Chapitre 3 : Les gardes françaises

Les mois passèrent.

Oscar demanda à la Reine de quitter son poste de colonel de la garde royale, prétextant son échec à arrêter le Masque Noir, plus connu sous les traits de Bernard Châtelet, journaliste du peuple et fiancé de Rosalie Lamorlière. Sa majesté accepta sa requête et nomma Oscar commandant des gardes françaises, dont leur fonction était de protéger la cour royale et de garantir la sécurité au sein du château.

André avait suivi la jeune femme en tant que soldat et avait fait la connaissance d'Alain de Soisson. La rencontre entre Oscar et les gardes françaises avait été « musclée ». En effet, ces hommes se satisfaisaient tout à fait de leur petite vie peinarde dans la caserne et, voyant qu'on voulait leur assigner un nouveau noble à leur commandement, tentèrent une rébellion. Le commandement fut alors tranché par un combat entre le sous-lieutenant Alain de Soisson et Oscar de Jarjayes. Au final, Alain finit sa journée à l'infirmerie et le nouveau commandant des gardes françaises prenait ses nouvelles fonctions.

Oscar découvrit peu de temps après qu'Alain, noble de naissance, avait fait l'école des officiers mais qu'il avait été sanctionné pour avoir défendu la vertu de sa sœur aux prises avec son ancien commandant. Alain fut alors rétrogradé au grade de sous lieutenant tandis que le commandant finit avec le menton broyé.

Les rondes se faisant par pair, André et Alain se retrouvaient souvent ensemble pour la surveillance des pourtours de la caserne. La matinée avait été pluvieuse et les deux soldats ne demandaient qu'une chose : rentrer de leur service, aller se sécher et mettre des vêtements secs. Ils longeaient les murs de l'enceinte quand une calèche venait dans leur direction, elle les dépassa mais une de ses roues éclaboussa d'une eau boueuse les deux hommes. « Tu peux pas faire attention ! Etre noble de te donne pas tous les droits » hurla un Alain dégoulinant de boue, son jumeau à ses côtés. A voir Alain et André, on aurait pu croire à présent qu'ils s'étaient roulés dans la boue. Le seul signe distinctif entre les deux « esquimaux au chocolat au lait » était l'éternel foulard rouge d'Alain nouait autour de son cou.

« Cocher, arrêtez vous ! » intervint une voix féminine. A ces ordres, la calèche s'arrêta quelques mètres plus loin. Intrigué, Alain marcha dans sa direction, suivi de près par André. La personne, dont on ne distinguait que la silhouette dans l'habitacle, reprit la parole : « veuillez nous excuser, Messieurs, de ce geste indélicat ». Impossible de voir le visage de la femme, mais sa voix trahissait sa jeunesse. La calèche repris alors sa course après que la jeune femme en ait donné l'ordre au cocher, laissant nos deux soldats perplexes. Elle discerna un lointain « euh, c'est pas grave m'dame »

ANDRE : on ferait bien de vite rentrer avant d'attraper froid

ALAIN pensif : t'as raison, André ; dans cet état on pourrait même se faire arrêter pour vagabondage.

Ainsi les deux compères rentrèrent dans leur quartier et firent le plus grand débarbouillage de leur vie.

Au même moment, la calèche s'était stationnée devant les quartiers du commandant de Jarjayes et la jeune femme s'était présentée à l'aide de camp Daguerre pour être conduite auprès d'Oscar. Le commandant des gardes français était assis à son bureau en train de rédiger le rapport de la semaine quand Daguerre présenta la visiteuse.

DAGUERRE : Commandant, pardonnez moi de vous déranger, mais Mademoiselle de Fersen souhaiterait s'entretenir avec vous.

OSCAR surprise par cette visite : faites entrer Mademoiselle de Fersen, et laissez nous.

DAGUERRE : à vos ordres, Commandant.

Il laissa entrer la jeune femme puis retourna à son poste. Cela faisait de nombreux mois que les deux jeunes femmes ne s'étaient pas revues. Oscar avait échangé son habit de colonel de la garde royale par celui de commandant des gardes françaises tandis que Sofia s'embellissait chaque jour un peu plus, la timidité laissant petit à petit la place à une assurance plus mature.

OSCAR : Sofia, quel plaisir de vous revoir en France. Depuis quand être vous de retour ?

SOFIA : savez vous, ma… pardon mon cher Oscar, que je suis revenue de Suède depuis plusieurs semaines

OSCAR: quel dommage que je n'en ai pas été informée, cela aurait été avec plaisir que je serais venue vous présenter mes hommages.

SOFIA : Cher Oscar, de retour en France, j'espérai avoir l'occasion de vous revoir aux bals donnés par sa Majesté mais plus le temps passait et plus je perdais l'espoir de vous y rencontrer. Aussi quand j'ai été informée de votre nouveau commandement, je me suis permise de me présenter à vous.

OSCAR: Mon amie, je suis désolée de vous avoir contrainte à venir en ce lieu. Il est vrai que je me rends plus rarement aux bals : je n'ai plus comme fonction la protection rapprochée de la Reine et par conséquent ma présence aux bals n'est pas exigée.

SOFIA : je comprends, mon amie.

OSCAR: accepteriez vous de venir dîner demain au château, pour que nous ayons le plaisir de discuter ensemble de ces dernières années.

SOFIA : ce sera avec grand plaisir.

OSCAR: très bien. Permettez que je vous raccompagne jusqu'à votre calèche. Certains des hommes présents dans cette caserne, n'ont jamais vu si belle femme de leur vie.

Sofia fut touchée par ce compliment mais elle se demandait également comment une femme, telle qu'Oscar, pouvait vivre seule, entourée de soldats et surtout en ayant pour fonction de les commander.

Alors que les jeunes femmes sortaient dans la cour en direction de la calèche, deux soldats, Alain et André fraîchement lavés, s'approchaient du commandant.

ALAIN toujours aussi acerbe envers Oscar après sa défaite en duel : eh bien Commandant, vous voilà en bonne compagnie, pendant vos heures de fonction, c'est pas bien joli.

André, resté comme toujours un peu en retrait, ne dit pas un mot. Il se contentait de regarder Oscar dans les yeux. Il ne connaissait pas la jeune femme qui l'accompagnait mais, connaissant la vraie nature du commandant, il savait parfaitement que la visiteuse ne pouvait en aucun cas être une prétendante.

OSCAR furieuse qu'une telle insulte envers Sofia : Alain de Soisson, vous êtes prié de présenter immédiatement vos excuses à Mademoiselle de Fersen.

« Fersen ». André regarda avec plus de curiosité la jeune femme. Sans doute était ce sa sœur, vu son âge. Il s'étonnait qu'Oscar ne lui en ait pas parlé … après tout, se faire des amies était suffisamment rare pour Oscar, qui avait sans doute des affinités avec Mademoiselle de Fersen.

Sofia quant à elle, avait tant bien que mal reconnu les hommes qu'elle avait entraperçus, couverts de boue, son regard allant en priorité au grand brun, à la mâchoire saillante, une étoffe rouge autour du cou.

SOFIA : c'est inutile, Oscar,…

OSCAR : mais … il vous a manqué de respect !

SOFIA : comme je l'ai fait il y a quelques minutes.

Oscar regarda son amie étonnée. Sofia avait déjà rencontré Alain ? Mais à quelle occasion ? Pourquoi ne voulait elle pas qu'il soit sanctionné pour avoir osé parler ainsi à un invité du commandant de la caserne et encore à plus à une femme ? Oscar savait qu'Alain pouvait se montrer très dur, voire violent avec un homme mais elle savait également que, sous ces airs bagarreur, se cachait beaucoup de générosité. Il suffisait de voir le comportement du soldat avec sa jeune sœur : tout n'était qu'amour et tendresse entre eux, et il était toujours le premier à aider un de ses hommes.

Oscar ne pouvait bénéficier des traitements de faveur d'Alain puisqu'il ignorait totalement qu'elle était une femme et qu'il pensait avoir affaire à un de ces nobles vaniteux, sans substance. Mais pourquoi avait il ainsi réagi à la présence de Sofia : était-ce pour poursuivre le conflit qui existait entre eux : Alain, le soldat, contre Oscar, le noble, le commandant. Cette explication paraissait la plus plausible aux yeux d'Oscar.

Oscar ne voulant pas gêner son invitée, prit le parti d'accepter sa demande mais quelque chose s'était passée entre Alain de Soisson et Sofia de Fersen. Sans doute le découvrirait elle plus tard.

OSCAR : comme il vous plaira… Alain, André, j'attends votre rapport dans dix minutes dans mon bureau.

ANDRE : bien commandant !

Alain fut interloqué que le commandant cède si facilement devant cette frêle jeune femme. Comment cette femme, noble qui plus est, pouvait faire accepter sa volonté au commandant de Jarjayes, que tout le régiment tentait de faire plier, lui le premier. Qui était elle ? Quelle relation entretenait elle avec le commandant ?

ALAIN encore dans ses pensées : oui, commandant.

Les deux soldats se dirigèrent alors vers le bureau d'Oscar pour l'y attendre. Celle-ci aida Sofia à monter dans la calèche, avant de rejoindre à son tour ses quartiers. Demain, Oscar aurait sans doute une partie des réponses.