Yo !

Désolée, j'ai vraiment essayer d'écrire rapidement ce dernier chapitre, mais c'est longtemps resté en stand-by. Bref, c'est finalement fait.

Je pense que ce n'est pas une fin comme on l'attend, elle est plus attentiste que grandiose, mais c'était vraiment dans cet esprit que je voulais la fin. Pas des "boom" et des explosions dans tous les sens.

Pour ce qui sera de la suite des événements, j'ai des idées de nouveaux projets d'écriture (j'aimerais donner une genèse à cette histoire d'Amazones), mais je ne sais pas encore quand ni si j'aurai la possibilité et le temps de les mener à bien, donc je ne laisse pas de faux espoirs.

Sur ce, bonne lecture !


- Pourquoi tu ne la laisses pas ?

Elle lève son regard brûlant vers lui, vers cet homme qu'elle a connu, qu'elle ne reconnait plus tellement, qu'elle s'efforce de rencontrer à nouveau. Avant, il y a longtemps, elle n'avait pas besoin de l'écouter pour le comprendre. Elle l'observait et elle savait. Aujourd'hui, les mots, elle ne parvient plus à les déchiffrer, même en les écoutant. Il y a quelque chose qui a été brisé, quelque part entre l'enfance et l'âge adulte forcé.

- Comment ça ?

- Tu m'as compris.

Non. Il y a quelques années, peut-être. Sans doute. Plus aujourd'hui, dans cette ville souillée, parce que lui la voit en ruine. Lui estime qu'il n'y a plus rien à faire que déserter, partir. Et elle… eh bien non. Cette ville, elle en voit encore les charmes, la chaleur et la vie. Elle n'est pas morte, la ville, elle ajuste besoin d'aide, à jamais, peut-être. Est-ce qu'on laisse celle qui nous a vus grandir ?

- Non.

- Pardon. Tu sais que ce n'est pas ce que je voulais dire. Moi aussi, je l'aime, au moins autant que toi. Mais aujourd'hui… On a besoin d'aide.

- Ah oui ?! Tu l'aimes autant que moi ? Alors pourquoi tu l'as désertée ?!

- Calme-toi Nelly, tu me fais un faux procès.

- N'importe quoi ! Tu devais la protéger, et tu es parti !

- Nous avions des ordres.

- J'm'en fous.

Il soupire devant cette femme, en se souvenant ce qui lui avait plu chez elle. Cette passion, ce feu, cette puissance. Avec le peu d'expérience qu'il avait des femmes en la rencontrant, il s'était dit que, tiens, ça devait être ça, la féminité. Et puis, il l'avait découverte, avec ses travers (à lui ou à elle), et ça n'avait plus fonctionné. Mais aujourd'hui encore, il sait qu'il a eu raison d'en tomber amoureux, au détour d'une salle de classe.

- Je sais, tu penses que je te dois des excuses, mais je n'en ferai pas. Je connais ton point de vue, mais le mien, c'est qu'il vaut mieux partir.

- Pars.

- Je ne peux pas, dit-il en souriant. J'ai promis de t'aider, je ne partirai pas sans toi. Mais dis-moi. Tu te souviens qu'un jour, tu m'as dit que mon instinct était faillible, que je ne voyais que le bon côté des gens ?

- Oui, je m'en souviens. C'était avant notre séparation.

- C'est ça, avant que les filles et toi rejoigniez les Amazones. Et nous les Écorchés. Bref, tu m'avais dit de ne pas me fier à mon instinct. Mais de toujours suivre celui d'Axel. Et de toujours consulter Jude et son esprit pratique.

- Je m'en souviens aussi.

- Alors je l'ai fait. Et tous les deux ont la même conclusion. Nous devons quitter la ville.

- Et l'abandonner !

- Oui.

- Tais-toi, Mark. Tu me fatigues.

Encore, il soupire. Décidément. On lui avait bien dit que ce ne serait pas facile. Il reprend les jumelles en métal et scrute de nouveau la plaine, celle à l'entrée de la ville, à la recherche de soldats montant la garde. Evidemment, ça ne sert à rien, ils n'attaqueront que la nuit, sinon ils n'auront pas la moindre chance. Déjà que la nuit, ça ne sera pas gagné…

Il tourne son regard vers la droite. Un peu plus loin, il distingue son bras droit, son ami de toujours, celui qui a l'instinct infaillible, Axel. Il est adossé contre un arbre tandis que sa coéquipière, couchée sur une branche prend des notes. Nelly a tenu à placer Silvia avec Axel à la surveillance de la ville. Son bras droit à lui avec son bras droit à elle. Ils semblent discuter de la position des gardes sur le flanc gauche de la ville, mais Mark sait bien ce qu'il en est. Il a confié une mission toute particulière à Axel, et il est en train de la remplir. De même qu'en contre-bas, sur le chemin qui passe par les marais, Jude remplit sa mission. D'ordinaire, il n'aime pas comploter, mais aujourd'hui, ça lui semblait nécessaire. Et puis, les Amazones les ont attirés dans un piège en les menant chez elles, pourquoi pas lui ? Sans compter que c'est en fait l'un de ses jeunes soldats, Darren, qui lui a proposé ce plan.

Alors que Mark cherche à déculpabiliser, il voit Axel et Silvia s'avancer vers lui.

- Alors ? demande Nelly.

- Les rondes sont irrégulières, ils doivent s'attendre à quelque chose, explique Axel.

- Quelque chose comme quoi ? Ils savent que les Écorchés ne bougeront pas, réfléchit Mark.

- Ce sont les Amazones qui leur font peur, réplique Silvia.

- Je ne dis pas le contraire, mais vous n'êtes pas assez nombreuses pour qu'ils déploient autant de force…

- Peut-être qu'ils veulent faire un exemple, en nous capturant, explique Nelly. Ça ferait l'exemple et ça sonnerait comme une fin de bataille, et la ville serait à eux…

- Dans ce cas, peut-être est-il envisageable de ne pas se jeter dans la gueule du loup.

- On en a déjà parlé, soupire Nelly.

- Bien, répond Mark. Si tu ne veux pas m'écouter, peut-être écouteras-tu ton second !

- Mon second ? Silvia ?

- Oui, Silvia ?

Il tourne la tête vers la jeune femme, impassible. A ses côtés, Axel penche la tête avec son air dépité des mauvais jours. Mark comprend alors que pour la première fois depuis qu'ils ont rejoint les écorchés, Axel a failli à sa mission.

- Ah…

- Désolé.

- Je ne comprends rien du tout, dit Nelly.

- Eh bien, puisque ça n'a pas fonctionné… J'avais demandé à Axel de convaincre Silvia de la bêtise que nous nous apprêtons à commettre. Je me doutais que je n'arriverais à rien avec toi. J'ai cru que Silvia serait plus…

- Stupide ? demande la concernée.

- Censée, reprend Mark. Mais je vois que ça n'a pas fonctionné.

- Effectivement. Je me doutais que tu tenterais un truc dans le genre. J'ai prévenu Silvia de ne pas se laisser avoir par le charme d'Axel. Et tu peux rappeler Jude si tu l'as envoyé avec Célia dans l'unique but de lui donner le rôle du grand frère protecteur, ça ne prendra pas non plus.

- Bien…

Qu'imaginait-il ? Pouvoir les berner, comme cela avait pu être le cas, auparavant ? Compter sur la naïveté douce de Silvia ? La candeur enfantine face à l'autorité du grand frère de Célia ? Eh bien voilà. La réalité, c'est que ces deux adolescentes, ces deux enfants qu'il a été contraint d'abandonner, elles ont grandi malgré l'absence des hommes. Elles ont forgé leur armée en même temps que leur avenir, leur caractère en même temps que leur humanité. Elles se sont construites ensemble, mais sans l'aide de leurs pères, de leurs frères, de leurs amis, de leurs maris, de leurs amants. Elles ont recréé, réinventé, rafistolé la société, elles l'ont pliée à leur volonté et à leur besoin. Et ça a quelque chose de divin, de miraculeux, de fiévreux.

- Célia est de retour.

Mark sort de ses pensées. En effet, Jude et sa sœur remontent docilement le chemin de terre. Lorsqu'ils étaient enfants, Célia se tenait très proche de son frère, lui tenait la main, dans l'espoir d'être protégée. Ou de protéger. Mark n'a jamais vraiment su.

- Alors ?

- Alors ça va pas être simple, répond Célia. Il y a des gardes tout autour des points d'accès de la ville.

- Au centre de la ville ?

- Pas seulement, explique Jude. On a réussi à les voir du chemin. Ils sont très nombreux.

- Tu penses qu'on peut détourner leur attention ? demande Mark.

- Oui, s'enflamme Nelly. Ils attendent les Amazones ! faisons-les s'éloigner par un côté, et les Écorchés pénétreront la ville !

- Doucement ! Pour avoir la ville, il va falloir se battre. On a passé les jeux d'enfants depuis longtemps, attraper l'étendard de la mairie, ça ne va pas suffire.

- On renverserait la tendance. On aurait l'avantage.

- Oui, pendant cinq secondes. T'as quoi dans ta sacoche, Nelly ? demande Axel, impatient. Quinze Amazones, tout au plus ?

- Dix-huit.

- Super, on est sauvé ! ironise-t-il. Nous, on a cinquante-quatre mecs prêts au combat. Tu sais compter ? En plus, on a jamais combattu ensemble, on n'a pas de coordination, on sait même pas qui sera le chef, les ordres de qui suivre ! Ce qu'on a en face, c'est pas des débutants, crois-moi. Ils bossent ensemble depuis des années, ils savent bien à qui ils ont prêté allégeance. Et pour tenir une ville, ils ont placé au moins cinq-cents hommes sur les lieux.

- T'essaies de dire quoi ?

- Pas besoin d'essayer, je te le dis clairement. On ne fait pas le poids. Nelly, peu importe le niveau de tes guerrières, peu importe l'entraînement de nos guerriers, et peu importe l'amour que nous portons à cette ville… On ne peut pas.

Nelly tremble soudain. Elle a cette habitude à l'extrême sensibilité, à la violence des émotions. Les paroles d'Axel lui font l'effet de coups de marteau dans la tête. Cela fait plusieurs années qu'elle s'est vu confié le commandement des Amazones par Aquilina, et jamais elle n'a eu à justifier ses choix ou ses décisions. C'est comme ça que fonctionnent les Amazones. Pour ne pas se disperser et se faire reprendre par les hommes, elles ont appris à écouter religieusement leur cheffe, presque sans broncher. Et Nelly a toujours eu des ordres raisonnés et réfléchis, aussi n'ont-elles jamais eu à réprimer un acte insensé. Elle tourne la tête vers Silvia, puis vers Célia. Peut-être le temps est-il venu pour les Amazones de désobéir à leur cheffe. De prendre des libertés.

- Qu'en dites-vous ?

- On en dit qu'on te suit, répond précipitamment Silvia.

- Je ne veux pas savoir si tu vas m'obéir, mais si tu trouves mon ordre juste.

- Juste, oui. Censé, non.

C'est Célia qui parle, parce que c'est Célia qui connait les mots. Mark se souvient, c'était elle l'écrivain de leur groupe d'adolescents, elle qui voulait rivaliser avec J. et son sorcier à lunettes, elle qui espérait tutoyer Phillip Pullman et ses daemons. Et elle, logiquement, qui aujourd'hui sait remettre en place les mots qu'on ne sait plus dire, parce que la guerre les arrache, remplace les phrases par des explosions et les lettres par des mitrailleuses.

- Alors il faut renoncer ?

- Non.

- Alors quoi ?

- Je ne sais pas. Je ne suis pas là pour te remettre dans le droit chemin. Moi, je suis là pour ajuster ta pensée.

Nelly cache sa tête dans ses mains, pour cacher ses pleurs ou sa honte, on ne sait pas bien. Cinq minutes. Plus elle la relève, brutalement, éclaboussant le vent de sa chevelure indomptée. Pas un regard pour les trois hommes qui l'accompagnent, uniquement pour ses deux Amazones, parce que seuls leurs deux regards comptent.

- Est-ce que je fais une bêtise en ordonnant l'attaque de la ville ?

- Je ne sais pas, soupire Silvia. J'ai peur de m'en vouloir jusqu'à la fin des temps si je quitte la ville sans la reprendre. Mais peut-être vaut-il mieux s'en vouloir pendant longtemps, pendant très longtemps, et voir un jour la Capitale refleurir, reconquise par les générations suivantes…

- C'est ce qu'Aquilina aurait voulu ?

- Personne ne le saura jamais. Mais Aquilina n'est plus là. Toi si.

Alors, pour la première fois, face à trois hommes qui ont peuplé son adolescence, face à deux femmes qui ont créé sa vie, dans ce territoire neutre, à quelques mètres de sa ville de naissance et d'enfance, la capitaine des Amazones abdique.

- Je renonce. Et je reviendrai.