(Hello everybody ! Me revoilà trèèès longtemps plus tard avec ce nouveau chapitre... Toutes mes excuses... mais le prochain est déjà aux deux tiers écrits et devrait donc arriver bientôt.
Bonne lecture !)
Les années passèrent. Héra, en grandissant, n'apprit pas à obéir, mais du moins respectait-elle l'autorité de tous ceux qu'elle appréciait et dont les ordres lui paraissaient justes.
Aquila ne pouvait s'empêcher de se faire régulièrement la réflexion que le nom de la jeune fille était bien trouvé : Héra était en effet le nom d'une déesse que vénéraient les membres d'une très ancienne civilisation polythéiste, et la novice avait effectivement quelque chose de païen, avec le teint hâlé, les cheveux d'un châtain qui tirait sur le brun et une vivacité, une sauvagerie teintée de fierté dans le regard et les mouvements.
Elle garda pourtant au fil des ans la naïveté et l'insouciance d'un enfant, ne supportant pas qu'on lui résiste et détestant par-dessus tout qu'on la gronde. Elle continua, malgré les nombreuses remontrances de ses camarades, à dire haut et fort ce qu'elle pensait, sans se soucier aucunement des conséquences ni des personnes qu'elle pouvait se mettre à dos. Chaque fois qu'on vint s'en plaindre à son maître, il se contenta de répondre avec un air féroce que c'était à lui et à lui seul de s'occuper de l'éducation de son élève et qu'il la prenait en charge de la manière qui lui paraissait la meilleure.
Il avait tenu sa promesse de se montrer égoïste, et pas une seule fois il ne réprimanda Héra à cause de son manque de politesse chronique et de sa franchise, préférant en sourire intérieurement. Ce faisant, il s'attira à la fois l'étonnement de ses semblables qui ne comprenaient pas où était passée sa sévérité légendaire et l'affection de la novice, tissant entre eux un lien qui ne devait que se renforcer avec le temps.
À cent trois ans – mais un mortel lui en aurait donné quinze –, Héra était aussi appréciée – car jugée amusante – par ses contemporains qu'agaçante pour ses aînés. Elle maîtrisait à peu près les bases du combat, quelle que soit l'arme, mais avait une nette préférence pour l'épée, connaissait la géographie, les propriétés des plantes et les sciences et savait plus ou moins, grâce aux enseignements de son maître, comment gérer un village. C'était, en définitive, une novice moyenne, car elle compensait sa vivacité d'esprit par un « je m'en foutisme » inquiétant si l'on considérait la lourde tâche qui lui incomberait un jour et par une force (physique) somme toute plutôt faible.
Ce n'était pas que le sort des mortels lui importait peu, au contraire – elle s'était même prise de sympathie pour eux au fil des ans. Cependant, leur vie était si courte, à ses yeux, et certains de leurs tourments si futiles, que parfois, laxiste, elle préférait ne rien faire pour y remédier. C'était l'une des rares choses qui lui attiraient les remontrances de son maître, lui qui ne supportait pas le travail bâclé, et sur lesquelles ils ne s'entendaient pas.
En résumé, elle était loin d'être prête à être Gardienne à part entière, tout le monde s'accordait là-dessus (sauf elle, bien sûr. Question de fierté). C'est pourquoi, lorsque son ami, le novice Loïrec, lui rapporta un message écrit de la main d'Aquila, elle n'en crut pas ses yeux.
Sur le bout de parchemin, on pouvait lire :
Le Commandant Apodis t'estime prête à recevoir la garde de Chérubelle. Rends-toi dans la Grande Salle pour la cérémonie. Immédiatement.
À en juger par le ton employé et par l'écriture tremblante de son maître, il était furieux. En rage même.
À mi-chemin entre la stupéfaction, la joie et l'inquiétude, elle échangea un regard avec Loïrec, qui avait lu par-dessus son épaule. ça promettait plus d'ennuis qu'autre chose...
Contre toute attente, Héra n'était ni essoufflée, ni échevelée en passant les portes de la Grande Salle.
La raison en était simple : elle avait bravé l'interdiction formelle de voler à l'intérieur de l'Observatoire, un peu par flemmardise, surtout parce que quand Aquila écrivait « immédiatement », on arrivait « immédiatement ». Même quand on s'appelait Héra et qu'on faisait partie de l'entourage proche du chauve (celle-ci ne digérait d'ailleurs toujours pas de ne pas être une exception).
Seulement, ce jour-là, son maître ne prenait pas en compte ces considérations, et plutôt que d'être satisfait de la rapidité de sa novice, son froncement de sourcil s'accentua un peu plus lorsqu'il arriva aux conclusions qui s'imposaient.
La jeune Célestellienne le remarqua, déglutit, puis attendit.
- Héra, mon enfant, s'exclama le patriarche, un grand sourire aux lèvres. Te voilà. Sais-tu pourquoi tu es ici ?
Un autre apprenti aurait incliné la tête d'un air modeste et exprimé ce qu'il savait déjà sur le ton d'une question malheureusement pour la santé mentale des Célestelliens (mais, cela dit, heureusement pour l'animation de l'Observatoire), Héra n'était pas une apprentie ordinaire.
- Vous m'avez appelée pour me confier la garde de Chérubelle.
- Tu n'as rien perdu de ton assurance, je vois, sourit Apodis. C'est une bonne chose. Trop de jeunes Célestelliens se remettent au jugement de leurs aînés sans distinction.
Je retiens, songea Héra. Voilà une bonne chose à dire à Tucano la prochaine fois qu'il rouspètera à propos de mon prétendu manque d'humilité.
- Dis-moi, jeune Célestellienne. Sais-tu en quoi consiste la cérémonie ?
Elle eut beau chercher dans sa mémoire, elle ne trouva aucune allusion quant au déroulement de la cérémonie dans aucun des livres qu'elle avait lus. Elle lança un regard à son maître, mais il ne semblait pas disposé à lui donner le moindre indice de réponse.=
À contrecoeur, elle secoua la tête en signe de négation.
- Je congédierai les gardes. Nous ne serons que toi, ton maître et moi dans cette pièce.
- Vous êtes sûr que c'est prudent ? demanda la disciple avec un sourire en coin.
Aquila la foudroya du regard. Manquer de respect à ses condisciples, c'était une chose... Faire preuve d'insolence envers le seigneur Apodis en était une autre !
Ce dernier, loin d'en prendre ombrage, sourit d'autant plus.
- Aie donc confiance en tes aînés, jeune Héra. Je congédierai donc les gardes, afin qu'ils nous laissent seuls. Après quoi, tu t'avanceras jusqu'à moi, ton maître prononcera les paroles d'usage et, avec mon consentement, il te lèguera la garde de Chérubelle. Je t'ai ainsi présenté le déroulement des choses. As-tu des questions ?
Des questions ? Héra n'avait que ça en tête. Pourquoi la nommer si tôt ? Elle ne se sentait pas prête... Mais l'avouer serait un signe de faiblesse, et elle voulait se montrer digne de l'honneur qu'on lui faisait.
Pourquoi son maître avait-il l'air si furieux ? Même si elle détenait une partie de la réponse – à savoir, il ne la considérait pas comme étant apte à assumer cette lourde tâche – elle refusait obstinément de la formuler, même mentalement. Et d'ailleurs, ce n'était pas une question à poser devant le concerné.
Pourquoi ne l'avait-on pas prévenue plus tôt ? Elle portait ses vêtements quotidiens, et n'était pas certaine que ce soit approprié à l'occasion. Mais elle aurait eu l'air de se plaindre, et geindre était un signe de faiblesse.
Elle répondit donc :
- Non, mon commandant.
- Bien, bien. Parfait, sourit Apodis.
Et, d'un geste, il congédia les gardes.
Héra s'avança.
L'heure était venue.
Sa novice allait prendre la garde de son village.
Sa novice si expérimentée, inconsciente, insouciante, irresponsable, laxiste par moments.
Non pas qu'Aquila sous-estimât Héra – il ne fallait pas se fier à ses pensées à ce moment précis. Il l'appréciait – l'adorait, aurait-on presque pu oser dire. Il connaissait ses capacités... et savait très bien qu'elle en gâchait une bonne partie. Il aurait eu besoin de davantage de temps : pour l'aider à se responsabiliser, pour lui faire comprendre quels étaient exactement ses devoirs...
À ce moment précis vint se loger une pointe de culpabilité au creux de son ventre : c'était lui, justement, qui avait décidé de la laisser faire comme bon lui semblait. Elle risquait aujourd'hui d'en subir les conséquences... par sa faute.
Malgré sa certitude qu'il accompagnerait la jeune Célestellienne encore quelques temps, il ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter. Après tout, il ne serait là que pour la conseiller et la guider. Elle devrait se passer d'une grande partie de son aide... puis se débrouiller sans lui. Le Tout-Puissant seul savait ce qui pourrait alors advenir.
À ses remords et son inquiétude venaient s'ajouter la colère – contre le commandant, qui prenait une décision qui semblait stupide, contre Héra elle-même, qui n'avait pas l'air de se rendre compte des conséquences et des enjeux de ce qui se passait...
Aquila avait l'habitude de rester maître de ses émotions en toutes circonstances, ou du moins de paraître l'être. C'était le prix du respect de ses semblables. Deux fois seulement il avait manqué à ce principe : après Corvus... et maintenant. Et cela l'enrageait d'autant plus qu'il ne pouvait s'empêcher de faire le rapprochement entre ces deux moments, ce qui n'avait rien de réjouissant.
En voyant deux paires de regards posées sur lui, il comprit : il devait parler, faire ce qu'on attendait de lui. La chose était inéluctable.
Héra ne comprenait pas. Son maître se taisait depuis ce qui lui semblait de longues minutes. Bien sûr, elle avait tort : c'était seulement une impression donnée par l'angoisse. Tout de même, il ne disait pas un mot, alors qu'il aurait dû.
Allait-il s'élever contre la décision du commandant ? Cette idée provoquait en elle un mélange de colère, de soulagement et de honte. Elle ne savait pas vraiment ce qui valait le mieux : l'humiliation mais la sécurité ou la fierté qui s'accompagnerait de danger et d'inconnu ?
Pour la première fois, sa nature orgueilleuse ne la dominait pas toute entière et son insouciance, qui l'avait toujours caractérisée, s'effaçait. Oh, si peu mais juste assez pour lui faire réaliser ce qui l'attendait peut-être.
Le regard toujours fixé sur Aquila, elle lui adressait une prière muette. Pour quoi ? Elle-même ne le savait pas, mais il était sans doute la seule personne en qui elle plaçait une confiance absolue. Quoi qu'il fasse, elle savait que ce serait la bonne chose.
Finalement, il parla.
- Moi, Aquila, gardien de Chérubelle... (Il marqua un instant une pause, comme si parler lui était devenu insupportable.) Je confie à ma novice, Héra, le village que j'ai protégé plusieurs siècles durant. (Il se tourna vers elle.) Héra, jeune Célestellienne, tu as travaillé dur quatre-vingt-huit années consécutives. Tu as appris les noms et propriétés des plantes, l'art de combattre, l'histoire, la géographie et, surtout, la manière de protéger et d'aider les mortels. Aujourd'hui, l'élève égale le maître. Tu es prête. (Le pensait-il ? Sans doute pas, songea la concernée en avisant son visage sombre). Que tu apportes joie et prospérité aux mortels, Héra, maintenant gardienne de Chérubelle.
- Moi, Apodis, commandant en chef des Célestelliens, approuve ce changement de garde.
Héra s'inclina, puis se redressa. La gorge nouée, elle observa le seigneur, qui souriait, et son maître, qui la contemplait froidement.
- Tu peux disposer, lui lança ce dernier.
Cela sonna comme un ordre plus qu'une autorisation.
Elle quitta la salle presque au pas de course.
Alors qu'elle tentait de calmer la multitude d'émotions qui bouillonnaient en elle, son optimisme légendaire reprenait peu à peu le dessus. Après tout, le commandant Apodis avait quelques millénaires d'expérience, il savait ce qu'il faisait. S'il pensait qu'elle était prête, alors elle était prête.
Son coeur se gonfla de fierté alors qu'elle réalisait qu'elle était la première des novices à recevoir la garde d'un village. Que diraient les autres ? Ils l'envieraient, sans doute.
L'avenir s'annonçait finalement plein de promesses, et ce n'était pas la mauvaise humeur de son maître – sûrement due à autre chose, tout compte fait ! Bien qu'elle l'adorât, elle savait qu'Aquila était la personne la plus irritable qu'elle connaisse – qui allait lui gâcher son plaisir !
Mais alors, pourquoi cette boule dans sa gorge ne voulait-elle pas s'en aller ?
(Voilà ! Personnellement je ne suis pas trop satisfaite de ce chapitre, mais dites quand même ce que vous en pensez, sait-on jamais ). En tout cas merci d'avoir lu et (peut-être) à la prochaine !)
