savoir ce que ton attitude a pu signifier pour moi à une époque de ma vie où je pensais qu'après la mort de ma sœur, personne n'aurait jamais un comportement de ce genre avec moi ? Honnêtement, je ne sais pas si j'étais amoureuse de toi, et si quelqu'un m'avait posé la question en ces termes à l'époque, je n'aurais sans doute pas su quoi lui répondre… »
Sentant que son aveu avait fait perdre une partie de sa pâleur à ses joues pour leur donner une teinte rosâtre, Shiho se sentit obligé de baisser les yeux pour ne pas laisser Shinichi entrapercevoir un peu plus la vulnérabilité qu'elle avait déjà dévoilée devant lui.
« Et de toutes manières, qu'est ce qui te fait penser que je ne ressentais guère d'affection pour toi avant cette nuit dans cet hôtel ? Après tout en tant que cobaye, tu étais déjà bien plus précieux pour moi que tu ne l'imaginais. »
« Si je me rappelle bien, tu m'avais dit que tu avais certifié à l'organisation que j'étais mort parce que j'étais un cobaye intéressant pour toi. Cela fait bien longtemps que je ne crois plus en cette excuse et tu essayes d'y avoir recours de nouveau ? »
« Vraiment ? Et pour quelle autre raison t'aurais-je épargné ? Ma sœur était encore en vie à l'époque, tu ne pouvais rien représenter de plus pour moi qu'une anomalie qui avait survécu à mon poison d'une manière tout à fait inattendue, et après toutes les réussites que j'ai constaté lors des expérimentations des effets de ma création sur le corps humain, ajouter un mort de plus sur ma liste n'aurait pas pesé bien lourd sur ma conscience. »
Ran observa avec attention les effets de la réponse de la métisse sur son ami d'enfance. Son ami d'enfance qui avait, à l'instant présent, le même sourire légèrement désabusé qu'il avait adressé à ce tueur en série, lorsqu'il lui avait expliqué que si aucune raison ne pouvait justifier la destruction d'une vie humaine, aucune raison n'était nécessaire non plus pour justifier le fait d'en avoir sauvé une.
« Une mort de plus, cela n'aurait pas pesé bien lourd sur ta conscience hein ? Même en admettant cela, je pense qu'une vie de plus, cela aurait pesé énormément sur ta conscience, non ? En tout cas suffisamment pour que tu prennes le risque de trahir l'organisation alors que tu avais encore quelque chose à perdre en le faisant. »
« Tu n'as fait que dire la même chose que moi mais en le formulant différemment, Kudo. Tu étais la seule chose de positif que j'ai jamais créé dans ma vie. Si je n'avais jamais existé, des dizaines de personnes auraient continué de vivre mais au moins un être humain aurait perdu la vie puisque, s'il n'avait pas eu mon poison sous la main, Gin t'aurait éliminé d'une manière plus classique mais sans la moindre incertitude quant à son résultat. Voilà pourquoi je voulais t'observer de près au lieu de laisser l'organisation te détruire, je voulais voir si j'avais apporté au monde quelque chose qui en valait la peine. Lors de mes moments de tristesse, j'aurais tranquillement consulté les informations que j'aurais discrètement collectées sur toi et la vie que tu menais, et cela m'aurait rassuré de voir qu'il y avait une chose qui ne devait son existence qu'à moi et que je pouvais être fière de cette chose. »
« Je vois. Et de ce point de vue, est ce que ton cobaye t'a apporté pleinement satisfaction ? »
« Non. Le simple fait qu'il me pose la question me démontre que c'est un imbécile. »
Amusée par l'expression renfrognée de Shinichi au point de se retenir de pouffer de rire, Ran se sentit suffisamment détendue pour essayer de s'immiscer dans la conversation.
« Mais est ce que tu connaissais déjà Shinichi lorsque tu lui as sauvé la vie ? Est-ce que tu savais quel genre de personne il était à ce moment là ? »
Levant la tête vers la jeune femme avec une expression décontenancée, Shiho plissa les yeux dans une expression énigmatique tandis qu'elle réfléchissait à la question qui venait de lui être posée.
« Non, je ne lisais que très peu les journaux et je ne me suis intéressée à sa vie qu'après avoir découvert qu'il était encore de ce monde. J'ai toujours fait de mon mieux pour en savoir le moins possible sur...mes cobayes. Pour ne pas devenir folle, je devais faire de mon mieux pour établir la barrière la plus solide entre mes sentiments et…mon travail. C'est avec toi que j'ai violé cette règle, Kudo. »
Un soupir s'échappa des lèvres de la chimiste tandis qu'elle fermait de nouveau les yeux.
« Enfin, de toutes manières, je me moquais bien de savoir si celui à qui j'avais fait bénéficier d'un miracle gâchait sa vie ou s'en servait pour apporter quelque chose aux autres. L'essentiel pour moi, c'était qu'il soit encore en vie. Mais je suppose que j'aurais pu difficilement rêver d'un meilleur spécimen que toi, Kudo. Ton existence avait suffisamment de conséquences positives pour le reste du monde pour que je puisse me mettre à penser que ma propre existence avait un semblant de justification… »
Ce fût au tour de Shinichi de soupirer tandis qu'il promenait doucement ses doigts dans la chevelure de la scientifique.
« De mon côté, on ne peut pas dire que l'affaire la plus intéressante de ma carrière m'ait apporté pleinement satisfaction puisque tu cherches encore une justification à ta vie. Que tu puisses avoir besoin d'une raison de vivre, je peux encore le comprendre, mais tu n'as pas à te justifier du fait d'être encore en vie, que ce soit devant les autres ou devant toi-même. J'espérais que j'avais fini par te faire comprendre ça. »
L'expression légèrement désabusée du détective laissa cependant la place à un sourire serein l'instant qui suivit ses paroles.
« Enfin, si j'ai pu te donner une raison de vivre et de croire que tu méritais de vivre, j'ai quand même des raison e me réjouir de la manière dont j'ai pris en main cette affaire. Maintenant, je dois juste m'efforcer de continuer sur ma lancée… »
Ran garda le silence plusieurs minutes avant de contempler d'un air attendrie son ami d'enfance et l'ancienne criminelle.
« En fait, on peut dire que vous étiez destinés à vous rendre heureux avant même de vous rencontrer. »
La même lueur d'étonnement brilla dans le regard des deux interlocuteurs de la jeune femme lorsqu'ils se tournèrent vers elle.
« Ran… Tu es sans doute la seule personne sur terre qui puisse paraître sincèrement heureuse de voir celui dont elle est amoureuse en aimer une autre… »
Portant sa main à ses lèvres pour dissimuler le petit rire étouffé suscité par la remarque de la scientifique, la lycéenne mit une bonne minute à sortir de son hilarité pour fixer avec un petit sourire énigmatique les deux personnes les plus importantes de sa vie.
« Si cela avait été quelqu'un d'autre que toi, j'aurais eu du mal à être heureuse. »
« De qui parles-tu ? De moi ou de Shiho ? »
Ni le détective ni la scientifique ne comprirent le sens de l'expression amusée de Ran, pas plus qu'ils ne comprirent que les derniers mots qu'elle avait prononcés s'adressaient à chacun d'eux.
