Mot de l'auteur :
Et maintenant, un peu plus de viande autour du personnage d'Indira…
J'aime bien ces personnages d'esclaves de la Rome antique. Leur statut est très variable : ils pouvaient être la main d'œuvre bonne à crever à la tâche, les serviteurs muets qui se fondaient dans le décor, les confidents et les témoins de tout ce qui se passait dans la vie de leurs maîtres… Certains grands philosophes pouvaient devenir les professeurs des jeunes Romains éduqués, tout en conservant malgré tout un statut d'esclave.
Dans le film, il y a notamment une scène intéressante (qui apparaît dans les scènes coupées) où un autre des gladiateurs de Proximo se trouve être un scribe qui parle sept langues. Sauf qu'il finira à l'abattoir, puisqu'il va se faire tuer dès la première entrée des gladiateurs dans l'arène. « Certains sont là pour se battre, d'autres pour mourir. Toi, tu as besoin des deux » disait justement le marchand d'esclaves à Proximo.
Alors je ne ferai pas de mon Indira une gladiatrice – faut pas pousser ! ;p – mais en revanche j'en ferai une esclave « haut de gamme », une « suivante », une « dame de compagnie », tout en gardant ce rapport de maîtresse à servante. Et puis, déjà, elle s'y connaît un peu en médecine, visiblement, ce qui prouve que ce n'est pas une esclave insignifiante et qu'elle a été éduquée…
Elle s'était attendue à ce qu'il soit plus impressionnant, vu de près. Dans l'arène, il avait eu vraiment fière allure, soulevé par les cris de la foule, bondissant à cheval avec légèreté, et suivi par ses compagnons d'armes avec une dévotion aveugle. Un seul combat lui avait valu les hurlements d'une foule en liesse, déjà toute acquise. Rome s'était trouvée un nouveau héros, autrement plus brillant que son propre empereur, à qui personne ne pouvait se fier.
Ce soir-là, dans le caveau de l'école des gladiateurs, le héros glorieux n'était pourtant rien de plus qu'un homme enchaîné. Bien bâti, certes, mais sans rien de cet air de bête sauvage qui l'avait auréolé dans l'arène. Dans ses yeux, dans sa voix, on sentait une douleur profonde qui le rendait touchant bien plus que féroce. Mais Indira savait qu'il fallait se méfier, plus que tout, d'une bête blessée.
Elle avait tressailli lorsqu'il avait pris sa maîtresse à la gorge, et elle avait empoigné la lame qu'elle cachait toujours dans les replis de sa tunique, prête à bondir. Mais elle savait Lucilla bien trop intelligente pour se mettre réellement en danger et effectivement, l'homme n'avait pas serré les doigts. Alors Indira était restée dans l'ombre. Immobile. Attentive. Il n'avait jamais remarqué sa présence.
Et puis, il y avait eu la rencontre organisée avec Gracchus. Cette fois, quoique fatigué, Maximus avait repris confiance. Il n'était plus enchaîné, il avait cette attitude détendue de ceux qui n'ont plus rien à perdre et qui attendent paisiblement de voir ce qu'on leur propose. Le plan qu'il avait échafaudé avec le sénateur avait réveillé une étincelle dans ses yeux et il n'avait pas fallu grand chose pour qu'il reprenne le ton ferme de celui habitué à commander. Gracchus, malgré ses premières réserves, était conquis, Lucilla aussi. Et Indira avait plissé les yeux en observant cet homme qui, pour une fois, ne se comportait pas comme tous les autres. Il y avait en lui une sorte de noblesse d'âme qu'elle n'avait guère vue ailleurs que dans les yeux de Marc-Aurèle. Le général transparaissait sous le gladiateur, malgré la tunique sale et les joues mal rasées.
Et cette fois, alors qu'elle pensait qu'il ne se préoccupait pas d'elle, il l'avait attrapée par le bras au moment où elle passait près de lui pour suivre sa maîtresse qui quittait la pièce. Le général l'avait regardée droit dans les yeux.
_ Comment t'appelles-tu ? avait-il demandé tout bas.
Elle n'avait pas répondu. Un instant elle avait soutenu ce regard bleu, très calme, presque doux, puis elle s'était dégagée et avait rejoint Lucilla. Au passage, elle avait abandonné sur la table le petit pot d'onguent qu'elle avait apporté pour lui.
Le soleil était déjà haut dans le ciel. Protégés par le couvert de la forêt, et à plusieurs lieues de Rome, Maximus et Indira ne risquaient plus grand-chose pour le moment. Le plus difficile serait sans doute le moment où ils approcheraient d'Ostie et de l'armée, où une nouvelle embuscade les attendait peut-être. D'ici là, ils profitaient comme ils le pouvaient de ces quelques heures de répit.
Les soins de la jeune femme avaient fait leur effet. Toutes les douleurs n'avaient pas disparu, mais il avait retrouvé la souplesse de ses épaules et de ses bras sans les multiples gênes qui l'accompagnaient habituellement. Il était tellement habitué à elles, qu'il se surprenait maintenant à remarquer leur absence, un petit sourire satisfait au coin des lèvres.
Les chevaux, reposés, allaient bon train et finalement les environs d'Ostie se dessinèrent plus tôt que prévu.
Les deux compagnons de route croisèrent quelques paysans, à qui ils demandèrent leur chemin. L'armée s'était installée dans un bois, sur les hauteurs, à l'écart de la ville. De la garde prétorienne, aucune trace.
Méfiants tout de même, Maximus et Indira prirent la direction du campement de soldats. Cinq mille hommes en campagne, cela prenait de la place, et il allait leur falloir ruser pour se faire conduire au cœur des troupes, jusqu'aux lieutenants susceptibles de reconnaître Maximus et de lui prêter allégeance.
_ Attends, fit Indira en attrapant la bride du cheval de son compagnon pour l'arrêter. Tu devrais porter ton armure, dit-elle en pointant la cuirasse que Maximus avait accrochée à sa selle.
_ Si les prétoriens m'attendent, elle ne les arrêtera pas longtemps.
_ Non, mais elle pourrait impressionner un peu plus les soldats que nous rencontrerons sur notre passage. N'oublie pas que tu es leur général…
La jeune femme avait raison. Sans lui laisser la possibilité de refuser, elle l'aida à passer son armure, lui débarbouilla le visage avec un linge humide comme elle l'aurait fait d'un enfant, et l'inspecta soigneusement. Ce ne fut que lorsqu'elle eut jugé qu'il avait assez bonne allure pour se présenter devant ses hommes qu'ils purent reprendre la route. Maximus se laissa faire.
Au détour d'un chemin, ils croisèrent deux soldats, qui montaient la garde.
_ On n'approche pas l'armée de l'empereur. Faites demi-tour ! jeta un des deux hommes en pointant sa lance vers les deux voyageurs.
Malgré les efforts d'Indira, Maximus savait que son allure n'avait rien de très réglementaire. Une cuirasse qui n'était même pas celle d'un légionnaire, une épée, un tatouage effacé, et une femme. Il avait plutôt l'air d'un voyageur, d'un quelconque saltimbanque errant sur les chemins.
Le soldat, sous son casque, avait l'air très jeune. Il avait l'air très buté, aussi, et de toute évidence il ne reconnaissait pas celui qui, quelques mois auparavant, était encore son général. Le gladiateur eut un petit sourire.
_ Je suis le général Maximus Decimus Meridius, dit-il calmement. J'ai commandé cette armée pendant des années avant d'être obligé de la quitter, et je veux parler à ton chef.
_ Le général Maximus est mort ! s'écria le jeune soldat. Partez !
_ Qui est ton centurion, soldat ? reprit Maximus d'un ton plus sec. Gaius ? Tiberius ? Caton ? Aurelius ou Bothos ?... À moins que ton nouveau général n'ait changé aussi les centurions responsables de ses hommes ?
Les deux soldats échangèrent un regard. L'homme qui les regardait de haut, sur son cheval, ne payait pas de mine, mais il savait visiblement de quoi il parlait : il n'avait pas cité ces noms au hasard.
_ Aurelius, marmonna le plus jeune soldat.
_ Bien, alors mène-moi à Aurelius, il me reconnaîtra.
Les deux soldats se regardèrent à nouveau, visiblement hésitants. Le plus jeune pointa Indira du menton.
_ Et elle ?
_ Elle vient avec moi, répondit Maximus d'un ton ferme.
Vaincu, le jeune soldat opina et leur ouvrit le chemin tandis que son compagnon reprenait sa position de veille.
À partir de là, les choses allèrent très vite.
Autour de Maximus, à mesure qu'il avançait dans le campement, guidé par le jeune soldat et toujours suivi d'Indira, de plus en plus de visages s'éclairèrent, fendus de sourires rayonnants. On s'exclamait et on courait ensuite prévenir les autres. La nouvelle, d'abord chuchotée, se mit à gronder de plus en plus fort et se répandit finalement comme une traînée de poudre.
Aurelius, en découvrant son général, ouvrit des yeux tout grands et se jeta presque à ses genoux.
_ On nous avait bien dit que vous étiez vivants, mais ce n'était qu'une rumeur ! s'écria-t-il. Personne n'osait y croire !
Soutenu par un groupe de lieutenants et de centurions qui lui étaient restés fidèles et qui s'étaient précipités aussitôt prévenus, Maximus prit ensuite la direction de la tente du général. Un mouvement de foule s'amorçait déjà et les soldats de la garde prétorienne, s'ils se montraient, arriveraient trop tard : le temps que Maximus se rende jusqu'à la tente du général, il s'était formé derrière lui un cortège d'hommes en liesse.
Mais il n'y eut pas de prétoriens. Il n'y eut que le général en place, qui avait remplacé Maximus au pied levé, et quelques uns de ses sbires.
_ Je suis venu reprendre ma place, général, déclara Maximus, aussitôt suivi d'un hourra général de la part de ses hommes.
_ Qu'attends-tu de moi ? rétorqua l'homme à Maximus. L'empereur m'a nommé, j'ai obéi à ses ordres et j'ai les pleins pouvoirs, ici.
_ Les choses ont changé. Le vrai empereur, Marc-Aurèle, m'avait nommé, moi, pour prendre sa suite. Moi aussi je ne fais qu'obéir à ses ordres.
_ Marc-Aurèle est mort !
_ Tué par un imposteur... Mais son rêve lui a survécu. Et je vais m'assurer qu'il s'accomplisse.
Le général de Commode fit un geste vers ses lieutenants, leur indiquant de le débarrasser de Maximus. Mais les lieutenants hésitèrent. La foule qui les entourait avait eu un mouvement de protestation et la tension dans les regards avait subitement grimpé. Quelque part, on entendit des cliquetis d'armes. Maximus, lui, n'avait pas bougé. Il souriait paisiblement.
_ L'armée est avec moi, dit-il. Inutile de lutter.
Cette fois, le général de Commode pâlit et jeta un regard inquiet à ses lieutenants. Ils n'étaient qu'une poignée et ils venaient de comprendre que l'armée ne leur répondrait plus.
_ Que vas-tu faire de nous ? grinça-t-il entre ses dents.
_ Vous mettre sous bonne garde pour le moment, puis vous renvoyer à Rome. Vous trouverez peut-être votre place lorsque l'empire sera redevenu république.
Sans même que Maximus ait eu besoin de le demander, une dizaine de soldats s'approchèrent pour désarmer les hommes de Commode. Sur un signe de tête, ils les emmenèrent.
Maximus venait de retrouver sa place de général.
Indira avait assisté à tout cela sans rien dire. Tout à leur joie de retrouver leur général bien-aimé, les hommes ne se préoccupaient pas d'elle. De son côté, elle tenait à la main les brides des chevaux qui les avaient menés jusque là et elle suivait Maximus un peu en retrait, pour lui laisser tout le loisir de se consacrer à ses soldats.
Lorsqu'il disparut sous sa tente, suivi d'une demi-douzaine de ses lieutenants, avides de connaître les projets qu'il avait pour eux, la jeune femme s'était éloignée pour faire boire ses bêtes et les bouchonner. Dans le camp, les soldats s'agitaient, commentaient, faisaient courir la nouvelle du retour de leur commandant jusque dans les moindres recoins des tentes et des cantines. Autour des foyers, on ne parlait plus que du retour du général.
_ Hé, toi ! Qui es-tu ?
Un légionnaire, la joue déformée par une vilaine cicatrice, venait d'apostropher Indira d'un air agressif. Aussitôt, quelques hommes se tournèrent vers elle.
_ J'accompagne le général Maximus, répondit la jeune femme sans se détourner de ses chevaux.
_ Vraiment ? Vous l'avez vue avec le général, vous autres ? demanda-t-il autour de lui.
On ne se souvenait pas. On s'interrogeait.
_ Je n'en suis pas si sûr… ajouta le légionnaire en saisissant un glaive et en s'approchant. Les femmes ne sont pas acceptées au milieu du campement. Si tu cherches des clients, ma belle, il faut rester en dehors, près de la route. Et jolie comme tu es, ils viendront tout seuls jusqu'à toi, faut pas t'inquiéter…
Un autre homme s'exclama en riant :
_ Si tu la caches sous ta couverture, je parie que le centurion n'y verra rien !
_ Oui, on pourrait peut-être faire une exception, ajouta un autre.
Les chevaux tournèrent la tête pour renifler le soldat qui s'approchait encore, et Indira serra instinctivement les doigts sur le poignard qu'elle portait à sa hanche, caché dans les plis de sa tunique. Elle ne répondit pas aux provocations qu'on lui adressait, mais elle lança au soldat un regard noir d'avertissement.
Cela ne suffit pas. Quelques hommes se mirent à rire et à siffler pour encourager leur compagnon.
_ Peut-être que tu as besoin d'aide pour tes bêtes, ma jolie ? ajouta ce dernier. Laisse-moi t'aider…
Il posa une main sur les brides des animaux, qu'Indira tenait toujours. De l'autre, il voulut attirer la jeune femme vers lui, mais il poussa aussitôt un cri en se jetant en arrière. La jeune femme avait sorti son poignard et d'un mouvement vif avait ajouté une autre plaie sur la joue déjà laide du soldat. L'entaille n'était pas profonde, mais elle saignait abondamment.
Autour d'eux, les autres soldats éclatèrent de rire et se mirent à lancer des hourras et des cris d'encouragement. On se mit à parier en riant sur le soldat ou sur la fille.
Indira se ramassait déjà sur elle-même, prête à bondir. Le soldat, furieux d'être ainsi humilié, allait revenir à la charge lorsqu'un ordre l'arrêta tout net.
_ Soldat ! Ne touche pas à cette femme !
Maximum et ses lieutenants, attirés par les rires et les cris, venaient de sortir de leur tente et s'approchaient. Indira se détendit imperceptiblement.
_ Elle est avec moi, dit Maximus en regardant le soldat à la joue sanguinolente droit dans les yeux. Et fais attention, soldat : elle griffe !
Les autres hommes qui avaient assisté à la scène pouffèrent de rire. Le légionnaire, lui, ne riait pas du tout.
_ Va nettoyer cette coupure, lui dit Maximus, et méfie-toi la prochaine fois. Quant à toi, et toi, dit-il en désignant deux autres hommes, prenez soin des chevaux. Donnez à mon invitée un abri, de quoi boire et manger, et obéissez à ses moindres ordres. Est-ce que c'est clair ?
Les hommes inclinèrent aussitôt la tête.
_ Je te retrouve un peu plus tard, murmura Maximus à Indira avant de la quitter pour rejoindre sa tente, ses lieutenants sur ses talons.
