CHAPITRE III
« Bonjour agent Eppes ! Comment vous sentez-vous ce matin ? »
Don ouvrit les yeux, éveillé par la voix sèche de l'infirmière qu'il avait vue… quand ça ? Il ne parvenait pas à savoir combien de temps avait pu s'écouler depuis qu'il avait ouvert les yeux au beau milieu de ce cauchemar qui semblait ne pas vouloir finir.
« Je veux savoir où je suis, et ce qui m'est arrivé ! Je veux savoir pourquoi mon père et mon frère ne sont pas auprès de moi !
- Ne vous inquiétez pas de ça ! Le Dr Landsfort viendra tout vous expliquer dans la matinée.
- Mais enfin, pourquoi ne répondez-vous pas à mes questions ?
- Ce n'est pas à moi de le faire, agent Eppes. Le Dr Landsfort tient à vous expliquer la situation lui-même. Moi, je vais faire votre toilette, changer vos pansements et ensuite vous prendrez votre petit déjeuner.
- Je ne veux pas qu'on fasse ma toilette, ni prendre de petit déjeuner ! Je veux savoir ce qui se passe ! Pourquoi est-ce que je suis là ? Pourquoi mes jambes me refusent-elles tout service ? Que s'est-il passé ?
- Agent Eppes, vous devez vous calmer, sinon je vais être obligée de vous administrer une nouvelle dose de calmants et ça ne répondra pas à vos questions !
- Non, non ! S'il vous plaît ! Plus de calmants ! »
Il ne voulait plus qu'on l'endorme. Il devait rester conscient s'il voulait avoir la moindre chance de reconstituer le puzzle, renouer ces fils qui se dérobaient.
Il décida alors de cesser ses questions : visiblement la femme n'avait aucunement l'intention d'y répondre. Il s'efforça alors de dominer son angoisse et de faire refluer la colère qui l'envahissait devant cette inhumanité : comment pouvait-elle ne pas comprendre son anxiété ? Comment pouvait-elle se contenter d'appliquer les ordres sans une once de compassion envers lui ? Ne pouvait-elle pas comprendre dans quel état de fébrilité il se trouvait, isolé dans un lieu inconnu, coupé des gens qu'il aimait, blessé et peut-être infirme ?
Quel était ce lieu, cette soi-disant maison de soins où on ne se préoccupait pas d'apporter un minimum de réconfort moral aux malades, se contentant de leur bien-être physique ?
Il n'essaya plus alors d'entamer la conversation avec l'infirmière, se contentant de la regarder vaquer à ses occupations. Elle ouvrit une porte dont il comprit qu'elle devait être celle de la salle de bain et il entendit l'eau couler. Elle revint alors avec une cuvette qu'elle posa sur la tablette roulante alignée le long du mur et qu'elle fit rouler jusqu'au lit. Là, elle rabattit le drap et il eut un murmure de protestation quand elle entreprit de lui enlever sa chemise d'hôpital, tandis que son bras valide tentait de l'empêcher d'aller plus loin. Elle le rabroua sèchement tout en reposant le bras sur le lit.
« Cessez de faire l'enfant, agent Eppes ! Je suis infirmière, alors des hommes nus, hein ? Croyez-moi que ça ne me fait plus rien. D'ailleurs, je vous connais déjà par cœur si vous voulez tout savoir ! »
Il cessa de protester : ça ne servirait à rien. Et puis elle avait raison, pour lui elle n'était pas un homme mais une tâche à accomplir et apparemment, s'il devait en croire ses mots, ce n'était pas la première fois qu'elle s'occupait de lui.
Il ne put cependant s'empêcher de se sentir terriblement humilié d'être ainsi exposé, nu, aux regards de cette femme, de devoir endurer ses mains sur lui tandis qu'elle le nettoyait avec bien plus de délicatesse qu'il n'en aurait attendu de quelqu'un qui s'apparentait plus à un sergent major dans l'armée qu'à un ange de miséricorde. Elle travaillait vite, avec des gestes mesurés et professionnels et, malgré la gêne qu'il avait pu ressentir, il se sentit mieux une fois qu'elle eut fini son office.
Elle entreprit alors de changer ses pansements et ce fut l'occasion pour lui de découvrir qu'il portait des blessures sur le ventre et les cuisses dont il n'avait pas pris conscience jusqu'à cet instant.
« Qu'est-ce que j'ai ? Vous pouvez au moins me dire ça ? supplia-t-il.
- Je suis désolée agent Eppes, je ne suis pas habilitée à parler de votre état de santé avec vous, je ne suis qu'infirmière. Un médecin viendra vous voir qui pourra, bien mieux que moi, répondre à toutes vos questions. »
Lorsqu'elle eut posé la dernière bande, elle lui remit une chemise propre. Elle rabattit ensuite le drap sur lui et retapa les oreillers dans son dos avant d'aller vider la cuvette.
« Voilà. Vous êtes propre maintenant. On va vous apporter le petit-déjeuner dans quelques minutes. Avez-vous besoin de quelque chose ?
- Oui, de réponses ! dit-il d'un ton amer.
- Ce n'est pas à moi de vous les apporter, je suis désolée. » répondit-elle en quittant la chambre, le laissant de nouveau en proie à ses questions angoissantes et à un sentiment d'absolue solitude.
