19h13. John Watson, étendu sur son lit, pensait. Il pensait aux heures précédentes, heures des auditions. Mais qu'en penser ?
Certes, il avait été retenu. Madame Morstan le lui avait dit ; il possédait un don précieux pour le piano. Mais quoi, alors ? Pourquoi se sentait-il.. mal ? Était-ce parce que d'autres personnes, comme Perry par exemple, fussent renvoyées, alors que Watson les considérait comme douées, très douées, si ce n'est plus que lui ? Était-ce peut-être parce que Molly semblait trouver Holmes attirant, et, de fait, il se sentait mal d'avoir percé ce secret à jour, surtout par rapport à Andy ? Était-ce à cause de l'arc de cupidon si sensuel et envoûtant du cruel et cinglant détective consultant ? Ou peut-être était-ce parce qu'il avait du passer l'audition seul, et qu'il n'avait eu aucune explication à ce propos ? John Watson n'en avait pas la moindre idée. Avait-il vraiment décrit Holmes, par procédé hypallagique, comme sensuel et envoûtant ? Watson balaya cette idée d'un mouvement de main poussé par un soufflement d'exaspération.
Étant interne et ASL, il disposait d'un droit d'accès à une salle de musique du lycée, située au dernier étage du bâtiment de l'internat, soit deux paliers au-dessus de sa chambre. Il décida d'y monter, puisqu'il n'avait vraisemblablement rien d'autre à faire, et que seule la musique avait cette vertu de le calmer même dans les heures les plus sombres.
Il ouvrit sa porte, en prenant soin de bien éteindre la lumière de sa chambre, et laissa ainsi ses pieds le guider au bout du couloir. La lumière naturelle parvenait encore à s'infiltrer dans ledit couloir, et semblait, en un fracas d'une douceur divine, insuffler un peu de vie aux bien tristes murs encadrants la marche de John Watson. Le long tapis rouge réchauffant le sol craquelant traçait un chemin jusqu'aux escaliers en pierres massives, escaliers qui d'ailleurs, par une forme de colimaçon, renforçait ce sentiment de mélancolie moyenâgeuse du bâtiment..
Un pas, deux pas, dix pas.. John Watson, encouragé par le Soleil extérieur qui lui souriait chaleureusement, finit enfin par arriver deux étages plus haut. Un étage bien moins déprimé que ses comparses, certainement puisque dans chaque salle desservie se trouvait un instrument de musique.
John entra donc dans la 221ième pièce de ce bâtiment, que l'on nommait B pour Bedrooms. Il brandit les clefs de la 221b, les enfonça dans la serrure large, et pénétra dans la fameuse pièce du piano. Il prit place, et ses mains pavanèrent gracieusement sur l'instrument. Les doigts baisèrent dans une étreinte accordée les touches ivoires, et sous de plus chastes appuis, les touches noires s'enfonçaient et se retiraient de manière con fuoco. Quelques cents mouvements francs, et 929 respirations saccadées, voilà Schubert.
- Il vous manque quelques cordes pour que le morceau soit complet, s'égara une voix dans le creux de son oreille.
Watson se retourna, intrigué. Il vit Holmes dans l'embrasure de la porte, l'épaule appuyée et le sourire à tomber. Il ne savait quoi répondre ; il se contenta d'un léger soufflement de nez amusé. Une ombre d'un sourire passa sur le visage de l'homme à la porte.
- Je peux être votre violoncelliste, si vous le désirez, Watson.
Le susnommé frémit à son nom. Cette voix suave, digne d'un do bémol majeur, envoûta un instant son oreille. Harmonie des enfers, mélodie énigmatique.. Non, il fallait se reprendre. C'était Holmes, l'infâme monsieur Holmes, celui que les organes de John Watson dégueulaient parce que..
- Vous ne répondez pas, Watson ? s'enquit celui qui s'approchait pas à pas vers l'interpellé.
Ils le dégueulaient parce que..
- C'est impoli, Watson, susurra-t-il à désormais quelques centimètres de l'oreille de l'autre.
Ils le dégueulaient parce que.. parce qu'Holmes avait prit la place de Madame Morstan.
Et alors ? Quoi ! Pas de mais alors, c'est un usurpateur ! Watson le recula d'un bras, sans trop le regarder.
- Laissez-moi en paix. Je ne vous dois rien, si ce n'est assister à vos cours. Fichez-le-camp.
Holmes afficha un rictus.
- Votre chemise.
L'élève, d'un regard intrigué, lui manda d'être plus clair.
- Elle vous va parfaitement. Bonne soirée.., il s'humecta la lèvre inférieure, John Watson.
Le couloir l'engloutit.
Ledit John Watson se mordit la lèvre, et il émit un rire, entre nervosité et satisfaction. L'infâme monsieur Holmes, que ses organes dégueulaient parce qu'il avait prit la place de Madame Morstan.. Mais était-ce vraiment sa faute ? Après tout, c'était elle qui s'était enfui. Mais que devait-il penser, bon sang ? Tout noir, tout blanc.. La voix dans sa tête piaillait, parlait, criait.. Il frappa de ses deux poings le piano, qui hurla de douleur en un accord de mi mineur 7..
8h24. John Watson descendit les escaliers en colimaçon afin de se rendre en cours. Il devait descendre un étage, de chambres également, mais de chambres doubles voire triples. Il s'estima heureux d'être seul dans la sienne, et continua de marcher, mains dans les poches, tête baissée, pensif, vers la sortie. Il n'arrivait pas à faire taire une voix dans sa tête, une voix qui ressemblait étrangement à celle de l'infâme. Elle vous va parfaitement. Mais pourquoi n'arrivait-il pas simplement à oublier cet incident ?
- Fichu Hol.. voulut-il s'exclamer, cependant coupé par une collision avec quelqu'un.
Le sort, toujours ironique..
- Watson, déclara Holmes, un sourcil arqué, sortant de la chambre à droite.
Il le releva, passant un bras sous les épaules de l'homme à terre. John Watson, une fois sur pieds, s'écarta au plus vite vers sa prochaine classe de cours.
La matinée défila comme les nuages gris devant les yeux de Watson ; lentement, mais sûrement. Vint l'heure de passer au self. Il retrouva Gregory et Molly, se demanda pourquoi Andy n'était pas là, puis se dit que la réponse n'était que futile puisqu'il ne le connaissait pas plus que ça. Les trois adolescents s'assirent donc à une table.
- Hé, Watson.
Un adolescent à la tête brune se tenait derrière ledit Watson. Ce dernier se retourna. Il reconnut Jim Moriarty, un élève qui, si John se souvenait bien, était dans le cours de musique. Un type plutôt louche, un peu barré.
- Je peux t'aider ? demanda-t-il.
Moriarty s'approchait dangereusement. Tous les yeux du self étaient braqués sur eux, et, il fallait noter qu'à Faredesi Highschool, les enseignants et les élèves se mélangeaient. Holmes, quelques tables dans le fond, vers la sortie, posa donc un regard intéressé sur la scène.
- Pourquoi t'as été accepté au cours de musique ? interrogea d'un ton agressif Jim.
- Parce que je sais jouer de la musique, sûrement, ironisa John. Un rire parcourut le réfectoire, mais ne fit pas écho sur Moriarty. Ce dernier montait en pression, et John pouvait le voir dans ses yeux. Jim agrippa furieusement le col de John.
- Pourquoi vous étiez seuls ? Tu l'as sucé, c'est ça Watson ? C'est pour ça que t'as été admis, hein ?
Les yeux de Jim Moriarty, plus noirs que les corbeaux d'hiver, se teintèrent presque d'un rouge flamboyant, malveillant. Silence complet dans le self ; le courroux enflammé gelait les respirations de tout être vivant. John Watson décida de la jouer plus fine. Il ricana.
- Et alors, tu serais jaloux Jim ? Avoue, c'est que tu veux le sucer.
La prise de Jim se desserra ; il écarquilla les yeux de stupeur. Watson le défiait-il ? Ce dernier en profita pour totalement se détacher de l'emprise de son agresseur, et le projeta par terre. Il luit mit un pied sur la cage thoracique.
- Ne t'avise plus de me toucher, sale merde.
Il ramassa son plateau, s'arrêta à hauteur de Holmes.
- Et vous, tenez vos chiens en laisse.
Puis il sortit du self, satisfait de lui. Un bruit de porte claqua, et des pas coururent à lui. Il n'eut pas le temps de se retourner qu'une silhouette, étonnement ressemblante à celle de Moriarty se jeta sur lui. Un poing se leva, et son champ de vision vrilla au noir. L'ouïe lui restait cependant. Cette voix..
- John Watson, vous m'entendez ? Wats..
Plus rien.
Il se réveilla dans une chambre qu'il ne connaissait pas. Il avait un goût de fer dans la bouche. Il port son doigt à sa lèvre, et vit qu'elle saignait. Il pressa sa paume dessus, afin d'arrêter cette légère hémorragie dans une petite interjection de douleur.
- Vous êtes réveillé, commenta une voix maintenant bien connue.
- Qu'est-ce que je fais ici ? somma Watson, tout en se levant pour sortir au plus vite de ce qui s'apparentait être la chambre du professeur Holmes. Cependant, il tituba, et en trois pas Holmes accourut pour le rattraper avant qu'il ne tombe. John Watson se dégagea d'un mouvement de contorsion du dos, et chuta sur le lit. La tête lui tournait.
- Qu'est-ce qu'il m'est arrivé ?
- Vous avez, je dirai, pris une belle raclée, déclara-t-il.
John se souvint.
- Le lâche, il est arrivé par derrière.. chuchota-t-il amèrement.
Il releva la tête et observa celle d'Holmes, qui semblait inhabituellement pensif, les yeux froncés, un air de préoccupation certaine. Ses bras croisés amplifiaient cet air.
- Vous auriez un papier mouillé, ou un truc du genre, pour ma lèvre ? demanda-t-il pour le sortir de sa torpeur.
Son professeur sursauta légèrement, mais se dirigea vers une étagère en bois brinquebalante, de laquelle il sortit une trousse apparemment médicale. Il en tira un chétif morceau de coton qu'il trempa dans de l'alcool, se réapprocha de Watson qui arborait un regard réprobateur mais qui se résigna, et le lui posa sur la plaie rougeoyante. Le soigné tressaillit, mais contre toute attente, le soignant posa une main de réconfort sur son épaule qui le fit sentir mieux. Leurs yeux se trouvèrent. Une chaleur improbable naquit autour d'eux. John se teinta de rouge..
- Je.. je vais retourner dans ma chambre, monsieur.
L'appelé opina, étonné d'être appelé de la sorte. Watson crut apercevoir de la déception sur le visage d'Holmes. Mais après tout, il venait d'être mis à terre par un sacré coup de poing ; il avait du rêvé. Il tenta une première fois de se relever, mais sa tête se remit à tourner et il rechuta sur le lit. Holmes le soutint par la taille, et l'accompagna jusqu'à sa chambre, à l'étage du dessus. C'était que son dos lui faisait mal aussi, à John Watson. Même marcher était une épreuve. Ils arrivèrent devant la porte de ladite chambre.
- Ca ira, maintenant ? interrogea le professeur.
- Je crois, oui, répondit l'élève.
Nonobstant, les deux restaient planté, là, à se regarder bêtement. Puis Holmes tourna la tête à gauche, puis à droite - comme s'il s'assurait qu'ils n'étaient que tous les deux. Il s'approcha doucement de Watson, centimètre par centimètre, millimètre par millimètre.. Son souffle s'écrasait désormais sur le nez de son élève, et de sa main il attrapa son menton, qu'il fit pivoter mielleusement. Ainsi, Sherlock Holmes laissa sa bouche s'écraser contre la joue, rouge pivoine, de John Watson.
- Prenez soin de vous, lui souffla-t-il.
Et il disparut.
