Chapitre 3 :

Règle n°2 : Ne révèle jamais tes forces : l'effet de surprise est une arme puissante s'il est utilisé correctement.

Drago haïssait le premier jour d'école. Tout ce que les professeurs faisaient, c'était radoter sur ce qu'ils attendaient d'eux en cours, comment ils devaient se conduire, quel niveau de travail était requis et s'ils avaient un problème, ils pouvaient leur parler, les professeurs étaient leurs amis. Le pire, c'était que même si c'était maintenant le second jour d'école, c'était tout de même les premières heures de certains cours. Drago s'occupait en s'imaginant dire à chacun de ses professeurs : « Salut, mon père veut que je reçoive la Marque des Ténèbres à la fin de l'année scolaire et je ne suis pas sûr d'en vouloir une. Les tatouages, c'est pas mon truc. »

Drago était perdu. Pas physiquement, émotionnellement ou spirituellement, mais philosophiquement parlant. Depuis quelques temps, il commençait à remettre en question le problème « sang de bourbe/sang pur » dans son ensemble, et s'apercevait qu'il ne savait pas quoi en penser. Toute sa vie, il n'avait fait que reproduire le schéma que son père lui avait enfoncé dans le crâne quand il était enfant. Sang pur : bien. Sang de bourbe : pas bien. Maintenant, il ne savait plus. Il était probablement l'un des sorciers les plus intelligents de son temps, et il ne savait pas ce qu'il pensait du plus grand débat partageant le monde sorcier. Il était pathétique. Il était désespérant. Il était foutu. Surtout qu'il devait recevoir la Marque des Ténèbres à la fin de l'année scolaire, la veille de son dix-septième anniversaire.

Cette date posait le problème suivant : si Drago refusait la Marque cette nuit-là, son père le déshériterait. Une jour de plus, et il aurait dix-sept ans ; tout l'argent de son coffre personnel lui appartiendrait et son père n'en toucherait pas une noise. Pourquoi n'était-il pas né un jour plus tôt ?

Il soupira et entra dans la classe d'Etude des Runes. La salle contenait plusieurs rangées de bureaux en bois et les murs étaient couverts d'ardoises. Il s'installa au dernier rang et laissa tomber son sac, attendant que tous les autres soient rentrés. Il y avait huit Serdaigle (deux d'entre eux venaient de Beauxbatons, une autre était la fille scolarisée à domicile), deux Poufsouffle, trois Gryffondor et lui-même, le seul Serpentard. Il fronça les sourcils. Deux des Gryffondor étaient en septième année, la troisième était Granger ; il aurait dû savoir qu'elle suivrait ce cours. Il s'avachit un peu plus sur sa chaise, ses cheveux détachés lui tombant devant les yeux.

« Bonjour à tous, » dit l'aîné des Weasley, entrant dans la salle et fermant la porte derrière lui. « Merlin, j'ai toujours voulu faire ça. »

La classe rit ; Drago réprima une envie de lever les yeux au ciel et se contenta d'un pincement de lèvres.

« Bien, nous y allons ? » demanda le professeur. Il remonta l'allée centrale et fit face au reste de la classe. « Comme certains d'entre vous n'ont pas fait d'Etude des Runes depuis deux ans et que je ne sais pas où en sont ceux qui ont pris des cours d'été, nous allons faire un petit jeu qui me permettra d'évaluer votre niveau et d'échapper à la pénible tâche de vous énoncer d'ennuyantes règles. Le but du jeu est d'être le premier à déchiffrer les règles. Donc, tout le monde choisit un partenaire et s'installe avec lui. »

Drago savait ce qui allait se passer ; il savait aussi que la seule autre personne sans partenaire serait Granger. Et effectivement, quand le raclement des tables sur le parquet cessa enfin, Granger était toujours assise seule.

« Mr Malefoy, » dit Bill. « Venez vous asseoir à côté d'Hermione, s'il vous plait. Elle sera votre partenaire. »

Ah, le moment était venu de ressortir l'attitude Malefoy. Il s'appuya contre le dossier de sa chaise, un sourire méprisant aux lèvres. Il était riche, son père était puissant, même en tant qu'évadé d'Azkaban et il était beau, même si son regard était froid et dédaigneux.

« Je ne travaille pas avec les sang de bourbe, » dit-il d'une voix traînante, chassant les cheveux qui tombaient devant ses yeux d'un mouvement de tête. Son point de vue maintenant dégagé lui permit de voir Hermione se raidir.

« Un tel langage ne sera pas employé dans cette salle, Mr Malefoy, » dit calmement Bill.

« Pardonnez-moi, professeur, » dit Drago. « Mais les règles n'ont pas été données, je ne savais donc pas que cela vous poserait un problème. »

« Ce genre de terme pose problème à l'ensemble de Poudlard. En tant que Préfet, vous devriez le savoir, n'est-ce pas ? »

Drago se contenta de hausser un sourcil.

« Maintenant, venez vous asseoir à côté d'Hermione, Mr Malefoy, » dit Bill.

« Pourquoi ne viendrait-elle pas ici ? » demanda Drago. « Il se trouve que j'aime cette place. »

« Parce que je suis le professeur, ici, » dit simplement Bill et sur ces mots, il lui tourna le dos et récupéra une pile de fiches sur son bureau.

L'espace d'une seconde, Drago se figea. Aucun professeur n'avait encore réagi comme ça quand il contestait leur autorité. Hagrid avait vaguement cherché une réponse, Flitwick avait couiné quelque chose sur le respect, Rogue lui laissait tout passer, Trelawney lui avait annoncé que ses jours étaient comptés, Chourave l'avait fixé un moment puis ignoré et McGonagall lui avait dit que quand il saurait tout ce qu'elle avait à leur apprendre, il pourrait être professeur à sa place et n'aurait plus à l'écouter. Mais il savait bel et bien tout ce qu'elle avait à leur apprendre. Et maintenant, ce Weasley lui disait de se déplacer parce qu'il avait autorité sur Drago, rien de moins. Si Drago n'avait pas appris à dissimuler ses émotions depuis qu'il avait quatre ans, il aurait souri.

Drago ramassa son sac, se dirigea vers le bureau qui venait de lui être attribué et le colla à celui d'Hermione avec un raclement du bois contre le bois plus fort que nécessaire. Il s'affala sur sa chaise et remarqua que les yeux brun foncé d'Hermione brûlaient d'indignation. Il lui adressa un regard éloquent et un sourire mauvais. Elle se tourna vers Bill dans un tourbillon de cheveux et se tint aussi éloignée de lui que possible.

Le jeu consistait simplement à traduire les règles qui étaient toutes écrites en différents types de hiéroglyphes. Si Drago l'avait voulu, il aurait facilement pu gagner, mains attachées et sans l'aide de personne, mais comme il prétendait n'être qu'un élève un peu plus doué que la moyenne, et comme Hermione et lui refusaient même de se regarder, ils perdirent.

Les règles étaient classiques, pas de grossièretés, soyez à l'heure, faites vos devoirs, etc., mais chacune venait avec un supplément. Pas de grossièretés, sauf écrites en runes. En cas de retard, vous vous débrouillez pour rattraper le travail manqué et ça n'aura pas d'influence sur vos notes. Si vous manquez de temps pour faire vos devoirs, vous pouvez les rendre avec deux cours de décalage, maximum. La dernière règle prit Drago par surprise. Il fixa le tableau, le déchiffrant en deux secondes. Appelez moi Bill.

Le glyphe que Bill avait choisi pour son prénom était basé sur la prononciation, pas sur le sens et les autres mirent un moment à comprendre. Bill remarqua la lueur de compréhension dans le regard de Drago.

« Avez-vous trouvé, Mr Malefoy ? » demanda-t-il.

« Non, » mentit Drago avec facilité, la compréhension et l'incompréhension pouvant aisément être confondus, surtout avec un visage aussi fermé que le sien. « Je n'ai même pas encore appris ce dialecte, Bill. » Il prononça ce nom d'un ton moqueur, comme s'il s'agissait d'une marque d'irrespect alors qu'en réalité il montrait au professeur qu'il avait trouvé. Et il savait que le professeur ne s'en rendrait jamais compte.

Règle n°2 : Ne révèle jamais tes forces : l'effet de surprise est une arme puissante s'il est utilisé correctement.

« Je vois, » dit Bill. « Quelqu'un a-t-il trouvé ? Oui, Hermione ? »

« Vous voulez que nous vous appelions Bill ? » demanda-t-elle.

Plusieurs élèves ricanèrent comme la prétendue insulte de Drago tombait à plat. Il se sentit rosir, mais penser que son esprit était dix fois plus aiguisé que les leurs le réconforta. « Je suis plus intelligent, » souffla-t-il. Granger lui jeta un drôle de regard et il la fusilla des yeux, réalisant qu'il s'était laissé aller à marmonner en français, une erreur compréhensible puisqu'il s'agissait de sa langue natale, mais il s'en maudit malgré tout. Cela faisait deux fois en deux jours. D'abord l'incident avec Blaise, et maintenant ça. Il devait vraiment perdre la tête.

« C'est exact, » dit Bill. « Ce cours n'est pas aussi important que vos classes d'ASPIC, nous allons donc rester simples. Si vous êtes en sixième année et prévoyez de passer en classe d'ASPIC, sachez que je n'y serai pas aussi coulant. Mais pour l'instant, ce cours devrait être distrayant, avec beaucoup de travaux pratiques. Je n'ai que quelques années de plus que vous, j'aimerais donc que vous m'appeliez Bill. Si cela vous gène, vous pouvez m'appeler Professeur Bill. Des questions ? Bien. Vos partenaires actuels resteront vos partenaires jusqu'à la fin de l'année. Pour la prochaine fois, vous lirez les cinq premières pages de L'Etude des Runes et vous, il y aura un test dessus ; nos gagnants d'aujourd'hui, Melissa et Patrick, se sont d'ores et déjà assurés un O. Ce sera tout. Le cours est terminé, vous pouvez partir. »

Drago avait rangé ses affaires et allait quitter la pièce quand Bill le rappela. « Mr Malefoy, puis-je vous dire un mot ? »

Il se dirigea vers le bureau du professeur. Bill fouillait dans les tiroirs, écartant une masse de papiers jusqu'à finalement en sortir un livre de velours vert.

« Tenez, Mr Malefoy. Je pensais que tout le monde connaîtrait déjà le dialecte Crétois, les runes employées pour la dernière règle, et comme ce n'est pas votre cas vous devrez l'apprendre par vous-même, bien sûr vous pouvez venir me voir si vous avez besoin d'aide. Cela vous posera-t-il un problème, Mr Malefoy ? »

« Pas du tout, Professeur Weasley, » dit Drago. Il maîtrisait déjà parfaitement ce dialecte.

« C'est Bill, » dit le professeur. « Vous n'avez pas à m'appeler Professeur Weasley. »

Pourtant vous continuez à m'appeler Mr Malefoy. D'après le Théorème du Contexte Social, les gens emploient par réflexe le même degré de politesse que leur interlocuteur, en particulier quand cet interlocuteur exerce une forme d'autorité sur eux. En d'autres termes, si vous m'appeler Mr Malefoy, je répondrais Professeur Weasley sans vraiment y penser, songea Drago.

« Mr Malefoy ? » demanda Bill.

Merde, il s'était perdu dans ses pensées. C'était la troisième fois qu'il se laissait aller, Merlin, qu'est-ce qui n'allait pas chez lui ? Drago rangea le livre dans son sac qu'il balança sur son épaule, puis regarda son professeur avec une lueur de défi dans les yeux.

« Vous n'avez pas à m'appeler Mr Malefoy, non plus, » dit-il.

Bill cilla, surpris, et Drago pouvait le voir se repasser mentalement la conversation.

« Un argument valable, » dit Bill, souriant. « Passez une bonne soirée, Drago. »

« Merci, Bill, » dit Drago avec un hochement de tête royal, mais sans daigner lui rendre son sourire. Il fit demi-tour et quitta la salle. Les premiers cours étaient officiellement terminés.

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Bill observa Drago Malefoy quitter sa salle de classe, les sourcils froncés. Il y avait quelque chose que Malefoy – ou plutôt, Drago – ne lui disait pas. Il était sûr que Drago avait traduit la règle « Appelez moi Bill » avant les autres, à cause de la manière qu'il avait de fixer le tableau. Mais il l'avait nié, pas avec véhémence ou désinvolture mais froidement, franchement. Après quoi il l'avait appelé Bill d'un ton moqueur, comme s'il ignorait vraiment ce que signifiaient ces runes. Cela avait provoqué quelques rires du côté des Serdaigle. Les joues pales du garçon avaient légèrement rougi et il avait marmonné quelque chose dans sa barbe, probablement d'autres insultes.

Bill chassa Drago Malefoy de ses pensées et se rendit en salle des professeurs. Il poussa la lourde porte, ne souhaitant rien d'autre que de s'effondrer sur la chaise confortable de son bureau. Etre professeur était bien plus fatigant qu'il ne l'aurait cru, mais à la minute où il entra dans la pièce un bruyant « Surprise ! » retentit en guise d'accueil et ses collègues jaillirent de derrière les bureaux et les étagères alors qu'une pluie de confettis rouge et or lui tombait sur la tête. Une bannière se déroula sous ses yeux ; on pouvait y lire les mots : « Joyeux premier jour de cours » et juste en dessous : « Félicitations, tu as survécu. »

Il rit, revigoré, et le Professeur Chourave apporta un énorme gâteau avec son nom écrit au glaçage bleu.

« Nous sommes mardi, » dit-il. « J'avais déjà cours hier donc ce n'est pas vraiment mon premier jour, vous savez. »

« Mais hier tu n'avais pas encore rencontré tous tes élèves, » déclara sagement McGonagall. « Ton premier jour officiel vient donc seulement de s'achever. » Les autres approuvèrent en riant.

« Viens t'asseoir, Bill, » dit Hagrid qui n'avait pas pu se cacher à cause de sa taille. Bill s'assit dans un fauteuil près de la cheminée et McGonagall lui tendit une part de gâteau. Elle s'installa face à lui, sa propre assiette en main.

« Alors, comment était ce premier jour ? » demanda-t-elle.

« Fatigant, » dit Bill. « Si j'avais su à quel point c'était dur, je pense que j'aurais été plus gentil avec vous. »

Ils rirent.

« Sans doute pas, » dit McGonagall. « Mais tu n'étais pas si terrible. »

« Heureux de l'entendre, » dit Bill, prenant une bouchée du gâteau qui s'avéra être au chocolat, son préféré.

« Il n'y a pas eu de problème ? » demanda Chourave.

« Avec un certain jeune homme blond ? » ajouta McGonagall.

« Il n'était pas si terrible, » dit Bill, répétant inconsciemment les mots qu'elle avait employés pour le décrire. « Il y a bien eu un problème de langage… »

« Il a traité Hermione de sang de bourbe, n'est-ce pas ? » demanda Flitwick.

Bill hocha la tête.

« Il s'en prend toujours à notre Hermione, » dit Hagrid. « C'est une gentille fille. Elle ne mérite pas ça. »

« Personne ne mérite ça, » dit Chourave.

« Mais, c'est tout ? » demanda McGonagall. « Ce n'est pas grand chose. »

« Il a refusé de s'asseoir à côté d'elle, » raconta Bill, « mais je lui ai dit que j'étais le professeur et il s'est déplacé. »

« Tu as juste dit 'je suis le professeur' et il s'est déplacé ? » répéta Chourave, incrédule.

« Oui, » dit Bill. « C'était étrange. Je m'attendais à devoir le traîner jusqu'à sa place. »

« Je me souviens d'une fois, durant sa seconde année, » dit McGonagall. « Je lui ai demandé de se rapprocher d'un rang, et il m'a juste regardé et m'a demandé pourquoi. Je lui ai dit qu'il verrai mieux, il m'a répondu qu'il voyait très bien. Je lui ai dit que je voulais qu'il puisse être attentif, il m'a répondu qu'il le serait. Alors je lui ai dit que je voulais que tout le monde se rapproche pour ne pas avoir à parler fort, et il s'est mis à marmonner quelque chose sur l'acoustique de la pièce et sur le fait que ma voix porterait sans problème. Je n'y prêtais plus vraiment attention, cela faisait déjà dix minutes que nous nous disputions. J'ai fini par lui dire qu'une fois qu'il saurait tout ce que j'avais à lui apprendre il pourrait être professeur à ma place mais qu'en attendant il allait se rapprocher d'un rang. Il m'a jeté un de ces regards, comme s'il pensait en savoir déjà plus que moi, mais il s'est tout de même déplacé. »

« Il a refusé de s'occuper de son Veracrasse, une fois, » dit Hagrid. « Je ne savais pas quoi lui dire. »

« Je me contente de l'ignorer, » dit Chourave.

« Il a refusé de participer au cours sur les sortilèges d'Euphorie, » dit Flitwick, « et je lui ai fait un sermon sur le respect bien mérité. »

Bill écoutait les anecdotes sur Drago Malefoy s'accumuler, repensant à son propre cours. Pourquoi Drago lui avait-il obéi alors qu'il posait tant de problèmes aux autres professeurs ? Ce n'était sûrement pas par respect pour lui ; peut-être par respect pour l'autorité ? Il lui faudrait voir ça de plus près.

« Oh, Bill, » dit McGonagall.

« Oui ? » répondit-il, émergeant de ses pensées.

« Les dossiers de tes élèves se trouvent sur ton bureau. »

« Merci, » dit-il. Peut-être trouverait-il dans le dossier de Drago une explication à son comportement. Cela vaudrait un coup d'œil, dès qu'il aurait passé en revue les dossiers des élèves de sa classe d'ASPIC. En tant que professeur, ils étaient sa priorité.