2. Les premiers pas de l'oisillon
Une fois rentrée, Anju s'assit à la table au rez-de-chaussée pour souffler un peu, la journée ayant été éprouvante. Elle épongea son front ruisselant du revers du bras, et se servit un verre d'eau qu'elle ingurgita d'un trait, avant de s'en resservir un autre. Ses vêtements lui collaient à la peau, et elle empestait le poulailler comme jamais. Elle avisa le bac de bain avec envie, dans lequel miroitait une eau claire et fraîche. Quitte à partir, autant profiter une dernière fois des quelques agréments de son logis. Elle se leva, fit négligemment glisser ses vêtements au sol avant d'aller en chercher des propres, ainsi qu'une serviette usée par le temps, puis, ayant déposé lesdits habits sur une chaise placée à proximité de la bassine, elle enjamba le bord de la baignoire de bois pour s'y plonger, frissonnant au contact du liquide. Elle goûta cette fraîcheur avec plaisir, s'aspergeant le corps et la tête, s'ébrouant lorsque l'eau lui coulait dans les yeux. Une fois suffisamment trempée, elle se saisit d'une petite savonnette qui ne durerait plus très longtemps, et la fit évoluer sur tout la surface de sa peau frémissante, avant de se frictionner énergiquement, chassant tant la crasse de sa journée de labeur que les odeurs qui s'y étaient associées. Revigorée, elle se rinça ensuite abondamment, avant de sortir de son bain et de s'essuyer les cheveux. Une fois sa tignasse épongée, elle s'enroula dans la grande et vieille serviette, qui commença à absorber l'humidité.
La rousse se dirigea ensuite vers une commode dont elle ouvrit les deux tiroirs supérieurs, en extrayant un miroir qu'elle posa dessus, appuyé contre le mur de chaux, et quelques accessoires de coquetterie. Tirant une chaise vers elle, elle s'assit en face de cette coiffeuse improvisée, et commença à démêler ses cheveux à l'aide d'une brosse, en arrachant parfois quelques uns lorsqu'ils étaient trop noués, puis entreprit de les coiffer avec une autre brosse et un peigne. Une fois satisfaite du résultat, lorsqu'ils prirent en bon ordre ce petit élan naturel qui les faisait remonter vers ses joues, elle se saisit d'un pot dont elle badigeonna une fine couche du contenu sur son visage. Une fois cela et quelques autres soins effectués, elle replia son attirail qu'elle rangea avec soin. Après cela, la jeune rouquine laissa tomber sa serviette dans une grande corbeille à linge en osier tressé, et se rhabilla lentement avec sa veste blanche légère surmontée d'un gilet rouge foncé, enfila ensuite une culotte blanche aux fibres lâches qu'elle dissimula sous une de ses grandes jupes d'un bleu profond, et enfin remit ses souliers. Souillon crasseux et puant lorsqu'elle avait franchi le seuil de l'ancienne maison d'Impa, Anju était redevenue la jeune fille fraîche à croquer qu'elle était.
Maintenant qu'elle était délassée et propre, elle pouvait s'atteler aux préparatifs de son départ, qu'elle avait décidé pour le soir même, à la nuit tombée. Elle étala un grand torchon propre sur la table qu'elle débarrassa d'un grand et négligent geste du bras – après tout, elle ne comptait pas revenir à Kakariko – et commença à choisir des affaires à y mettre. Vêtements, nourriture, objets qu'elle imaginait plus ou miens indispensables, l'éleveuse de cuccos se rendit compte rapidement de son inexpérience. Devait-elle emmener une brosse ? Une lanterne ne serait-elle pas trop lourde ? Fallait-il s'encombrer de casseroles ? La constitution de son balluchon de voyage dura plus longtemps qu'elle ne l'avait escompté, et le soleil s'était depuis un moment déjà dissimulé derrière les cimes de l'Ouest lorsqu'elle le replia enfin sur le manche de sa fourche à deux pics. Anju posa son bagage sur son épaule, enfila un châle de la même couleur que sa jupe et, sans se retourner, laissa la demeure qui l'avait abrité durant toutes ces années derrière elle, prenant la direction du vieux sapin au dessus duquel s'élevait la lune pleine, au Sud.
Arrivée à la barrière établissant la séparation entre Kakariko et le reste d'Hyrule, Anju marqua un arrêt. Si sa détermination avait été inébranlable sur ces premières dizaines de pas, le fait de se retrouver face à cette frontière invisible, qu'elle n'avait jamais franchi, et de devoir la traverser pour la première et dernière fois, faisait naître en elle une certaine appréhension. Elle restait sur place, sous le porche de bois qui indiquait en hylien le nom du village derrière elle, à se mordiller les ongles et à taper nerveusement du pied, se posant toutes sortes de questions, à mesure que ses doutes prenaient le pas sur sa volonté. Faisait-elle le bon choix ? N'allait-elle pas le regretter ? Comment allait-elle le retrouver ? Paradoxalement, ce fut cette dernière incertitude qui balaya en elle toute hésitation, car elle lui remémora avec une netteté saisissante le visage du jeune humain de son rêve. D'un pas ferme, elle s'avança hors de Kakariko, et étouffa un cri de surprise en découvrant le garde de la bourgade qui dormait debout, appuyé contre sa lance. L'homme grogna un instant, mais ne cilla pas d'avantage, tandis que la jeune hylienne retenait sa respiration, terrorisée à l'idée qu'il ne s'éveille et la voit. Lorsqu'elle fût certaine qu'il était bel et bien endormi, elle prit une grande inspiration et, comme pour empêcher sa résolution de flancher, dévala la pente et les marches menant à la plaine en cavalant aussi vite qu'elle le pouvait, avant de s'arrêter à nouveau pour reprendre son souffle. Elle avait l'habitude des travaux de ferme, mais pas de la course, et celle qu'elle venait de courir lui avait fait perdre haleine. Il lui fallut un petit moment pour récupérer, mais quand elle se redressa enfin, elle manqua de s'évanouir d'une incompréhensible frayeur.
Dans la pénombre, elle vit se déplacer trois silhouettes emmitouflées dans leurs capes. Mais ce n'était pas ce qu'elle voyait, ou percevait, qui la terrorisait. Non, ce qui lui causait cette soudaine peur viscérale, c'était son instinct, qui avait gravé cette certitude dans son esprit aussi sûrement que l'aurait fait un fer rouge sur sa peau. Anju eut à peine le temps d'aviser un buisson à quelques mètres et de s'y dissimuler de son mieux, tremblante, que les trois individus se dirigèrent vers l'endroit où elle s'était arrêtée, et passèrent à côté d'elle sans la voir. Elle était encore terrée là, glacée d'angoisse, lorsqu'une quatrième ombre, plus grande que les autres, mais dépourvue de toute aura anxiogène, emprunta le même chemin. Au contraire des précédents instants, la jeune hylienne ressentit presque le besoin de se signaler à son passage, espérant la présence rassurante d'une quelconque personne normale à ses côtés, mais elle n'en fit rien, encore trop bouleversée, et surtout méfiante envers un monde qui lui apparaissait déjà si hostile. Elle ne voulut cependant pas attendre d'avantage derrière son maigre écran végétal une fois le calme revenu, et décida de se mettre en route sur-le-champs. Elle ajusta son barda, et prit la décision de suivre un moment le bras de rivière qui luisait au loin, serpentant d'Est en Ouest. Elle voulait mettre une certaine distance entre elle et Kakariko avant de songer à dormir, distance qu'elle souhaitait d'autant plus grande en repensant, tremblante, aux trois angoissantes formes. Elle avança dans la nuit, se repérant à la lueur blafarde de la lune et aux reflets sur le cour d'eau au loin, prenant garde à ne pas faire de bruit, comme si elle savait devoir craindre un danger indéfinissable que le plus petit son pourrait faire surgir. Mais si la Plaine d'Hyrule n'était pas un endroit approprié pour une jeune fille seule au beau milieu de la nuit, nul menace ne planait sur la rousse en cet instant.
Encore lui. Ce garçon brun et ténébreux aux oreilles rondes qui l'avait subjuguée en un rêve trop vrai pour être effacé par les premières consciences de l'éveil. La rousse n'arrivait pas à identifier l'endroit où il se trouvait, tout ce qui les entourait demeurant trouble comme au travers d'un voile, mais il lui parlait avec sérieux, et semblait manquer de cette assurance qu'il avait eu sur le bord de l'océan. Il évitait même son regard, et si Anju ne comprenait toujours pas ce qu'il lui disait, ni ce qu'elle répondait dans ce corps échappant totalement à sa volonté, elle pouvait lire dans les rares échanges que leurs yeux avaient une réelle mais charmante peur, de celles qu'un amoureux a – du moins le supposait elle – lorsqu'il fait une déclaration à l'objet de ses sentiments. Et alors qu'il s'était tu et avait les mains qui fouillaient sa sacoche de ceinture en tremblant, il en ressortit une petite boîte carrée de bois sombre et d'aspect fort simple, et lui tendit le petit objet avec une émotion telle qu'elle crut un instant que ses jambes allaient le trahir. Sa main prit l'écrin et, d'un geste hésitant, l'ouvrit, lui dévoilant la plus belle chose qu'elle ait jamais vu...
Le cri lointain et pourtant familier d'un coq la tira de ses songes doux et chaleureux qui avaient chassé ses craintes de la veille. Elle cligna des yeux, aveuglée par les premiers rayons du soleil naissant, et s'étira en grognant, les muscles endoloris. Elle avait passé la fin de la nuit dans le creux d'une vieille souche au tronc creusé par les assauts décennaux d'insectes xylophages, sur laquelle s'attardaient pourtant de rachitiques branches feuillues. Elle se massa l'épaule qu'une proéminence de bois avait labouré pendant son inconfortable sommeil. À la faveur d'une brise discrète, un frisson lui parcourut l'échine, lui faisant prendre conscience du froid qu'elle ressentait. Elle se recroquevilla, s'entourant du mieux qu'elle le pouvait avec son châle, mais rien n'y fit : l'air était trop frais, et son corps trop frêle. Elle resta à grelotter un petit moment, abattue par ce voyage qui venait à peine de débuter, avant de se reprendre. « Debout Anju ! Un oiseau n'apprend pas à voler dès les premiers battements d'ailes ! » se dit elle pour s'encourager, joignant le geste à la parole. Une fois debout, elle fouilla ses affaires afin d'en extraire deux œufs durs ainsi qu'une miche de pain qu'elle cassa en deux sur un genoux. Malgré le manque de chaleur, les courbatures et la solitude, elle fit honneur à son repas de fortune avec appétit et – presque – bonne enthousiasme. Comme pour accompagner son espoir ressuscitant, la chaleur du soleil commençait à vaincre la rigueur nocturne. Une fois un brin de toilette fait à la rivière toute proche et avoir essayé en vain de dompter les couettes que ses cheveux avaient formé pendant son sommeil, Anju déplia la carte d'Hyrule qu'elle avait prise dans la bibliothèque d'Impa, et qu'elle n'avait pu consulter sous la trop faible lumière lunaire. D'après ce qu'elle en comprenait, elle se situait à tout juste une lieue de Kakariko, au Sud-Ouest, le long de la rivière Zora qui prenait sa source au domaine de ce mystérieux peuple aquatique éponyme dont Link lui avait parlé à quelques occasions, longeait le Nord des Bois Perdus, traversait la partie Nord de la Plaine d'Hyrule, puis poursuivait sa course vers la ville de Bourg Hyrule, la Vallée Gerudo et le Lac Hylia. Tant de lieux inconnus et dont le Héros du Temps lui avait pourtant raconté les splendeurs. Tant d'endroits qu'elle rêvait de voir de ses propres yeux, de parcourir de ses propres pas, de vivre à sa propre façon, sans le prisme déformant d'un conteur ou d'une carte. Elle examina le parchemin avec attention, se demandant quelle serait sa première destination. Après quelques réflexions, elle se dit que le moins dépaysant et le plus facile à appréhender pour elle serait Bourg Hyrule, la capitale du royaume. Elle n'avait que quelques lieues à parcourir en continuant à longer la rivière, et y serait à la mi-journée si elle ne faisait pas d'erreur de lecture.
Anju resta bouche bée devant le pont-levis qui éventrait les hautes murailles de la ville. Aussi hautes que la tour de guet de Kakariko, si épaisses qu'elle ne pouvait espérer les égaler en écartant les bras, mais gardant une découpe élégante et aérienne, elle ne s'imaginait pas que ces vieux murs de pierre blanche protégeant le cœur du royaume d'Hyrule étaient à la fois si puissants et si élégants. Au pied de pareilles fortification, elle se sentait minuscule et insignifiante, un peu comme lorsqu'elle contemplait au loin le Mont du Péril depuis les ruelles de son village natal. Une bousculade accompagnée d'un mot d'excuse exaspéré faillit lui faire perdre l'équilibre, et la sortit brusquement de sa rêverie. Un homme assez grand, habillé en salopette et veste de campagne, avec des sourcils sévères presque aussi broussailleux que sa moustache, venait d'arrêter son chariot dont dépassaient des grandes bombonnes de métal et la regardait avec impatience.
« Mademoiselle, pourriez-vous faire place ? Vous gênez le passage ! dit-il en essayant visiblement de paraître aimable, mais sans succès.
« Heu... oui... pardon, fit Anju en s'effaçant.
« N'en voulez pas à Ingo, il a l'air bourru comme ça, mais c'est un brave type, fit un autre homme qui était aussi gros que son compagnon était grand, et qui avait – malgré une moustache et des traits assez similaires – un visage transpirant la bonhommie et amabilité.
« Inutile de me jeter des fleurs, Talon ! rouspéta l'individu qui paraissait désormais presque comique à la lumière du commentaire du petit gros.
« C'est votre première visite à Bourg Hyrule jeune fille ? s'enquit le dénommé Talon.
« Oui, répondit Anju avec un air étonné.
« Cela se voit sur votre visage. La première fois que l'on voit l'architecture des Anciens, cela fait toujours cet effet aux provinciaux que nous sommes, rit le gros moustachu.
« Ouais bon, c'est pas non plus le plus bel ouvrage du royaume, tempéra le râleur.
« C'est vrai que je n'avais jamais rien vu qui surpasse le moulin de Kakariko, dit la rousse.
« Bah qu'est ce que sera quand elle verra le château, fit Ingo à son comparse.
« Vous êtes de Kakariko ? demanda Talon en ignorant la remarque.
« Oui, je m'appelle Anju.
« La célèbre jeune fille qui parle aux cuccos ! s'exclama la gros paysan. La seule pour qui les poules pondent des œufs aussi gros et succulents !
« La voilà qui rougit maintenant, ronchonna la grand moustachu.
« C'est que, voyez-vous monsieur Ingo, dit Anju un peu gênée, je ne savais pas que j'avais une quelconque renommée. Je m'occupe juste de mes bêtes, comme les gens de Lon Lon et d'ailleurs, rien de plus.
« Vous avez entendu parlé du Ranch Lon Lon ? fit Talon avec malice.
« Le meilleur lait du royaume ! s'enthousiasma l'hylienne aux cheveux de cuivre. J'en bois tous les matins pour mon petit déjeuner !
« Heureux que notre production vous plaise ! rigola Talon pendant qu'Ingo se prenait la tête dans les mains d'un air consterné. Malon et nous nous efforçons de rendre nos bêtes les plus heureuses et les plus productives possible !
« Ho ! Désolée ! Je ne savais pas qui vous étiez ! Quelle sotte je fais, s'excusa Anju, provoquant l'hilarité de Talon et un renfrognement plus marqué encore d'Ingo, si la chose était possible.
« Ce n'est rien jeune fille, la rassura le propriétaire de la ferme. J'ai ouï-dire que vous étiez une jeune fille plutôt discrète. À ce propos, qu'est-ce qui vous amène à Bourg Hyrule ? s'empressa-t-il d'ajouter en voyant Anju baisser les yeux sur sa dernière phrase.
« Ho ! C'est... heu... je... et bien... vous allez trouvez ça ridicule, mais... je poursuis... un rêve, balbutia l'éleveuse de poules.
« Courir après un rêve, quelle drôle d'idée, commenta Ingo en se grattant la tête, sur un ton plus perplexe que méchant.
« Ha ! Les rêves ! fit Talon d'un air absent. Une grande chose que les rêves ! Mais il faut s'en méfier, des rêves ! Ils vous mèneront toujours plus loin que ce à quoi vous vous attendiez en les faisant !
« Vous pensez que je fais une erreur ? s'inquiéta Anju.
« Non. Non ! Pas du tout ! rétorqua le gros et joyeux bonhomme. Je dis juste qu'il faut s'attendre à plus que prévu lorsqu'on décide de suivre ses rêves ! Mais mieux vaut cela que de les laisser s'envoler à jamais, comme la plupart des gens le font malheureusement.
« Vous... aviez un rêve, monsieur Talon ? se risqua à demander la rousse.
« Hum... c'est pas tout ça, mais je crois que faut qu'on y aille, chef, interrompit Ingo en faisant un signe de la tête. »
Talon et Anju suivirent du regard la direction indiquée par le ronchon, pour constater que plusieurs charrettes attendaient derrière eux, formant une file bloquée par leur discussion. La jeune hylienne se confondit d'excuses, puis, prenant congé des deux fermiers non sans leur avoir promis de passer par le Ranch Lon Lon, elle s'engouffra hâtivement sous la herse débouchant sur la ville. Elle passa entre deux petits corps de garde aux toits d'un vert vif, prolongés par des arbres séparant les fortifications des habitations. Elle poursuivit par l'artère principale, encombrée d'attelages, de passants pressés, de mômes braillards et d'animaux errants, le tout se mouvant dans une cohue des plus indescriptibles, dans laquelle Anju ne se sentait absolument pas à son aise. Ballotée dans tous les sens, elle devait tant bien que mal se frayer un chemin en jouant des coudes afin d'aller plus avant, un peu comme un petit oiseau qui essaierait de voler contre le vent enragé d'une tempête. Après d'interminables minutes, la rousse surgit comme par magie dans une vaste place – la plus grande et la plus animée qu'elle n'ait jamais vu – et au centre de laquelle une immense fontaine sculptée déversait des torrents d'eau dans un bassin clair et peu profond. Les statues impressionnèrent particulièrement Anju, bien plus que les murs d'enceinte qui paraissaient grossiers et vulgaire par rapport aux trois déesses fondatrices à l'image ainsi capturée dans des marbres aux couleurs marqués et délicates. Din avait été arrachée à une roche d'un rouge sanguin veiné de blanc et de noir. Farore était dessinée dans un magnifique vert pomme, piqueté ça et là de tâches couleur albâtre. Enfin, Nayru prenait vie d'un profond bleu océan – tout du moins de ce qu'Anju en imaginait. Cette divine trinité était représentée dans le plus simple appareil, ce qui mettait l'éleveuse de poules un peu mal à l'embarras, comme si c'était son propre corps qui était mis à nu. Cependant, les gens ne prêtaient plus aucune attention à ces fines et délicates œuvres pourtant monumentales – chacune dépassant allègrement les toits des maisons à colombage qui ceinturaient la vaste esplanade – comme si les visiteurs des lieux avaient fini par éprouver une certaine lassitude devant de telles merveilles. Anju était là, immobile, à contempler les fondatrices d'Hyrule, indifférente à tout ce qui l'entourait, quand une voix féminine semblant ressusciter d'un lointain passé l'interpela.
« Elles sont magnifiques, n'est-ce pas Anju ?
« Impa !? s'exclama-t-elle en se retournant, à deux doigts de sauter au coup de cette femme au regard d'un rouge de braise, vêtue d'épaulières nuit et d'un plastron métallique rehaussé d'un œil stylisé dissimulant mal son opulente poitrine, ainsi que de hautes jambières et d'une culotte moulantes, et sont la chevelure d'argent coiffée en chignon jurait avec le visage visiblement plus jeune.
« Et bien, on dirait que l'oisillon s'est enfin envolé du nid, dit la guerrière en souriant.
« Je suis si contente de te voir ! s'enthousiasma la rousse.
« Et bien, ma petite Anju, fit la sheikah en recevant la jeune fille dans les bras, que viens-tu faire par ici ? Et toute seule ?
« Et bien... je... hésita Anju avant de serrer le poing et de prendre son souffle en signe de détermination, je poursuis mon rêve !
« Ton rêve !? s'étonna Impa qui n'imaginait pas la jeune fille au poule être assez forte pour se lancer dans ce genre de quête.
« Je sais, c'est assez ridicule... rougit la fille aux cheveux cuivrés.
« Pas du tout, sourit la femme aux yeux d'albinos. Je trouve ça très bien, même si j'ai un peu peur.
« Peur ?
« Je ne veux pas t'effrayer, mais suivre ses rêves...
« … mène toujours plus loin que ce à quoi on s'attend, répliqua Anju avec malice.
« Peut-être que je me fais du souci pour rien finalement, dit Impa en esquissant un sourire.
« Tu me fais visiter ? s'empressa de demander la jeune hylienne.
« Allons, pourquoi pas, dit la sheikah en se saisissant du baluchon et de la fourche d'Anju. »
#####
Il attisa les flammes qui, ragaillardies, crépitèrent joyeusement en léchant avidement la nouvelle bûche qu'il leur offrait. Massant son épaule dont le bandage était tâché de vermeil, grommelant.
« Bon sang, il s'en est fallu de peu.
« Ce n'est rien de le dire, lui répondit une voix suave dans son dos sans que cela ne l'émeuve.
« Jolene... dit-il sans enthousiasme en voyant surgir de l'obscurité une splendide jeune femme basanée – une gerudo dans toute sa splendeur – vêtue d'un simple pantalon bouffant violet et d'une sorte de gilet extrêmement court, arborant une superbe et longue crinière de feu, dont les yeux couleur soleil illuminaient son visage voluptueux en tout point, et à la démarche féline terriblement tentatrice.
« Tu n'as pas l'air heureux de me voir, chéri, fit la nouvelle arrivante en mimant une moue boudeuse.
« Je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler comme ça, maugréa le jeune homme.
« Pourtant, cela ne te dérangeait pas, avant, dit-elle avec sensualité.
« C'était avant ! s'emporta-t-il. C'est du passé désormais ! Révolu et enterré !
« Très bien très bien. Je vois que tu n'es pas dans de bonnes dispositions.
« Excuse-moi. Mais on est passé si près de la catastrophe ce soir...
« Je sais. Mais essaie de voir le bon côté : ils ne l'ont pas trouvée, et tu es toujours en vie, essaya-t-elle de le réconforter. Et tu peux toujours agir tant que tu es vivant !
« C'est vrai, tu as raison. Cette blessure me rend soupe-au-lait, rit-il.
« Je préfère te voir comme ça, poursuivit Jolene en s'asseyant près de lui. Tu sais où elle est ?
« Non, se renfrogna le jeune homme. Je sais juste qu'elle a quitté le village. Mais quant à la retrouver...
« Ne t'inquiète pas trop, chéri, le taquina la gerudo.
« Facile à dire, c'est à moi qu'on a confié cette mission, et si j'échoue...
« Tu n'échoueras pas, chéri, nous avons tous confiance en toi. J'ai confiance en toi, fit elle en lui susurrant ces derniers mots dans le creux de l'oreille avant de commencer à la mordiller.
« Jolene... on est plus ensemble... rétorqua-t-il contre cette soudaine et impudique attaque.
« Alors ça sera juste pour le plaisir, conclut-elle en l'enlaçant. »
La jeune gerudo n'en resta pas longtemps aux seuls baisers, se mettant bientôt à balader ses doigts avides sous les habits du jeune homme, jusqu'à mettre la main sur l'objet de sa convoitise avec un irrésistible sourire de triomphe. « D'accord, juste pour le plaisir » abandonna-t-il alors qu'elle le dépeçait de ses vêtements avec la gourmandise d'une enfant devant une barre de chocolat. Ses propres barrières vestimentaires tombèrent dans la foulée, et ce beaucoup plus vite – la jeune femme au teint sombre n'ayant pas pour habitude de s'encombrer de sous-vêtements. Tous deux débarrassés de leurs dérisoires écrans de tissus, Jolene, qui aimait être à l'initiative et connaissait bien les goûts érotiques de son partenaires, débuta les réelles hostilités d'une bouche vorace, à laquelle le cheminement indécent et inquisiteur des doigts de son amant d'un soir fit immédiatement écho.
Au petit matin, le cocorico vibrant et lointain d'un coq le tira de son sommeil. S'étirant, il sentit le corps chaud blottit contre lui se mettre à gesticuler en émettant de petits cris plaintifs. Souriant, il lui déposa un baiser sur la joue, qu'elle accueillit d'une gémissement satisfait, avant de se redresser, rejetant à bas la couverture qui les avait abrités cette nuit. La lueur rouge à l'horizon forcissait à vue d'œil, à mesure que l'astre diurne grimpait par delà les montagnes pour se hisser vers le ciel. Il se leva sans tarder, prenant soin de laissez à sa belle son bout de drap afin qu'elle ne prenne pas froid, et enfila ses vêtements, à savoir un pantalon noir, une veste blanche qu'il dissimula sous une tunique bleue ciel à cordelette, passa sa ceinture qu'il garnit avec sa dague et une sacoche de cuir clair, puis s'enveloppa sa cape couleur nuit dont il laissa la capuche pendre dans son dos. Ce ne fut qu'à ce moment là que Jolene se décida à sortir de sa torpeur matinale et se redressa, ne prenant nul soin de dissimuler ses formes.
« Tu pars déjà chéri ? s'enquit-elle d'un air un peu déçu.
« Oui, et toi aussi d'ailleurs. Notre tâche n'attend pas, et tu en connais toute la portée, quand bien même y aurait-il urgence à assouvir d'autres besognes, dit-til sur un ton mi-taquin mi-moralisateur.
« Oui, et c'est bien dommage, fit-elle en basculant en avant et en s'étirant comme une chatte.
« Jolene... tu es vraiment incorrigible ! rit le jeune homme en profitant de ce spectacle qu'elle lui offrait.
« Et oui mon chéri, gloussa la gerudo en lui envoyant un baiser. »
Il sourit en retour et commença à plier ses affaires, pendant que la jeune femme se rhabillait et faisait de même avec ses propres effets. Une fois son bardas attaché à la scelle de son cheval et leur petit déjeuner avalé, il rédigea un message succin sur un petit parchemin qu'il remit à Jolene, puis grimpant sur sa monture, s'éloigna en lui faisant signe de la main, en direction de là où son instinct le guidait, vers Bourg Hyrule, vers – l'espérait-il – Anju.
