Chapitre 2 : La Princesse & le Crapaud
Beverly Marsh avait du mal à reprendre sa respiration. Ses joues dégoulinaient, sa gorge était enrouée à force de hurler, ses poignets douloureux à force de tambouriner sur la vitre.
Personne ne l'entendait. Personne ne la voyait.
Elle était prisonnière derrière la surface en verre et elle ne se souvenait même pas comment elle s'était retrouvée dans cet étroit espace tapissé de petits os de souris et de toiles d'araignées. Elle avait essayé d'en sortir, de tâtonner dans l'étrange obscurité qui la cernait sur trois côtés, mais sans trouver le moindre loquet, la moindre serrure, la plus minuscule aspérité.
Son haleine dessinait un petit halo sur la vitre et elle sentait qu'elle avait de plus en plus froid. Mais ce n'était pas logique. Elle aurait dû être en sueur, surtout à force de taper, de crier, de se presser en sanglotant contre la paroi transparente qui la séparait de la liberté.
Rien de tout cela n'était logique et la terreur étouffait peu à peu Beverly.
Elle voyait s'agiter les maîtresses, les policiers, les élèves, les assistants. Tout le monde courait dans les couloirs, entrait et sortait des classes, appelait, échangeait des mouvements de tête négatifs.
On la cherchait désespérément, mais personne ne pouvait la trouver.
Pourtant elle était juste là, au fond du couloir surchauffé du deuxième étage dans le bâtiment des primaires, derrière le grand miroir.
oOoOoOo
Arthur ne connaissait pas Beverly Marsh, mais lorsqu'on lui tendit la photo de la gamine, son cœur se contracta douloureusement : c'était une petite rouquine au visage constellé de taches de rousseur, comme Euphrosine. Elle venait d'avoir neuf ans et affichait un petit air buté. "Une enfant assez difficile", avait dit Miss Rogan en reniflant. "Je venais encore de la gronder ce matin..."
Au début, ils avaient cru qu'elle s'était seulement cachée quelque part. Mais la tension était très vite montée et, quand ils avaient découvert le portillon entrouvert à l'arrière de l'école, ils avaient appelé immédiatement la police.
Peut-être que Beverly était tout bêtement rentrée chez elle. Mais peut-être aussi que le mystérieux kidnappeur de Toad Suck s'était introduit par là et qu'il avait emporté une nouvelle victime…
Maintenant, tous les élèves étaient rentrés chez eux et le shérif avait ressemblé les volontaires dans le gymnase pour expliquer comment on allait procéder avec les battues. Arthur s'écarta discrètement du reste du groupe pour jeter un coup d'œil dans le couloir du rez-de-chaussée où étaient entassées pêle-mêle toutes les chaussures des gens présents.
Les charmes de protection qu'il avait mis en place n'avaient pas été troublés là non plus. La chose qui avait emporté Eddie Kaspbrak avait dû les flairer et les éviter, ou elle n'était pas repassée par là pour venir s'emparer de Beverly Marsh.
Plus tôt, il avait profité de ce que tous les enseignants étaient occupés à accueillir les parents affolés de l'autre côté du bâtiment pour examiner le portillon. Il y avait bien un résidu magique à cet endroit, le même que celui qu'il avait trouvé le six janvier : une toile d'araignée solide et collante qui scintillait au soleil, perlée de glace. La malveillance qui s'en dégageait était d'autant plus inquiétante qu'elle avait une texture presque féérique.
Arthur était partagé entre ce que lui soufflait son instinct – que le portillon n'était qu'une fausse piste et que la petite fille était encore dans l'école – et la crainte de se tromper encore une fois, la culpabilité d'avoir déjà échoué trois fois dans sa tâche.
Pour calmer ses nerfs, il jeta un sortilège d'imperméabilisation sur ses chaussures, ainsi que sur celles de Gwen. Puis ses yeux tombèrent sur les bottes des gens qui allaient se joindre aux recherches et, avec un soupir, il étendit l'enchantement au reste des vêtements qui attendaient dans le couloir : tout le monde aurait besoin d'avoir les pieds au sec pendant les prochaines heures.
Tout n'était pas perdu. Il y avait encore un espoir que Beverly se soit simplement égarée dans la forêt enneigée…
Mais quarante-huit heures plus tard, frigorifié, trempé et fourbu, Arthur ne croyait plus ni à la théorie d'un kidnappeur moldu, ni à celle de la fugue sur un coup de colère.
Les fenêtres de l'école étaient éclairées chaleureusement et semblaient accueillir les volontaires alors qu'ils émergeaient les uns après les autres de la forêt sombre et glacée en titubant de fatigue.
A l'intérieur, la chaleur leur semblait presque intolérable, au début. Ils donnaient les renseignements sur les derniers secteurs qu'ils avaient ratissés dans le gymnase où le QG avait été installé, puis se dirigeaient vers les tables où l'on distribuait des tasses de café brûlant, des sandwichs, des couvertures et des serviettes. Les douches de l'école étaient ouvertes et, à l'infirmerie, on pansait des ampoules, on soignait les engelures, on bandait parfois une cheville. Des lits de camp avaient été mis à la disposition des équipes de recherche qui se relayaient toutes les six ou sept heures.
La grande salle bourdonnait de conversations chuchotées, de soupirs découragés, de reniflements et d'éternuements. Dans un coin, le père de Beverly Marsh faisait les cent pas en tournant comme un ours en cage et, à l'autre bout du gymnase, Miss Rogan pleurait dans les bras de la psychologue scolaire. De temps à autre, une radio crépitait, mais personne ne sursautait plus dans l'espoir d'une bonne nouvelle comme cela avait été le cas au début des recherches.
Arthur se laissa tomber sur un banc à l'écart. Il renversa la nuque, appuya sa tête contre le mur derrière lui, les yeux clos. Il avait enchainé trois tours de recherche d'affilée en jetant aux chefs d'équipes des sortilèges de confusion pour qu'ils croient qu'il était un nouveau venu à chaque fois. Il était absolument à bout de forces, tous ses muscles lui faisaient mal et il avait la tête qui tournait après avoir déployé autant de magie pour constamment balayer la forêt et analyser la sincérité des gens qu'il interrogeait.
- Ça ira mieux après une bonne tasse de thé, dit une voix au-dessus de lui. "En tout cas, c'est ce que prétend Beatrix Potter. Une arrière-arrière-grand-tante à toi ?"
Il ouvrit les yeux, grimaça un sourire épuisé et prit le verre en plastique fumant que Gwen lui tendait.
- Les livres pour enfants contiennent souvent des vérités profondes. Mais je ne pense pas que ma famille ait un lien de parenté avec Pierre Lapin.
La jeune femme s'assit à côté de lui en l'observant avec une expression inquiète qui fit naître dans l'estomac d'Arthur des papillons qui n'avaient rien à voir avec sa nausée actuelle.
- Tu as une tête affreuse, dit-elle.
- Tu devrais voir la tienne, répliqua-t-il en riant doucement.
Gwen était rentrée plus tôt – il avait été soulagé, bien qu'un peu jaloux, quand un pompier s'était aperçu qu'elle n'en pouvait plus et l'avait fait monter d'office dans une des jeeps qui retournaient à Toad Suck, alors que lui-même essayait de la convaincre de s'arrêter depuis un bon moment déjà – et même si elle avait pu passer quelques heures au chaud et au sec, ses cheveux sales et son teint brouillé montraient bien qu'elle ne s'était pas reposée.
Arthur ne pouvait pas s'empêcher de la trouver magnifique quand même. Non parce qu'elle était belle au sens propre du terme – clairement elle ne l'était pas à ce moment-là – mais parce qu'il lisait son dévouement dans les traits tirés de son visage.
- C'est le sixième enfant, murmura-t-elle. Ses yeux se remplirent de larmes. "Qui fait ça ? Pourquoi ? C'est tellement injuste…"
Il aurait voulu la serrer dans ses bras pour la consoler, mais il ne s'en sentait pas le droit. A la place, il garda le silence et but son thé en observant les mines découragées autour d'eux. Il remarqua Miss Watson et le shérif plongés dans ce qui semblait être une discussion houleuse et se demanda ce qui se passait.
- C'est son père, dit Gwen qui avait suivi son regard.
- Ils ne s'entendent pas ?
- Si, mais Jane est persuadée que Beverly et les autres sont…
La jeune femme marqua un temps d'arrêt. Elle se mordilla les lèvres, considéra Arthur gravement comme si elle pesait le pour et le contre avant de lui confier la suite.
- Elle pense qu'ils sont encore dans l'école, qu'il faudrait sonder les murs… finit-elle par dire à mi-voix. Puis, comme il restait muet, elle se hâta d'ajouter : "Je crois que ces enlèvements l'ont beaucoup ébranlée. Henry Bowers était dans sa classe et puis, le Jour de la Marmotte, elle avait attrapé Nathalie Huggins et Victor Criss en train de s'en prendre à un petit de CP dans la cour de récréation. Je pense qu'elle s'en veut de les avoir punis alors que, quelques heures plus tard, ils avaient disparu et que tout laisse à penser qu'ils sont peut-être… morts."
Arthur ne disait rien parce qu'il réfléchissait qu'il n'avait pas envisagé un seul instant que l'ennemi puisse être un passe-muraille et qu'il s'en voulait terriblement d'être passé à côté d'une telle possibilité.
Il fit un mouvement pour se lever et aller tout de suite vérifier cette hypothèse, mais la vieille douleur familière qui se réveillait aux changements de saisons pulsa dans son bras, lui rappelant qu'il venait de passer les dernières vingt heures à patauger dans la neige. Il crispa la main sur sa manche sans réussir à dissimuler une grimace.
- Qu'est-ce qu'il y a ? Tu as mal ? Tu es tombé ?
Les yeux bruns de Gwen l'observaient anxieusement.
- Non, c'est une vieille blessure, marmonna-t-il. "C'est rien du tout."
En d'autres circonstances, il aurait savouré l'effet qu'il produisait sur elle, mais ce n'était pas le moment et il redoutait la question qui risquait de suivre.
- Un accident de moto ? insista la jeune femme en fronçant les sourcils.
Il se racla la gorge, détourna le regard. Le sachet de thé recroquevillé au fond de son verre lui parut soudain fascinant. Il détestait ce genre de moment. Les oreilles brûlantes, il s'efforça de répondre avec naturel.
- Non, une bête chute en ski.
Il n'avait jamais eu le moindre accident avec sa moto et il en était extrêmement fier. Mais il ne pouvait pas vraiment expliquer à Gwen que son bras, onze ans et demi auparavant, avait été presque arraché par un monstre surgi tout droit de l'Enfer…
Il se leva, ignorant son corps harassé de fatigue, et fit un pas en direction de la porte du gymnase.
- Où tu vas ?
Il agita son verre vide et froissé.
- Quelque part dont les contes pour enfants parlent rarement.
Elle rougit.
- Oh.
Il aurait trouvé son embarras adorable s'il n'avait pas été en train de se morigéner de n'avoir rien trouvé de mieux comme excuse.
Toute sa vigilance lui revint quand il fut dans le couloir. Les sens en alerte, il parcourut l'école vide et silencieuse en tenant sa baguette à la main, jusqu'à ce que la tête lui tourne à nouveau à force de repousser ses limites trop loin.
Les murs se révélèrent désespérément pleins. Il ne trouva pas la moindre trace d'un tunnel magique ou d'un passage surnaturel nulle part. Des étincelles s'élevèrent au bout d'un couloir du bâtiment des primaires, mais à l'exception d'un miroir antique que l'on avait encadré avec de grands rideaux rouges dramatiques, sans doute à l'occasion de la Semaine du Théâtre, il n'y avait rien de maléfique à proximité.
Arthur examina tout de même le miroir, cherchant les traces qu'un serment prêté face à la glace ou une malédiction prononcée en caressant les moulures dorées auraient pu laisser, mais il ne perçut que quelques chuchotements lointains. Il aurait voulu qu'Euphrosine soit là : avec son don, elle aurait pu déterminer s'il y avait là un accès vers le Voile. Quant à lui, il lui faudrait attendre plusieurs jours avant de retrouver la forme nécessaire pour pouvoir utiliser son violon et vérifier s'il y avait matière à s'inquiéter.
Les haut-parleurs de l'école crachotèrent, demandant aux volontaires et membres du staff de revenir vers le gymnase. Il était minuit : l'école resterait fermée pour le week-end, puis rouvrirait le lundi. La police n'estimait pas nécessaire de continuer à occuper les lieux, étant donné que l'on n'avait pu y relever aucun indice sur la disparition de la petite fille.
Beverly Marsh était dorénavant un énième visage d'enfant sur une brique de lait.
Les néons s'éteignirent les uns après les autres dans les couloirs vides, puis les portes se refermèrent en claquant. Le gardien mit la chaîne, puis toucha presque solennellement les poignées froides avant de descendre les marches du perron en lançant un dernier regard derrière lui.
Hébétés de fatigue et de chagrin, tous ceux qui avaient espéré retrouver l'enfant jusque-là rangeaient des caisses de thermos, de cartes du Comté et de couvertures dans les coffres de leurs voitures, puis s'en allaient sans un mot. La neige s'était remise à tomber et tourbillonnait dans la lueur orange des lampadaires.
Arthur se retrouva bientôt seul face à l'école déserte, accroupie telle une sombre créature à cornes dans la nuit glacée, comme si elle le défiait de lui faire recracher ses victimes. Les flocons mouchetaient ses cheveux noirs et la fourrure de son blouson, s'accrochaient à ses cils et fondaient sur ses joues.
- Viens, dit la voix de Gwen à côté de lui. "Je vais te ramener."
Il tressaillit.
- J'ai la moto, répondit-il d'un ton un peu égaré.
Il claquait des dents. Elle secoua la tête en faisant rouler ses yeux.
- Tu tiens à peine debout, protesta-t-elle.
Et elle le prit par le bras, l'entraina vers sa voiture où attendait Jane Watson, le poussa sur la banquette arrière, puis, comme il ne faisait pas mine de s'attacher, se pencha par-dessus ses genoux et boucla la ceinture de sécurité avant de claquer la portière.
Les pensées d'Arthur s'effilochaient, résonnaient de moins en moins claires dans le brouillard cotonneux qui remplissait son esprit. Il entendit vaguement que les deux femmes s'adressaient à lui, répondit quelque chose, puis oublia complètement où il était, bercé par le ronron du moteur.
Il se réveilla en sursaut quand on lui secoua l'épaule, se redressa et s'aperçut qu'il avait bavé dans son sommeil. Il s'essuya le menton d'un revers de manche, trop épuisé pour se préoccuper de la tête qu'il avait. Gwen était là, à nouveau, et le contemplait avec sollicitude.
- Va vite te coucher, dit-elle gentiment, en s'écartant un peu pour qu'il aperçoive le panneau délabré Les Hêtres Rouges qui pointait dans la direction de la pension de famille où Arthur logeait depuis deux mois.
La neige avait cessé de tomber et la lune s'était levée. Elle baignait d'une lueur fantomatique le grand champ en friche et la maison biscornue que les enfants de Toad Suck surnommaient "la chaumière de la sorcière" – sans se douter à quel point ils avaient raison.
Arthur s'extirpa péniblement de la voiture.
- Merci, marmonna-t-il.
Et sans y penser, il se pencha, lui effleura la joue d'un baiser, puis s'éloigna en trébuchant dans la neige épaisse. Gwen le regarda chercher et faire tomber ses clés, puis entrer d'un pas lourd quand la porte s'ouvrit comme si la vieille Mme Hudson avait guetté le retour de son locataire. Puis elle revint sur Terre, s'aperçut qu'elle était frigorifiée et se dépêcha de remonter en voiture en soufflant dans ses mains.
- C'est vraiment là qu'il habite ? s'étonna Jane Watson.
Gwen remit le moteur en marche et, en quelques manœuvres énergiques qui éclaboussèrent de blanc les haies autour d'elle, ramena l'Austin Mini sur la route principale.
- Il paraît que la propriétaire est beaucoup plus sympa qu'elle en a l'air, répondit-elle en bâillant. "Y'en a qui ont de la chance. Quand je pense qu'on n'a toujours pas pu obtenir de Jonathan qu'il nous répare la fuite dans la buanderie..."
- Ce n'est pas ça que je voulais dire, dit son amie. "Tu conduis trop vite, ma chérie, ralentis un peu. Tu ne trouves pas bizarre qu'il paye à la semaine ici plutôt que de louer un appartement à Sholto ? C'est près de l'école, moderne et pas excessivement cher."
- Je ne sais pas, dit Gwen. "Peut-être qu'il a un faible pour les vieilles baraques croulantes et les mémères à chats."
Jane se mit à rire.
- Tu le défends toujours ! Méfie-toi, c'est comme ça qu'on tombe amoureuse…
Elle tendit la main et chatouilla la nuque de la conductrice qui finit par se mettre à rire elle aussi, malgré la fatigue et l'angoisse des dernières quarante-huit heures.
Jane Watson avait toujours cet effet sur elle. Quand Gwen était déprimée ou en colère, il lui suffisait de bavarder quelques minutes avec sa colocataire ou de se blottir dans ses bras pour retrouver le sourire.
Elles s'étaient rencontrées au collège, étaient restées inséparables pendant le lycée et jusqu'en fac, puis s'étaient perdues de vue quelques années avant de se retrouver nommées dans la même école. Leur amitié n'ayant pas pris une ride, elles avaient décidé de s'installer ensemble.
C'était à peu près à cette période que le tragique évènement que les journaux avaient surnommé Jeudi Noir à Walmart avait eu lieu.
Gwen avait perdu sa mère au cours de la fusillade qui avait éclaté dans le supermarché ce jour-là. Pendant les longs mois qui avaient suivi, incapable de sortir de chez elle ou de regarder les infos, sursautant au moindre bruit un peu fort, alors que son père, dévasté de chagrin, ne parvenait pas à l'atteindre, elle ne s'était alimentée, lavée, levée que grâce aux douces injonctions de son amie.
Quatre ans plus tard, Gwen, que l'on prenait pourtant souvent pour la plus forte des deux amies, avait encore régulièrement besoin d'être rassurée, bousculée ou plaisantée par Jane.
Peut-être que c'était dû au fait que cette dernière avait à peu près la même silhouette qu'Irene Holmes et portait aussi le parfum Coco Chanel n°5…
A sept ans, Gwen rêvait de devenir une personne mince, pâle et élégante comme l'était sa mère. A dix ans, elle avait appris pourquoi ce ne serait jamais possible.
A dix-sept ans, elle avait voulu en savoir plus sur ses origines. Elle avait fait le voyage jusqu'en Inde, visité l'orphelinat, passé quelques semaines à essayer sans succès de se persuader que les odeurs, les bruits, les couleurs, lui évoquaient des souvenirs émus, puis elle avait réalisé qu'elle avait envie de rentrer à la maison. Elle avait donc acheté une collection de DVD, deux saris et repris l'avion en sens inverse.
Après cela, il lui avait été beaucoup plus facile de répondre en souriant, quand quelqu'un lui demandait d'où elle était, qu'elle avait grandi à Sherwood, Arkansas, mais qu'elle avait été adoptée à l'âge de six mois.
Ses parents étaient juste un peu plus âgés que les autres parents. M. Murdoch Holmes avait des favoris grisonnants avant même que Gwen n'entre en maternelle et arborait une belle barbe blanche le jour où elle avait reçu son diplôme de fin d'études. Il portait des lunettes d'écaille, fumait la pipe et n'avait jamais perdu son accent du Devonshire, même en enseignant l'Anglais dans un lycée "craignos" de Little Rock. Féru de littérature ancienne, il ne passait pas une journée sans citer un lai ou un fabliau, répétait souvent qu'on n'offre jamais assez de roses à une femme et ramenait à la sienne des renoncules ou des pivoines. Enfin, c'était sans doute lui qui avait choisi le prénom de leur fille.
Irene Holmes avait été une de ces dames frêles qu'on peut aisément s'imaginer en train de jardiner, coiffées d'un chapeau de paille orné d'un ruban. Les joues poudrées de rose, les yeux clairs, avec son chignon sage et ses tailleurs pastel, elle aurait dû, semblait-il, être un personnage de tableau impressionniste. Mais elle n'avait absolument pas la main verte et préférait passer de longues heures en cuisine. Passionnée de saveurs indiennes comme seule une Anglaise peut l'être – elle n'avait jamais goûté les plats d'origine mais remplissait son panier de sauces toutes prêtes au Saintsbury's local chaque fois qu'ils retournaient en Grande-Bretagne pour les fêtes de Noël – elle se consolait de ne pouvoir porter des saris en regardant des films de Bollywood. Gwen avait passé son enfance à se trémousser sur les chansons qui en rythmaient les histoires, riant à perdre haleine avec sa mère ou larmoyant avec elle aux déboires des héros. Et toute son adolescence à rêver qu'un jour elle rencontrerait l'âme sœur au détour d'une rue, sous une pluie ensoleillée.
A vingt-et-un ans, elle était sortie avec son premier copain "sérieux", à espérer chaque fois qu'il l'emmenait au restaurant de trouver une bague de fiançailles dans son verre de champagne. Il lui avait fallu un certain temps pour s'apercevoir qu'il la prenait pour une bonne – ou une figure maternelle, pour dire cela plus poliment. Le jour où elle avait compris que son petit ami restait avec elle parce qu'elle lavait ses chaussettes et lui préparait de bons petits plats, mais qu'il ne se privait pas de butiner de ci, de là avec des Morgane et des Camille, elle avait planté derechef lessive et casseroles et fait ses valises pour retourner chez ses parents. Sa mère n'avait posé aucune question, l'avait accueillie à bras ouverts et bercée sur son cœur. Plus tard, tandis qu'elle reniflait dans son chocolat chaud, pelotonnée sur le canapé, son père était venu s'asseoir à côté d'elle. Tout en lui caressant gentiment les cheveux, il s'était lancé dans une longue analyse du cœur humain, concluant doucement par ces paroles qu'il lui répétait souvent : "Un jour, il y en aura un qui t'aimera comme une reine, Gwenhwyfar, et alors peu t'importera que le reste du monde ne voit en toi qu'une servante."
Mais toutes les autres relations qu'elle avait eues ensuite s'étaient terminées à peu près de la même façon, malheureusement.
Au fil des années, elle s'était fait une raison : soit elle était vraiment débile et choisissait toujours les mêmes types, soit elle jouait de malchance et attirait les crétins, mais ses petits amis finissaient toujours par la confondre avec un genre de mère d'appoint, pratique pour retrouver leurs clés, nettoyer leur linge et leur remplir l'estomac. Ce qu'elle pensait ne les intéressait qu'à condition que cela flatte leurs idées, leurs envies, leur égo. Vite lassés de son corps, soit ils la renvoyaient gentiment, soit ils la trompaient et lui riaient au visage quand elle s'en insurgeait.
Gwen se disait parfois qu'elle aurait préféré que personne ne s'intéresse à elle. Il aurait été plus facile de souffrir d'être ignorée plutôt que d'être constamment déçue et blessée. Elle se promettait après chaque relation brisée qu'elle ne se ferait plus avoir… et échouait lamentablement quelques mois plus tard.
Et puis il y avait eu le Jeudi Noir au Walmart et la vie de Gwen avait basculée complètement.
Comme elle ne pouvait plus regarder un seul film de Bollywood sans que son cœur ne lui semble sur le point d'étouffer de chagrin, elle s'était rabattue sur la bibliothèque de son père, ce qui avait contribué à élever un rempart de ronces autour de la tour dans laquelle elle se barricadait désormais.
Qu'il vienne, le chevalier qui voudrait en faire sa reine. Et qu'il oublie son épée. Elle verrait bien s'il était digne d'être aimé avant de laisser descendre sa chevelure.
Curieusement, sa vie était aussi devenue beaucoup plus simple. Elle s'était découvert un tas de talents, s'était surprise à être détendue en soirée maintenant qu'elle ne se posait plus la question "est-ce lui ?" à chaque fois qu'un homme la regardait et s'était rendue compte, petit à petit, que son bonheur ne dépendait pas des autres, mais d'elle-même.
A vingt-huit ans, elle était toujours très romantique, mais elle ne se laissait plus marcher sur les pieds. Et quand on la charriait sur sa règle des sept rendez-vous, elle se contentait d'hausser les épaules en souriant : il fallait bien faire preuve de persévérance pour obtenir la princesse.
Jane hochait vigoureusement la tête et attendait les éventuels prétendants sur le pas de la porte, armée d'une cuillère en bois.
Puis Arthur Potter était arrivé.
Et Gwen avait dû lutter contre elle-même pour ne pas envoyer promener dragon et forêt d'épines, parce que personne ne méritait plus que lui le titre de chevalier.
Bien sûr qu'il était beau et que son petit accent britannique était à croquer, mais s'il avait été un crapaud et lui avait demandé de l'embrasser, elle devait s'avouer à sa grande honte qu'elle aurait accepté sans hésitation.
Arthur était quelqu'un de profondément doux, mais il dégageait aussi une impression de force, de calme autorité. Sa simple présence dans une pièce ramenait l'ordre, pourtant il n'élevait jamais la voix. Les enfants l'adoraient et il le leur rendait bien. Il était intelligent, drôle – à ses dépens, la plupart du temps, mais il prenait rarement la mouche. Persuadé qu'il y avait du bon en chacun, il donnait aux gens l'envie de montrer le meilleur d'eux-mêmes. Qu'il s'adresse à une femme ou à un homme, au directeur de l'école ou à l'une des dames du ménage, c'était toujours avec une attitude droite et respectueuse.
Quelques fois, Gwen s'affolait d'autant de perfection. Son cerveau en pleine ébullition envisageait toutes sortes de possibilités et Jane avait fort à faire pour démonter toutes ces théories. Elle se persuadait qu'il jouait ce rôle pour mieux endormir leur méfiance, que c'était lui, en fait, le responsable des mystérieuses disparitions et qu'on découvrirait bientôt qu'il était complètement schizophrène. Ou qu'il était en fait un agent secret chargé de résoudre l'affaire et qu'il s'en irait, comme s'il n'avait jamais existé, une fois sa mission terminée. Que sa vie était pleine de violence, qu'il dissimulait un pistolet sous ses gros pullovers confortables et qu'il avait quelque part, dans un autre Etat, une femme blonde et sexy qui riait en mettant la langue entre ses dents et avait un diplôme de journaliste ou d'avocate.
Certaines choses lui laissaient à penser qu'elle n'avait pas tout à fait tort de s'inquiéter : comme son regard sombre quand il faisait sa ronde habituelle autour de l'école – tel un fauve en train de surveiller son territoire. Cette expression fugitive, parfois, qu'elle apercevait sur son visage, comme s'il portait le poids du monde sur ses épaules. Et puis ses hésitations quand elle lui posait des questions pourtant simples sur son passé, sa famille ou l'endroit où il avait fait ses études – elle avait l'impression qu'il voulait lui dire la vérité mais qu'il était obligé d'en dissimuler une partie.
Mais le plus troublant étaient les rêves. Il y apparaissait régulièrement, au bord d'un lac que le petit matin faisait scintiller. Il se tenait à côté d'une barque, de dos, portait un blue-jean et une longue cape rouge – sans doute que son subconscient essayait de lui dire quelque chose – et semblait attendre. Quand elle s'approchait, il tournait lentement la tête vers elle. C'était lui, mais il semblait plus âgé, plus dur. Ses mâchoires étaient un peu plus carrées, ses sourcils plus fournis, ses lèvres plus fines. Un collier de barbe assombrissait ses joues et la cicatrice sur son nez était davantage marquée. Il la contemplait et elle avait presque mal tellement elle avait besoin qu'il la prenne dans ses bras. Mais il ne bougeait pas, se contentait de la regarder avec ses yeux verts si tristes et soudain elle se sentait submergée de honte. "Pourquoi as-tu fait cela ?" demandait-il dans un souffle et Gwen se réveillait toujours à ce moment-là, les joues inondées de larmes, sans avoir la réponse à cette question.
Jane haussait les épaules et lui pinçait le bout du nez en affirmant que c'était parce qu'elle passait trop de temps à penser à son assistant qu'elle finissait par rêver de lui.
Jane, sans doute, avait raison.
Aussi Gwen se contenta-t-elle de se tourner sur l'autre côté et de se rendormir lorsqu'elle ouvrit brusquement les yeux aux petites heures du matin après un cauchemar particulièrement saisissant dans lequel Arthur appelait à l'aide, pris au piège dans une immense toile d'araignée.
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Beverly Marsh était recroquevillée sur le sol, la tête enfouie dans ses genoux. Elle avait des crampes d'estomac et se sentait vraiment misérable avec sa culotte mouillée. Ses larmes avaient séché sur son visage maculé de poussière et sa peau moite tiraillait quand elle reniflait de temps à autre ou se frottait l'œil.
Elle avait fini par s'endormir à force de pleurer. Puis elle s'était réveillée, avait recommencé à taper contre la vitre, à crier jusqu'à s'en faire mal malgré la soif qui la tenaillait. Le pire, dans tout cela, c'était qu'elle distinguait parfaitement l'horloge sur le mur en face et que les heures lui semblaient d'autant plus longues.
Elle avait calculé que cela faisait plus de deux jours qu'elle était enfermée derrière le miroir. L'horreur l'étouffait quand elle s'imaginait mourir là, devenir un squelette que l'on retrouverait cent ans plus tard en rénovant le bâtiment des primaires. La panique l'étranglait, elle ne pouvait plus respirer et elle finissait par s'évanouir, presque soulagée d'être engloutie par l'obscurité.
Puis elle reprenait conscience et, avec un gémissement, réalisait qu'elle était toujours vivante, toujours prisonnière. Elle hurlait – sa gorge avait un goût de sang – tambourinait sur la vitre, donnait des coups de pieds dans les os de souris, contre les murs sombres, mais personne ne venait.
La nuit envahissait à nouveau le couloir. En collant son visage contre la paroi froide et lisse, elle pouvait distinguer la neige qui tombait lentement ou les étoiles qui brillaient par les vasistas. Elle sanglotait et son souffle s'arrondissait sur la vitre. Elle y dessinait son prénom, des figures de plus en plus disloquées alors que le temps passait.
- Maman… maman… répétait-elle inlassablement, puis elle étouffait un sanglot.
Quand il s'était approché, elle était si faible qu'elle était couchée sur le sol, la joue dans la poussière et les débris d'osselets. Il avait tâté la vitre, froncé les sourcils, agité une fine tige en bois comme s'il examinait quelque chose.
Beverly avait essayé de l'appeler, mais ses lèvres craquelées n'arrivaient plus à prononcer un mot. Elle avait rampé jusqu'au miroir. Elle n'avait pas la force de se relever alors elle avait seulement gratté contre la vitre, péniblement, courageusement, avec ses ongles cassés et sanglants.
Mais Arthur Potter n'avait rien entendu et il avait fini par partir, les épaules accablées, après avoir appuyé sa paume sur la surface transparente, un long moment, comme un adieu.
Beverly l'avait regardé s'éloigner. Une larme brûlante avait coulé le long de sa tempe, puis sous son menton et pour la première fois de sa courte vie, elle avait compris ce que l'expression sentir son cœur se briser signifiait.
Ensuite elle avait sans doute perdu à nouveau conscience.
Et cette fois, quand elle revint à elle, un doux visage lui sourit. Des mains soutenaient sa nuque, on l'avait baignée, changée dans des vêtements chauds et moelleux, on lui faisait boire quelque chose de délicieux qui lui redonnait des forces si vite que c'en était presque enivrant. Des larmes se remirent à couler sur ses joues – des larmes de soulagement et de joie, cette fois – et elle enfouit son visage contre la poitrine de celle qui l'avait sauvée.
Il lui fallut plusieurs minutes pour enfin réussir à se redresser et regarder autour d'elle – et elle poussa un hurlement de terreur.
Elle se trouvait dans une sorte de caveau drapé de toiles d'araignée gigantesques, assise sur ce qui ressemblait à un cercueil ou un autel. Elle portait une robe de velours, des collants et des chaussures vernis de petite fille modèle, un ruban de soie retenait sa crinière rousse.
Et autour d'elle, assis comme s'ils l'attendaient, un peu penchés, un peu tordus, leurs yeux vides écarquillés, vêtus de jolis atours et installés sur de petites chaises en osier comme pour un pique-nique façon Belle Époque, se trouvaient tous ceux qui avaient disparu avant elle : Henry Bowers avec son front bas et malfaisant, se tassait comme par crainte d'une correction ; des bulles de savon s'échappaient de la bouche de Richie Tozier qui n'alignait jamais deux paroles dans dire un gros mot ; Eddie Kaspbrak avait la main crispée sur l'inhalateur volé à sa mère ; Nathalie Huggins et Victor Criss tenaient chacun de petits couteaux et fourchettes d'argent et leurs bras étaient tailladés d'entailles.
Beverly, épouvantée, recula contre le corsage de la jeune femme lorsqu'elle vit surgir de l'obscurité une énorme araignée qui étendit ses pattes velues au-dessus du goûter macabre, rectifiant ici un nœud de satin, là un volant de dentelle, caressant une des joues de marbre.
- Eh bien, mon enfant… tu n'es pas très sage à ce qu'il paraît, gloussa la créature monstrueuse d'une voix musicale. "Mais nous allons arranger cela…"
- Non, balbutia la petite fille. "Non, s'il vous plaît, Miss…"
Mais le reste de sa phrase se perdit dans un gargouillement quand la piqûre étira ses filaments noirs sur son cou.
A SUIVRE…
Prochain chapitre : LE CHANT DU LYS VERMEIL
