Chapitre 3 : Les retrouvailles
Lorsqu'il rentra chez lui, Kyoya ne s'attarda pas et retourna immédiatement se coucher. Cette escapade l'avait véritablement épuisé. Les jours qui suivirent furent aussi mornes que les précédents pour Kyoya. Depuis qu'il était à la retraite, Kyoya ne voyait plus personne. Il passait le plus clair de son temps à regarder les passants dans la rue, le coude appuyé sur la rambarde de son balcon.
Il y avait 2 semaines que le médecin l'avait diagnostiqué. Son état s'était dégradé. Lui qui ne mangeait déjà pas beaucoup ne pouvait plus rien avaler. Ses nausées étaient omniprésentes. La fatigue ne le quittait plus. Il songea qu'il allait mourir seul, dans ce studio miteux, abandonné de tous. Il s'y était préparé. Depuis des années. C'est alors que le téléphone sonna. Comme personne ne l'appelait jamais, Kyoya songea à un démarcheur et ne répondit pas. La messagerie se mit en marche et Kyoya sursauta lorsqu'il entendit :
-Salut Kyoya ! C'est Gingka ! Ouai je sais ça fait un bail. Pire que ça même. Mais bon je me fais vieux et j'ai bien envie de revoir tous mes vieux amis. Histoire de partager les souvenirs du bon vieux temps tu vois ? Ça te dirait de passer chez Madoka et moi un de ses quatre ? On habite 23 rue des hortensias 18280 Combray. J'espère que tu viendras. On t'attend demain à 15 h 00. J'ai hâte de te revoir ! A demain !
Un bip mit fin à la communication laissant Kyoya abasourdit. Allait-il y aller ? Il songea que dans sa situation, il n'avait pas grand-chose à perdre et, au fond, ça lui faisait plaisir de revoir Gingka au moins une fois avant la fin.
Il consulta internet pour trouver son itinéraire. Gingka n'habitait pas la porte à côté. La raison lui aurait dit que ce n'était pas une bonne idée d'aller si loin dans son état. Mais avait-il écouté la raison une seule fois dans sa vie ?
Le lendemain, le voyage fut éprouvant pour Kyoya. Mais il parvient tout de même chez Gingka avec 10 minutes d'avance. Gingka habitait une coquette petite maison bordée d'un jardin. Lorsqu'il frappa, c'est Madoka qui vint lui ouvrir. Kyoya la détailla. Elle avait vieilli elle-aussi. Ses cheveux autrefois châtains étaient devenus blanc et rassemblés en chignon à l'arrière de sa tête. Elle portait de petites lunettes en demi-lune et se tenait un peu courbée vers l'avant. Elle lui fit un grand sourire lorsqu'elle le reconnu et l'invita à entrer. Gingka attendait dans le salon. Il lui adressa également un grand sourire puis s'excusa immédiatement :
-Désolé de te recevoir comme ça mais je ne peux plus me lever. J'ai eu un… Disons un accident il y a quelques temps et je suis paralysé sous la ceinture…
Kyoya en était sincèrement navré pour lui. Aussi le tranquillisa-t-il aussitôt :
-T'inquiètes donc pas pour ça. On a tous vieillit…
Gingka lui fit un autre de ses sourires ravageurs et lui proposa de s'attabler pour pouvoir parler plus confortablement. Kyoya ne refusa pas : sa jambe le faisait beaucoup souffrir. Tandis que Gingka s'installait face à lui, Madoka se retira pour les laisser entre hommes. En s'asseyant, Kyoya détailla Gingka. Il avait beaucoup vieillit. Ses cheveux étaient aussi blancs que les siens et de nombreuses rides étaient visibles sur son visage. Mais il n'avait pas tant changé que ça. Ses yeux noisettes étaient toujours aussi vifs et son sourire toujours aussi éclatant.
-Alors quoi de neuf ?, demanda Gingka.
-Quoi de neuf depuis quand ? , répliqua Kyoya. Après tout, ils ne s'étaient pas vus en personne depuis la fin du collège.
- Et bien disons depuis ta retraite, répondis Gingka. J'ai suivis l'actualité tu sais ! Et on parle beaucoup de toi à la télé ! Apparemment tu es un véritable héros ! Je n'en attendais pas moins de toi !
Ce compliment toucha beaucoup Kyoya mais celui-ci s'arrangea bien entendu pour rester de marbre :
-Je n'ai fait que mon travail.
Il y eut un silence. Kyoya laissa son regard vagabonder dans la pièce et il y vit de nombreuses photos de famille accrochées au mur et sur la cheminée. Sur l'une d'elle on y voyait Gingka qui devait avoir 40 ans dans son uniforme de pompier. Sur une autre il était accompagné de Madoka et de deux enfants que Kyoya présuma être les siens. Ils avaient l'air heureux.
Gingka avait suivi son regard et commenta :
-elle est belle cette photo hein ? C'était pendant les vacances scolaires des enfants, on avait fait un pique-nique. Tu y vois Mallory et Ryan mes deux aînés. Tamara, ma petite dernière, n'était pas encore née.
-Tu as une belle famille. , commenta Kyoya.
-Et toi ?, demanda Gingka, tu ne nous as jamais parlé de ta famille.
Kyoya ne sut que répondre. Comment lui dire qu'il était toujours resté seul dans le même petit studio miteux qu'il avait quand il était au lycée? Comment lui expliquer que les seuls coups de téléphone qu'il recevait étaient ceux de démarcheurs ? Comment lui avouer que les seules paroles qu'il prononçait au quotidien se résumaient à un « bonjour » poli à la caissière à qui il payait ses maigres courses une fois par semaine ?
Gingka dû comprendre qu'il avait gaffé car il s'empressa de changer de sujet de conversation :
-ça ne fait rien, dit-il précipitamment, tu as vu l'actualité ? ça fait peur cette histoire de réchauffement climatique non ?
Kyoya fit la moue, l'air pas plus intéressé et répondit :
-La fin du monde viendra d'un dictateur fou ou d'une bande taré qui lanceront la bombe atomique de toute façon. Bien avant que la Terre ne surchauffe.
Au regard choqué que lui lança Gingka, Kyoya se sentis obligé de s'expliquer :
-Avec tout ce que j'ai vu dans l'armée…
-Pas la peine d'en dire plus, fit Gingka. Je comprends tout à fait.
Il y eut un nouveau silence.
-Et ta santé ? Comment ça va ? , demanda Gingka pour briser le silence.
-ça va.
-Oh arrête de me raconter des salades ! On va avoir 90 ans bientôt tous les deux ! Ne me dis pas qu'il n'y a rien qui cloche chez toi ! Si tu veux, je commence. Alors voyons, j'ai du diabète, du cholestérol, je suis cardiaque, j'ai deux ou trois soucis avec ma prostate, j'ai de l'arthrose et… ben je suis paralysé aux jambes… Et toi ?
-Tu veux jouer à ça ? Bon. Alors j'ai une jambe assez handicapée. J'ai aussi de l'arthrose et…
Il hésita.
-Et ? , l'encouragea Gingka
-Laisse tomber. Ce n'est pas important.
-Oh allez ! Moi je t'ai tout dit !
-C'est pas important je te dis !, dit Kyoya en haussant le ton
-Alors pourquoi tu veux pas me le dire ?, fit Gingka espiègle
-Et pourquoi tu veux pas me lâcher ?, répliqua Kyoya sur le même ton
-Parce que tu veux pas me le dire !, s'écria Gingka
-Et ben non je veux pas te le dire !, s'écria Kyoya à son tour
-Et tu veux pas me dire quoi ? , insista Gingka
-ça te regarde pas !, répliqua Kyoya
-Et pourquoi ça me regarderait pas ? , continua Gingka pour le pousser à bout.
-PARCE QUE CA NE REGARDE PERSONNE QUAND MON MEDECIN M'ANNONCE QUE JE VAIS MOURIR D'ICI TROIS MOIS D'UN CANCER DU FOIE METASTASE ! … et merde !
Il y eut un grand silence… Gingka n'avait pas l'air de savoir quoi répondre.
-T'es content maintenant ? , demanda brusquement Kyoya plus pour briser le silence gênant qui s'installait que pour continuer de se disputer.
-Je suis désolé Kyoya… Je ne savais pas…
-Ah mais arrête ! Ce n'est pas la peine de t'excuser ! … Et ce n'est pas la peine de me regarder comme ça non-plus ! Je ne suis pas à prendre en pitié !
Nouveau silence. La pendule du salon affichait 17 h 00. Ce n'était pas tard mais Kyoya savait qu'en partant maintenant il avait de grandes chances de ne pas rentrer chez lui avant 22h00. Or son corps ne supporterait pas une veillée plus tardive. La raison lui hurlait de partir maintenant mais il n'en avait pas envie. Malgré l'échange pour le moins gêné et réduit qu'il avait avec Gingka, c'était le plus long dialogue qu'il avait eu depuis son départ à la retraite. En plus, il y avait peu de chance pour qu'il revoie Gingka avant…
Kyoya tourna les yeux pour rencontrer ceux de Gingka. Il le regardait encore avec inquiétude.
-Oh mais tu vas pas arrêter de me regarder comme ça ?
-Comme quoi ?
-Comme si j'allais creuver d'une seconde à l'autre ?
-Ben c'est ce que tu viens de dire !
-C'est pas une raison !
-Si c'en est une !
-Non !
-Si !
-Non !
-Si !
-Nnn…
Kyoya ne réussit pas à répondre. Le simple « non » qu'il avait dans l'idée de prononcer resta bloquer dans sa gorge. Il ne pouvait plus respirer. Il s'étouffa et tomba à la renverse. Il eut juste le temps, avant de perdre totalement connaissance, d'entendre Gingka hurler à Madoka d'appeler le SAMU.
