III : QUAND LES LICORNES AURONT DES PLUMES

Le plafond de la chambre d'Abigaël avait perdu sa splendeur longtemps avant qu'elle ne s'y installe et son état n'avait fait qu'empirer en deux décennies. L'humidité avait laissé quelques taches jaunâtres sur le plâtre et la peinture blanche s'écaillait.
Allongée dans son lit, les jambes et les bras étalés en désordre sur le matelas, la sorcière contemplait ce désastre avec indifférence. Il ne lui était jamais venu à l'idée d'arranger les choses. Quoiqu'elle fasse, son minuscule appartement n'aurait jamais des allures de palais. Elle s'arracha de sa contemplation et ses yeux glissèrent lentement le long des murs tapissés avec mauvais goût, s'attardant sur les motifs floraux qui disparaissaient peu à peu, victimes de la lente mais inéluctable décoloration du papier peint. Le regard d'Abigaël se posa finalement sur le mobilier de chêne qui occupait la pièce et un sourire triste étira ses lèvres. Lorsqu'elle fermait les yeux, l'odeur du vieux bois lui rappelait son enfance et la fière demeure familiale des Cornfoot. Mais dès qu'elle soulevait les paupières, le mobilier guindé qui occupait jadis les vastes pièces d'un manoir s'entassait dans une chambrette misérable, sous les combles d'une pension bon marché.

Balayant l'amertume qui s'insinuait sournoisement en elle, Abigaël se redressa dans son lit et rejeta les draps de coton immaculés qui la recouvraient.

« Qu'est ce qui me prend ? » se demanda-elle, maussade.

Elle contempla à nouveau ses meubles. Ils étaient bien trop cossus et solennels pour un tel endroit. Pourquoi ne parvenait-elle pas à s'en débarrasser ? Vingt années s'étaient écoulées, les garder auprès d'elle ne faisait qu'ajouter du charbon sous le chaudron.
Saisie d'une rare détermination, Abigaël saisit sa baguette magique et la pointa sur sa luxueuse armoire. Elle ouvrit la bouche, prête à mettre le feu au meuble de bois laqué, à anéantir ce constant rappel d'une époque définitivement révolue. Sa baguette trembla, la sorcière prononça la première syllabe du sortilège, s'arrêta, scruta sa cible avec hésitation.
Finalement elle baissa le bras.

« Je suis ridicule. » constata-t-elle avec morosité.

Elle avait abandonné toutes ses ambitions pour travailler comme vendeuse dans un minuscule magasin d'apothicaire. Elle vivait dans une chambrette exiguë et poussiéreuse, aux crochets d'une hôtesse désagréable. Comment pouvait-elle encore espérer un retour en arrière ? Après vingt ans à s'accommoder d'une telle existence, la colère qui grondait en elle aurait dû disparaître, l'amertume également. Pourquoi ne parvenait-elle pas à s'en débarrasser ?

Abigaël secoua la tête et posa les pieds sur le plancher fané qui recouvrait le sol de sa chambre. Puis, comme un automate, elle se leva et se dirigea lentement vers la salle de bain.
Alors qu'elle atteignait la porte, quelques journaux captèrent son regard. Entassés dans un coin de l'appartement, ils avaient été jetés les uns par-dessus les autres sans ménagement. On aurait pu croire que leur propriétaire n'y avait pas prêté attention avant de les déposer à cet endroit mais les pages froissées démontraient qu'ils avaient été manipulés plus d'une fois ces derniers jours.
L'exemplaire qui se trouvait au sommet de la pile datait du jour même et Abigaël relut malgré elle l'article qui se trouvait à la Une.

Révélations du Département des mystères sur la transmission des pouvoirs magiques

Tenant la promesse qu'il avait faite lors de son discours d'investiture il y a trois jours, le nouveau ministre, Pius Thicknesse, a divulgué une partie des récentes découvertes du Département des mystères. Si beaucoup attendaient d'importantes révélations, nul n'imaginait le véritable raz de marée qui a submergé notre communauté.

« Il y avait de nombreuses rumeurs et beaucoup savaient que la transmission des pouvoirs magiques serait abordée, rappelle notre envoyé spécial, Enguérand Grosbouillon. Mais personne ne se doutait de ce que nous allions réellement apprendre à ce sujet. »

En effet, un communiqué explosif a été révélé hier dans lequel plusieurs Langues-de-plomb font part de leurs découvertes dans le domaine de la transmission des pouvoirs magiques. Ce qu'on y apprend est atterrant.

« Les pouvoirs magiques se transmettent par le sang, rapporte le communiqué. Et nulle exception ne devrait être possible. Ainsi, le développement de pouvoirs magiques chez les nés-Moldus, aussi appelés Sang-de-Bourbe, n'est pas possible naturellement. De même, un enfant de sorciers ne peut pas naître sans pouvoirs magiques. »

Ces informations ont provoqué bien des questionnements. Qu'en est-il des Cracmols ? Comment les Moldus s'approprient-ils nos pouvoirs ? Les réponses apportées dans ce communiqué font froid dans le dos.

« Certains Moldus réussissent à voler les pouvoirs des sorciers les plus vulnérables, comme les nouveau-nés, pour se les approprier. Nous ne pouvons pas vous faire part des moyens qu'ils utilisent pour d'évidentes raisons de sécurité, mais outre l'usurpation de pouvoirs qui ne sont pas les leurs, ce sont les conséquences de ce vol qui sont les plus désastreuses. Les victimes sont parfois totalement privées de leur magie et contraintes à devenir des Cracmols. »

Beaucoup de sorciers s'indignent contre ce détournement des pouvoirs magiques par les Moldus.

« Des enfants de sang pur sont obligés de vivre sans magie pendant que ces Sang-de-Bourbe bénéficient de pouvoirs qui ne leur appartiennent pas ! s'emporte le père d'une victime. Le ministère doit agir pour rétablir l'ordre naturel des choses ! »

Le Département des mystères a affirmé travailler d'arrache-pied pour trouver un moyen de rendre leurs pouvoirs aux Cracmols mais ce processus n'est pas si simple qu'il n'y paraît.

« Malheureusement, les Cracmols sont victimes d'une véritable amputation de leur magie. Nous faisons de notre mieux pour trouver une solution mais cela risque de prendre beaucoup de temps. » avoue une Langue-de-plomb.

En attendant de trouver un moyen d'inverser le transvasement des pouvoirs magiques d'un sorcier à un Moldu, le ministère promet de prendre des mesures radicales pour trouver et punir les responsables.

« Nous allons créer une commission d'enquête et mettre en place un fichier des nés-Moldus, a annoncé Pius Thicknesse. Les membres de cette commission seront chargés d'étudier les arbres généalogiques des suspects et de condamner les coupables comme il se doit. »

Abigaël lâcha l'article des yeux. Elle avait lu chaque ligne, chaque page du journal plusieurs fois et ne savait toujours pas quoi en penser. L'hypothèse était crédible et ce numéro de la Gazette du Sorcier présentait des rapports et des témoignages très convaincants sur le sujet. Mais depuis la nomination de Pius Thicknesse au poste de ministre de la Magie, elle se méfiait de ce qu'elle lisait dans la presse.

« Pourquoi est-ce que je m'y intéresse ? Ça ne me concerne pas de toute façon. » marmonna-t-elle finalement en haussant les épaules.

La sorcière se prépara rapidement et quitta son appartement pour se rendre dans la salle commune de la pension. Félicia était assise sur une chaise usée, l'air sombre, et Auguste avalait son petit-déjeuner en silence. Abigaël fronça les sourcils. L'ambiance était inhabituellement morose ce matin-là. Depuis son arrivée, trois jours auparavant, Auguste les avait toujours abreuvées d'informations sur l'Abrasier des landes. Son mutisme avait quelque chose d'inquiétant.

« Bonjour Auguste, vous n'êtes pas très loquace aujourd'hui, quelque chose vous préoccupe ? demanda la sorcière en s'avançant dans le salon.

Le jeune homme sursauta et la contempla, un brin hagard, avant d'esquisser un pâle sourire.

- Ce n'est rien, répondit-il poliment. Je ne me sens pas très bien, c'est tout.

Il reporta son attention sur l'assiette pleine qui se trouvait sous son nez et Abigaël remarqua qu'il y avait à peine touché. Étonnée par ce brutal changement de comportement, la sorcière se tourna vers Félicia. L'hôtesse n'avait même pas remarqué son arrivée et restait parfaitement immobile sur sa chaise.

- Madame Ayton, je ne prendrai pas de petit-déjeuner ce matin.

Félicia ne réagit pas et Abigaël remarqua le journal qu'elle tenait sur ses genoux. Un pli contrarié marquait le front de la cinquantenaire et ses yeux ne quittaient pas l'article qu'Abigaël avait lu quelques minutes auparavant.

- J'y vais. » annonça la pensionnaire d'une voix un peu plus forte.

Mais la sorcière ne semblait pas l'entendre. Perdue dans ses pensées, elle s'était détachée du reste du monde.

« Qu'est-ce qu'ils ont tous ? » grommela Abigaël, irritée.

Elle réajusta sa cape sur ses épaules et quitta la pension d'un pas vif. Dehors, le soleil se levait à peine et la semi-obscurité qui régnait sur les landes fit frissonner la sorcière qui brandit sa baguette et l'agita vigoureusement devant elle. Elle n'eut pas à attendre longtemps. Bientôt, un bruit sourd se fit entendre, accompagné d'un puissant crissement de pneus. Abigaël recula de justesse. Un énorme autobus violet était apparu devant elle. Sur le pare-brise de l'appareil était écrit en lettres d'or :

Magicobus

La sorcière se hissa dans le véhicule et salua le vieux chauffeur avec chaleur.

« Salut Ernie ! Je vais à Londres, au Chaudron Baveur.
- Ça sera rapide, y'a pas beaucoup de clients aujourd'hui, grogna le vieil homme en réajustant ses épaisses lunettes.

La sorcière parcourut du regard l'intérieur du Magicobus et constata qu'il n'y avait pas un seul passager à bord.

- Où est Stan ?

Ernie hocha la tête, maussade.

- L'ai pas vu depuis un moment. L'a disparu du jour au lendemain, sans prévenir, grommela-t-il d'une voix aigre.

Ne laissant pas Abigaël ajouter un seul mot, il désigna du pouce l'intérieur du véhicule.

- Assieds-toi, j'vais démarrer. »

La sorcière se précipita dans un fauteuil et y posa les fesses juste à temps. Le Magicobus bondit brutalement au-dessus des landes, s'enfonçant dans le brouillard compact qui noyait le pays. Les puissants phares du véhicule ne parvenaient pas à percer l'obscurité et Ernie grommelait dans sa barbe :

« Allez conduire avec un temps pareil. On n'y voit goutte. »

Abigaël quant à elle s'agrippait au fauteuil, le teint légèrement verdâtre. Elle se félicitait de ne pas avoir pris de petit-déjeuner. Une fois par mois, elle devait prendre le Magicobus pour se rendre sur le Chemin de Traverse à Londres. Le fournisseur de la boutique d'apothicaire de Basile s'y trouvait et elle était chargée du transport des ingrédients jusqu'à Shiveringstone Hamlet. C'était une tâche agréable puisqu'elle en profitait pour flâner le long des boutiques, mais prendre le Magicobus ne la réjouissait pas vraiment : elle appréciait le vieil Ernie mais n'aimait pas du tout sa façon de conduire.
Quelques bonds et violentes embardées plus tard, le véhicule s'arrêtait enfin en face du Chaudron Baveur. Abigaël descendit du Magicobus d'un pas mal assuré et s'engouffra dans le pub miteux. La salle, habituellement bondée à cette heure de la journée, était presque vide. Deux sorciers s'étaient installés dans un coin de la pièce et discutaient avec animation. Alors qu'Abigaël chancelait en direction du comptoir, elle surprit quelques fragments de leur conversation.

« Harry Potter… Oui, en-haut d'une tour… Recherché par le ministère pour interrogatoire dans l'enquête sur la mort d'Albus Dumbledore. »

La sorcière ne prêta pas attention à leurs propos, elle avait déjà lu un article à ce sujet dans la Gazette du Sorcier. Elle s'installa sur un tabouret et se pencha vers le barman.

« Une Bièraubeurre. J'ai besoin d'un remontant, souffla-t-elle en posant ses coudes sur le comptoir en bois.

Tom lui tendit une choppe mousseuse et Abigaël la saisit avec empressement. La sorcière venait de traverser l'Angleterre en Magicobus, elle méritait bien un peu de réconfort. Elle sirota sa Bièraubeurre avec délice, sans se presser, puis déposa le verre vide sur le comptoir avant de se lever.

- Gardez la monnaie Tom. » dit-elle en lui tendant quelques Mornilles.

Elle traversa le pub d'une démarche rapide et entra sur le Chemin de Traverse. L'endroit était presque désert et les rares sorciers qui arpentaient la ruelle longeaient les vitrines sans y jeter le moindre coup d'œil. Un calme sinistre s'était emparé des lieux.
Abigaël s'avança lentement le long des boutiques. Mal à l'aise, elle constata qu'une grande partie de celles-ci n'étaient pas encore ouvertes. Alors qu'elle passait devant un magasin consacré au Quidditch, une sorcière apparut devant elle. La vieille femme fixait la vitrine encombrée de balais dernier cri avec animosité.

« Sales Sang-de-Bourbe, ça vole notre magie et ça se permet d'ouvrir un magasin ici. » siffla-t-elle d'une voix haineuse.

Abigaël pressa le pas. Elle n'était pas sûre d'apprécier l'ambiance déplaisante qui régnait sur le Chemin de Traverse. Elle bifurqua pour se rendre dans une ruelle adjacente et se retrouva bientôt devant un hangar. Une petite porte de métal menait dans un immense entrepôt. La sorcière tourna à droite avant la première étagère pour se rendre dans un bureau exigu. Un jeune sorcier farfouillait frénétiquement parmi ses papiers, une moue irritée sur le visage. Lorsqu'Abigaël entra dans la pièce, il se tourna vers elle, l'air exaspéré.

« Oui ? Que puis-je faire pour vous ?

La sorcière le dévisagea, ulcérée par son comportement.

- Je viens récupérer une commande, répondit-elle d'un ton âpre.

Le jeune homme l'observa un moment et expira longuement.

- Je suis désolé, s'excusa-t-il. Le nouveau ministre de la Magie a fait interdire la vente de plusieurs ingrédients. Des employés du ministère viennent de passer pour confisquer nos stocks et nous devons décommander beaucoup de clients, c'est une véritable catastrophe.

Il se laissa tomber sur une chaise avant d'empoigner un épais grimoire.

- Votre commande est à quel nom ? demanda-t-il plus poliment.
- Basile Fergesson, répondit Abigaël.

Aussitôt, le sorcier s'assombrit.

- Navré, j'ai interdiction de vous vendre quoi que ce soit, annonça-t-il gravement.

Incrédule, Abigaël l'observa quelques instants.

- Pour quelles raisons ? le questionna-t-elle, médusée.
- Vous devriez en parler avec votre employeur.

Le jeune homme paraissait très mal à l'aise et son regard fuyait celui de la sorcière.

- Je ne peux rien faire pour vous, ajouta-t-il précipitamment, au revoir. »

Abigaël quitta les lieux avec la désagréable impression d'avoir été jetée dehors.
Alors qu'elle se tenait devant le hangar, stupéfaite par ce qui venait de lui arriver, mille questions l'assaillirent brutalement. Pour quelles raisons ne pouvait-elle pas récupérer la commande de Basile et pourquoi l'employé avait-il réagi aussi étrangement ? Était-ce un problème de paiement ? La sorcière en doutait, elle avait envoyé l'argent elle-même. Inquiète, elle remonta la ruelle pour regagner le Chemin de Traverse. Ce qu'elle y vit n'arrangea pas son humeur. Une petite foule se pressait désormais devant la boutique de Quidditch. La vitrine avait été éventrée à l'aide de sortilèges et une inscription en lettres fluorescentes venait d'être apposée sur la façade du bâtiment.

Mort aux Sang-de-Bourbe

Un frisson glissa le long de sa colonne vertébrale, elle n'aimait vraiment pas l'ambiance qui se dégageait du Chemin de Traverse ce matin-là.
Abigaël n'éprouvait pas la moindre empathie pour les nés-Moldus, elle avait même toujours ressenti une pointe d'orgueil en songeant à l'indiscutable pureté de son sang et un soupçon de mépris pour les Sang-de-Bourbe. Mais la joie haineuse qui imprégnait les traits des sorciers qui se tenaient devant la boutique de Quidditch lui faisait froid dans le dos. Ils ressemblaient à une meute de loups-garous prêts à se jeter sur leur proie. Abigaël se fit la plus petite possible et se pressa jusqu'au Chaudron Baveur. Sur le chemin, elle croisa un homme d'une quarantaine d'années qu'elle identifia comme le propriétaire de la boutique. Il fixait les dommages infligés à sa vitrine avec effroi.

« Il est là. Ce sale voleur de magie. » gronda la foule en l'apercevant.

Le sorcier se décomposa et jeta un coup d'œil désespéré en direction d'Abigaël mais celle-ci accéléra le pas et le dépassa. L'article qu'elle avait lu le matin même lui était revenu à l'esprit et elle ne pouvait pas s'empêcher de douter. Cet homme avait-il réellement privé des sorciers de leur magie ? Avait-il usurpé les pouvoirs de quelqu'un d'autre ? Si c'était le cas, ne méritait-il pas ce qui lui arrivait ? Sinon devait-elle l'aider ?

« NON ! » pensa la sorcière en serrant les poings.

Ce n'était pas sa lutte, les nés-Moldus devraient se défendre seuls. Pourquoi s'impliquer et prendre des risques alors qu'elle n'était pas concernée ? D'ailleurs, les articles de la gazette du sorcier disaient peut-être vrai et elle ne voulait pas prendre la défense d'un criminel.
Sans chercher à savoir ce qui arriverait à l'homme qu'elle venait d'abandonner, Abigaël s'engouffra dans le Chaudron Baveur. Elle traversa la pièce sans ralentir et quitta le pub. L'atmosphère polluée du centre-ville de Londres la prit à la gorge et elle maudit les Moldus et leur désintérêt pour l'environnement.
C'est de très mauvaise humeur et en silence qu'Abigaël effectua le chemin du retour. L'incident auquel elle avait assisté sur le Chemin de Traverse lui était sorti de l'esprit, elle songeait désormais à la réaction de Basile lorsqu'elle lui avouerait qu'elle n'avait pas pu récupérer les ingrédients.

« Il va me mettre ça sur le dos, j'en mettrais ma baguette à couper ! » pensa-t-elle sombrement lorsque le Magicobus s'engouffra dans les landes du Yorkshire.

Elle soupira et attendit que le véhicule s'arrête sur la place de Shiveringstone Hamlet pour se lever.

« À la prochaine Ernie. » dit-elle sombrement en descendant les marches.

Son excursion sur le Chemin de Traverse lui avait laissé un goût amer et elle retrouvait le village et les sinistres champs de bruyère de la région avec une satisfaction inattendue. Abigaël traversa la place pavée et s'engouffra dans la boutique de Basile sans faire de bruit. La gorge nouée, elle se demandait comment elle allait expliquer la situation à son irascible patron.

« J'ai quelques amis en France, ils seront ravis de vous accueillir. Ils ne sont plus à un ou deux grabataires de plus après tout. »

Une voix de femme s'était élevée du fond du magasin et Abigaël haussa les sourcils. Basile n'était pas seul dans la boutique.

« Hors de question que je quitte cet endroit Augusta ! J'ai vécu toute ma vie dans ce magasin et je n'ai pas l'intention de partir ! » grogna l'octogénaire d'une voix mécontente.

Abigaël s'avança et toussota pour signaler sa présence. Aussitôt, un silence pesant s'installa dans la pièce. Basile était assis dans sa chaise à bascule, l'air contrarié. Une vieille femme se tenait face à lui, les mains sur les hanches. Son regard perçant dévisageait la nouvelle venue avec méfiance.

« Abigaël Cornfoot, mon employée, dit Basile en désignant la sorcière d'un geste de la main désinvolte. Abigaël, je vous présente Augusta Londubat, une vieille connaissance.

Les deux sorcières se saluèrent sans un mot. Finalement, la visiteuse se tourna de nouveau vers Basile et changea de sujet avec légèreté.

- Mon petit-fils s'est fait mordre par l'une des plantes excentriques qu'il collectionne dans sa chambre. Drôle de hobby en vérité. Sa main se décompose à une vitesse alarmante et j'aurais besoin de Ciseburine séchée pour lui sauver un doigt ou deux.
- Abigaël, pouvez-vous emballer quelques sachets de Ciseburine pour Augusta ? grommela Basile, fuyant le regard perçant de sa cliente.

La sorcière s'empressa d'effectuer la commission. Mieux valait contenter son patron avant de lui annoncer la mauvaise nouvelle. Augusta régla son achat et se dirigea vers la sortie. Avant de quitter la boutique, elle se tourna vers Basile.

- Cessez de faire votre tête d'hippogriffe et songez à ma proposition, piailla-t-elle d'une voix autoritaire.
- Quand les licornes auront des plumes ! répliqua Basile avant de détourner la tête, l'air buté.

Augusta marmonna quelques jurons bien sentis et quitta la boutique en claquant la porte. Aussitôt Basile se tourna vers Abigaël.

- Où se trouvent les ingrédients ? Lui demanda-il, un pli soucieux barrant son large front.

La sorcière baissa la tête, contrite.

- Ils ont refusé de me délivrer quoi que ce soit. Apparemment ils ont reçu l'interdiction de nous vendre leurs produits, annonça-t-elle d'une voix lugubre.

Contrairement à ce qu'elle avait anticipé, Basile ne se mit pas en colère. Il blêmit, resta immobile quelques secondes et lorsqu'il ouvrit enfin la bouche, les mots qui lui échappèrent estomaquèrent Abigaël.

- Vous pouvez prendre le reste de votre journée. »