Normalement, j'avais prévu que cette fic se diviserait en trois parties seulement. Mais j'ai écrit cet interlude après-coup, que j'ai décidé de publier avant le dernier chapitre de cette histoire. Je vais donc vous laisser le découvrir, en espérant qu'il vous plaise autant que les autres.

Attention SPOILERS pour cette histoire si vous ne connaissez pas la fin du livre.

Bonne lecture.


Interlude – 2941

Le silence aurait pu être réconfortant, si la tension qui régnait dans la pièce n'était pas aussi réelle. Aucun n'osait dire mot. Seul le crépitement des flammes dans la cheminée avait l'audace de briser le silence.

Dis se tenait au beau milieu de la grande salle, droite et fière. C'était l'un des rares soirs où elle portait une robe. A présent, la plupart es jours, elle était habillée comme un homme pour travailler à la forge et circuler dans les villages des Hommes. Beaucoup d'Hommes prenaient les Naines pour des Nains, pour l'unique raison qu'elles portaient des barbes. Erreur ridicule, si vous le demandiez au peuple des Nains, mais fort pratique.

Dwalin et Balin étaient un peu en retrait. Leur présence était presque de trop, superflue dans cette scène intime. Malgré sa taille et sa carrure, Dwalin était parvenu à se faire tout petit, presque invisible, prostré sur un tabouret dans un coin de la salle, caché par la pénombre. Plus hardi que son jeune frère, Balin se tenait debout, les mains derrière le dos, l'air d'un médiateur aux allures pacifiques.

La Dame de Durin, qui avait semblé ailleurs, le regard perdu dans les flammes de la cheminée, poussa un long soupir et se retourna finalement vers son auditoire. Son regard était à ce moment tout aussi dur et buté que celui de Thorin. Elle n'accepterait pas un refus comme réponse.

-Tu ne les sépareras pas, annonça-t-elle fermement.

Sa voix, forte et décisive, claqua comme un coup de fouet dans la pièce. Balin pouvait jurer par sa longue et admirable barbe que Dwalin grimaçait derrière lui sans avoir à se retourner. Le vieux Nain se força lui-même à rester impassible, malgré la boule d'angoisse qui grossissait dans sa gorge. Tous se tournèrent vers le Roi, attendant sa réponse.

Thorin était aussi immobile qu'une statue, fier et noble, et surtout furieux. Sa rage, aussi glaciale que redoutable, effrayait tout le monde. Tout le monde sauf sa propre sœur. Tout le monde sauf la mère de ses neveux. Dis était inflexible, et elle ne baisserait pas les bras. Elle ne changerait pas d'avis.

Les yeux clairs du souverain de Durin se durcirent. Son visage aussi.

-Tu n'es qu'une inconsciente, siffla-t-il durement.

Dis ne broncha pas, mais ses yeux s'illuminèrent de colère. Son corps immobile et tendu n'était que la corde d'un arc tendue qui attendait d'être relâchée pour décocher sa flèche, précise et meurtrière.

-Ce n'est pas une balade dans les bois, poursuivit Thorin. Nos chances de revenir sont minimes !

-Et pourtant, tu t'obstines à te lancer dans cette quête insensée, répliqua Dis sèchement.

Les lèvres de celui qui devrait être le Roi sous la Montagne s'amincirent en une fine ligne. Ses yeux en disaient assez pour qu'il puisse se passer de paroles. Balin retint un discret soupir. Depuis qu'Oin avait interprété les signes, son ami et Roi n'était obnubilé que par une seule chose : reprendre Erebor. De la folie disaient certains, une juste quête pour reprendre ce qui leur appartenait, répliquait Thorin.

Dis jeta un dernier regard absolument glacial à son frère avant de se retourner vers la cheminée dans un mouvement gracieux. Les parures argentées retenant les tresses dans ses cheveux brillèrent aux lueurs chaudes du foyer. Un autre silence s'installa, moins tendu que le précédent, mais tout aussi étrange. Il fut rompu par la voix de Dis, soudain plus douce mais néanmoins ferme.

-Je comprends et respecte tes choix, mon frère, dit-elle en se retournant vers lui. Erebor est notre foyer à tous, notre force. Je ne suis ni en mesure, ni en droit de t'en empêcher de quelque sortes. Tu es plus borné qu'un troll.

Le trait d'humour eut le mérite d'amener un sourire sur le visage de Balin et de détendre quelques peu l'atmosphère. Mais aucun n'était dupe. Les paroles de Dis n'avaient pas un tel but.

Thorin s'était malgré tout radouci, mais campait toujours sur ses positions.

-Si tu comprends ma motivation, tu comprends aussi ma demande, dit-il. Je ne veux pas que tu nous perdes tous.

-Je comprends ta demande. Cela ne veut pas dire que je l'accepte, rétorqua Dis, soudain plus froide. Tu ne les sépareras pas.

Thorin serra les poings. L'orage n'était pas loin. Thorin n'était plus qu'un tas de bois sec et Dis était l'étincelle qui allait l'allumer. Cette fois, Balin grimaça, mais il n'était pas assez bête pour intervenir.

-Dans ce cas, nous allons tous mourir ! siffla Thorin. C'est ça que tu souhaites, ma sœur ? Voir tes fils, ta chair et ton sang mourir avant toi ?

L'étincelle dans le regard de Dis était proprement assassine. En l'espace de quelques secondes, elle avait dégainé son épée et la pointait sans hésitation vers Thorin, la pointe à seulement un pouce de la gorge du Prince.

Balin entendit Dwalin se lever précipitamment derrière lui, mais aucun des frères n'amorça un mouvement. Ils ne pouvaient rien faire, de toute manière. Pas pour le moment. Ils n'étaient que des spectateurs, impuissants.

Le bras de Dis était stable, son regard dur et froid comme la lame de l'épée qu'elle pointait vers son aîné. Thorin était lui aussi immobile qu'une statue, refusant d'amorcer le moindre mouvement pour se dégager, ou même de quitter sa sœur des yeux.

-Aucun parent ne devrait avoir à enterrer ses enfants, déclara Dis d'une voix froide. N'est-ce pas ce qui a rendu notre père fou de chagrin ?

Les épaules de Thorin se tendirent. Ses poings se serrèrent. La pièce était aussi glaciale que s'ils étaient dehors en plein blizzard, et ce malgré le feu rugissant dans le cheminée.

L'ombre d'un voile obscur tomba sur le visage furieux de Dis.

-Et toi, Thorin ? Prétendrais-tu que la mort de Frerin ne t'a pas affecté ?

-Ce n'est pas le sujet, éructa Thorin d'une voix menaçante.

La pointe de l'épée se logea contre le creux du cou de Thorin. Dis était toujours hors d'elle, animée par cette rage froide et terrifiante propre à la lignée de Durin. Mais il y avait quelque chose d'autre, derrière le regard de fer, derrière les traits déformés par la colère.

-C'est exactement le sujet, souffla Dis. A la mort de notre frère, je t'ai vu devenir cet homme, hanté, renfermé, ne vivant plus que pour le devoir que ton statut t'incombait auprès de notre peuple. Les seuls éclairs de joie que je pouvais encore voir dans tes yeux n'étaient dus que par ma présence et celle de mes fils.

Dis baissa lentement son arme, son regard planté dans celui de son frère.

-Que les Valars me maudissent si je laisse mes propres fils emprunter le même chemin, dit-elle d'un ton féroce malgré l'étrange scintillement dans ses yeux. Perdre toute vitalité, tout semblant de vie pour n'être animé que l'ombre obscure de la vengeance. Ne voir dans leurs yeux que douleur et cauchemars du passé. Mourir à petits feux, sous mes yeux, sans que je puisse les aider de quelque manière.

Elle glissa son épée dans son fourreau, leva le menton pour fixer Thorin droit dans les yeux.

-Je protégerais mes fils, Thorin, en toutes circonstances. Soit ils partent tous les deux avec toi, ou bien ils restent tous les deux ici. Mais en aucun cas ils ne seront séparés.

Sa voix était forte, assurée, fière. Mais ses yeux brillaient. Et des larmes coulaient le long de ses joues, se noyaient dans sa barbe. Mais jamais elle ne quitta Thorin des yeux.

Le Roi sous la Montagne resta un instant immobile, silencieux. Puis, lentement, il posa ses larges mains sur les épaules de sa sœur. Dis ne broncha pas.

-Nous avons déjà perdu tant, dit-il d'une voix lointaine.

-C'est vrai, répondit Dis. C'est pourquoi je refuse dans voir mes enfants endurer la même douleur que j'ai vécu. Que nous avons vécu.

Le front de Thorin rencontra celui de Dis. Les longues mèches brunes et blondes s'entremêlèrent un instant.

Dwalin et Balin observaient la scène, solennels comme toujours. Ils avaient conscience de la rareté de l'instant qui se déroulait devant leurs yeux. Les moments où Thorin et Dis se laissaient ainsi guider par leurs sentiments avaient pour ainsi dire disparus. Thorin était devenu un leader éternellement grave et sévère pour leur peuple, Dis était devenue un véritable roc pour ses fils.

-Fili et Kili partiront avec nous, annonça Thorin en se séparant de sa sœur. Je veillerais sur eux.

La promesse était sincère, mais sans plus. Dis, le regard soudain plus doux et plus mélancolique, hocha la tête, et se retourna vers les feu dans l'âtre de la cheminé.

Ce soir, elle dira en revoir à ses fils. Non, se corrigea-t-elle avec un sourire amer. Elle leur dira adieu.

Fin


Merci d'avoir lu cette fic. Je publierais le prochain chapitre dans quelques jours.