Chapitre 3 : Pas de nom et pas d'histoire

8 :30 – Institut Xavier

Izzie ne ressortit qu'une demi-heure plus tard de sa chambre. Ses longs cheveux encore humides bouclaient sur un petit pull blanc, qui lui même tombait sur un mini-short kaki style militaire ; ses jambes ambrées étaient ensuite complètement nues jusqu'aux boucles des rangers. C'était le genre de short les bimbos portent dans les clips américain pour exciter les mecs, sauf que là avec les rangers ça faisait tout sauf bimbo. C'était à la fois militaire, et à la fois féminin avec le pull et le port, complètement déplacé ; l'institut Xavier n'avait encore jamais vu ça.

Izzie s'apprêtait à redescendre dans le hall lorsqu'elle remarqua un deuxième escalier, conduisant à un deuxième étage ; sans même réfléchir, elle l'emprunta.

Elle déboucha dans un couloir métallique, bien étrange et bien déplacé dans une école. A l'extrémité gauche, une grande porte de fer portant l'inscription « salle des dangers » ; à l'extrémité droite, un sas métallique rond avec un voyant rouge au milieu ; devant, une porte en bois vernis marquée d'une petite croix rouge en haut.

Izzie n'hésita pas longtemps avant de se diriger à gauche. Elle effleura l'inscription du bout des doigts.

-Salle des dangers… murmura-t-elle pour elle-même.

-C'est une salle d'exercice, dit une voix derrière elle.

Elle se retourna brusquement et se trouva devant une jeune femme un peu plus petite qu'elle, qui devait avoir son âge ; elle avait la peau brune et les cheveux d'un blanc nacré tout à fait surnaturel ; ses yeux étaient gris tempête.

-Je suis Ororo, mais ici on me surnomme Tornade, se présenta l'inconnue. C'est moi qui dirige l'école.

Izzie ne répondit pas, attendant la suite des évènements.

-Logan m'a dit que vous resteriez ici quelques temps, continua Ororo. Je pense que nous avons à parler. Nous allons dans mon bureau ?

-OK.

Deux étages plus bas, les deux femmes s'installaient dans l'ex-bureau du professeur Xavier, l'une en face de l'autre.

-Comment vous vous appelez ? demanda doucement Tornade.

-Izzie.

Dire son nom aurait été inutile. Cela faisait si longtemps qu'elle n'avait plus de nom… Ororo aurait-elle voulu chercher dans les fichiers du FBI, de la CIA, d'Interpol, de n'importe qui, elle n'y aurait pas été. Pour sa propre sécurité, officiellement Izzie n'existait pas.

-Vous avez besoin d'aide, dit Tornade. Vous avez l'air perdu ; que s'est-il passé à Chicago ?

-Il y a eu des émeutes. Une nuit, j'ai été tirée hors de mon lit par un de mes amis ; nous nous sommes cachés dans une ruelle. Nous avons vu des gens déchaînés hurler dans les rues, nous les avons vus capturer nos frères les jeter au sol et les lapider… nous les avons vus brûler vifs nos frères sur des bûchers.

Et Tornade voyait les feux brûler dans les yeux de son interlocutrice, et elle savait que tout cela elle l'avait vraiment vu.

-Et avant ça ? demanda-t-elle. Avant Chicago ?

-Je me rappelle plus.

Tornade resta longtemps silencieuse. C'était le vide, le vide intégral ; cette Izzie n'avait pas de nom, pas d'histoire, pas d'identité. Elle aurait voulu connaître son âge, ses capacités, mais elle se tut. Plus tard.

-Vous pouvez rester aussi longtemps que vous le voulez, finit-elle par dire.

Izzie acquiesça, puis se leva et quitta le bureau.

La cloche sonna et aussitôt les portes s'ouvrirent sur des masses d'élèves qui, indifférents à l'inconnue, changèrent de salles en bavardant gaiement. Il était neuf heures, une autre heure de cours allait commencer. Comme il s'était soudain rempli, le hall se vida et, à nouveau, Izzie se retrouva seule. C'est à ce moment qu'elle remarqua une petite porte dérobée dans un coin, à moitié entrouverte, qui donnait sur un étroit escalier en colimaçon.

Logan était dans la cuisine, appuyé contre le plan de travail, une bière à la main. Une voix féminine le tira de ses pensées :

-Franchement, Logan , il est neuf heures du matin. Tu ferais mieux de boire du jus d'orange, comme tout le monde, le réprimanda Ororo.

-Merci mais nan merci, répondit-il.

Levant les yeux au ciel, la mutante se servit un grand verre de jus d'orange cent pour cent pur jus biologique. Puis, après quelques instants de silence, elle se décida à mettre le sujet sur la table.

-Elle est bizarre ton inconnue Logan, commença-t-elle.

-Ici, on l'est tous, répondit-il.

-Non, je veux dire, vraiment bizarre. Elle n'a pas de nom, pas d'histoire. Elle dit qu'elle ne se rappelle pas sa vie avant Chicago !

-C'est possible que ce qu'elle y a vécu l'ait traumatisée.

-Oui mais… c'est quand même étrange. On ne sait pas quel âge elle a, elle ne parle jamais de ses pouvoirs…

-Laisse lui du temps, Tornade. Elle a l'air de quelqu'un de bien.

Ororo observa longuement Logan, et un regard suspicieux commença à naître sur son visage.

-C'est quoi ce regard ? s'exclama l'intéressé. Qu'est-ce que tu vas chercher ?

-Rien, je me disais juste que… rien, termina-t-elle.

Il aurait juré l'avoir vue sourire avant qu'elle ne quitte la cuisine ; il poussa un soupir exaspéré et vida d'un trait le reste de sa bière. Puis, il sortit de la cuisine et, passant les portes, partit prendre l'air dans les jardins.

Debout au milieu des graviers, il regardait une bande d'étudiants braillards jouer au basket ; il se retourna pour avoir une vue d'ensemble du château, et c'est là qu'il la vit.

Elle se tenait en haut de la tour, cette tour délabrée qui ne servait à rien et à laquelle on accédait par un escalier désaffecté ; elle était assise sur le rebord et ses rangers pendouillaient dans le vide. Il ne voyait pas très bien, mais elle semblait considérer la hauteur, comme si elle s'apprêtait à sauter.

L'esprit de Logan fit directement la relation. Les cicatrices au poignet. La tour. Sauter. Il n'était pas sûr qu'elle soit encore suicidaire, mais il ne voulait pas le savoir. Sans réfléchir plus longtemps, il démarra au quart de tour en direction du château.

Il monta les escaliers quatre à quatre, manquant de perdre l'équilibre à chaque fois qu'il sautait une marche. Il essayait de gagner du temps parce qu'il savait qu'une fois en haut, il ne pourrait rien faire dans la précipitation même si ça se jouait sur quelques secondes.

Enfin il déboucha au sommet de la tour et la frayeur lui coupa le souffle. Izzie s'était levée ; elle oscillait doucement, un pied sur le rebord et un pied dans le vide, se laissant porter par la brise matinale. Un seul geste brusque et elle tombait ; Logan osait à peine respirer.

-T'inquiètes, Logan, je vais pas sauter.

C'était tellement déplacé dans une telle situation qu'il resta abasourdi quelques secondes. A qui voulait-elle faire croire qu'elle n'avait jamais envisagé de sauter alors que ça faisait un quart d'heure qu'elle oscillait au-dessus du vide ? Il devait prendre une décision, et il devait la prendre rapidement.

Il la prit. D'un brusque élan, il se précipita sur elle, la ceintura et la tira en arrière ; la perception du mouvement n'avait même pas eu le temps de faire le chemin jusqu'à son cerveau qu'Izzie était étalée par terre, aux côtés de Logan.

-Mais t'es complètement malade !!! s'exclama-t-elle en se relevant.

-C'est moi qui suis malade ?!

-Je t'ai dit que j'allais pas sauter !!

-Bien sûr comme si j'allais gober ça ! Qu'est-ce que tu fous là si t'allais pas sauter ? Hein ? Et les coupures sur ton poignet c'est pas des tentatives de suicide peut-être ?!

Elle resta un moment silencieuse, assimilant ce qu'il venait de dire. Il la croyait suicidaire. Il s'était levé et ils se faisaient face, les cheveux ébouriffés par le vent, au sommet d'une tour où l'on aurait à peine eu la place de faire atterrir un petit hélicoptère. Elle voyait des les yeux de Logan qu'il la considérait à présent comme dangereuse et inconsciente, un animal à mettre en cage.

-Va te faire foutre, siffla-t-elle, tu sais rien de moi.

Elle se retourna, courut vers le bord et se précipita dans le vide.