Calme, serein et heureux d'attaquer une nouvelle journée, Shizuo sirotait son bol de céréales. Il aimait bien le côté exténuant de ce travail, il n'avait dès lors plus la force de s'énerver. Il se rapprochait de son humanité. Il se voyait très bien passer sa vie à couper des arbres en profitant des paysages verdoyants. Pourquoi ne pas se construire une petite cabane où il pourrait vivre ? Il se voyait déjà dedans.

Tout le monde n'était pas d'humeur aussi joviale. Izaya avait passé une nuit épouvantable. En plein milieux de la nuit, il s'était levé, déterminé à en finir avec ce protozoaire. Il avait pris sa lame et, avec un sourire vicieux, s'était glissé dans la chambre du blondinet. Le monstre n'avait pas esquissé un seul geste. Il dormait profondément. Ce manque de réaction l'avait un peu déçu, il s'était attendu à un peu d'action. Il s'était lentement accroupi au-dessus de lui. Shizuo avait gardé les yeux fermés et sa bouche légèrement entrouverte laissait passer une respiration profonde et régulière. Izaya ne l'avait jamais vu aussi détendu. La marmotte avait frotté son nez contre l'oreiller et soupiré de bonheur, lui donnant un air encore plus bêta aux yeux de notre petit brun. Il s'était laissé le loisir de lui attraper une mèche blonde. Il n'avait jamais pensé que cette tignasse pouvait être aussi douce. Dans sa nuque, qu'il aurait pu briser, ses cheveux étaient tout chauds. Toute cette chaleur et cette tranquillité émanant du blondinet lui avait ôté l'envie de le tuer. Il se sentit très fatigué et avait hésité pendant une fraction de seconde à dormir à côté de lui, lové contre cette douce chaleur. Il s'était ressaisi en une secousse de tête. Toute cette comédie était pathétique. Il était né pour le tuer, alors pourquoi n'y arrivait-il pas ? Il détesta encore plus fort cet abruti et retourna se coucher sans un bruit.

Izaya s'en voulait d'avoir eu ce moment de faiblesse. Ce comportement pathétique ne lui ressemblait pas. Shizuo l'avait encore une fois humilié sans le savoir. Normalement c'était lui qui prenait plaisir à le tourmenter ! Et il comptait bien continuer. Il voyait que ce protozoaire se plaisait dans ce nouvel environnement. Izaya tenait à transformer cet endroit en enfer. Il se mit dans un coin et observa les groupes d'affinité qui s'étaient formés. Il remarqua certains regards apathiques et d'autre chaleureux. Il commençait enfin à comprendre les liens affectifs entre les individus. Plus il les regardait plus son sourire en coin s'élargissait en un véritable sourire. Le plan se construisait lentement dans son esprit.

Ce fut une autre journée de travail exténuante et épanouissante pour notre nouvel amoureux des grands espaces verts. Il enfonçait tranquillement sa tronçonneuse dans la chair végétale, des copeaux de bois venaient se nicher dans ses cheveux et sur son visage, cela ne le gênait aucunement. Cependant, au fond de ses tripes, il avait un mauvais pressentiment. Il savait qu'Izaya tramait quelque chose. Il avait aperçu le brunet ce matin, un sourire sadique aux lèvres. Pire, ce matin il avait senti l'odeur du parfum de ce psychopathe dans sa chambre. Il se rappelait qu'il l'avait menacé avant qu'il aille se couché. Mais il était encore vivant. Izaya pouvait préparer quelque chose de très gros s'il ne le tuait même pas durant son sommeil. Shizuo redémarra sa tronçonneuse dans un geste brusque. Quoi qu'il décide de faire, il se chargerait personnellement de son cas.

Izaya avait passé la moitié de la journée à écouter, discrètement, les rumeurs et les commérages. Il avait appris de nombreux petits secrets sur chacun des bucherons. Certains plus compromettants que d'autres. Un dénommé Patrick était persuadé qu'un dit Robert avait fricoté avec sa femme, par chance pour notre informateur ils travaillaient tous deux ici. Il lui suffisait d'attendre un peu pour que des clans se forment. Il attendrait, en soufflant sur les cendres, bien évidement. Il y avait des histoires d'argents aussi, rendant des hommes plus sanguins que d'autres. Il repéra ceux qui s'échauffaient vite, ceux qui suivaient le mouvement et ceux qui voulaient calmer les tensions. Il lui suffirait de s'occuper de ces derniers en les excluant du camp pour que le feu débute. Tout cela le réjouissait au plus haut point.

Le midi, il passa quelques coups de téléphones pour que les pacifistes soient rapatriés en ville. Même s'il était encore jeune, il avait déjà le bras très long. Le soir même plusieurs bûcherons durent partir en urgence. Leurs fille était malade, leur chien avait attaqué un voisin, leur femme était à l'hôpital,…Izaya les regarda partir en les saluant poliment de la main.

-Si tu penses une seule seconde que je vais croire qu'une vingtaine de bucherons ont dû rentrer pour raison personnelle le même jour…t'as pété un câble, lui susurra froidement Shizuo.

Il était tellement tendu qu'il semblait dégager des ondes électriques. Izaya était heureux d'avoir enfin retrouvé son protozoaire.

-Je crois sincèrement au hasard, déclara-t-il les sourcils levés dans un air innocent. Ce n'est pas très poli de ta part de mettre la cause des malheurs des autres sur mes épaules. Je vais finir par culpabiliser…

Il se retourna vers lui avec un air triste. Toutefois, il ne fit aucun effort pour cacher son sourire en coin, si caractéristique de sa malice. Shizuo voyait bien plus qu'un petit brun à l'air semi-angélique devant lui, il voyait le mal incarné. Il grogna.

-S'il arrive quoique ce soit d'étrange dans les prochains jours je te découpe avec ma tronçonneuse.

Son regard ambré était empreint de méfiance et de haine. Ce retour à la normalité fit un bien fou à notre petit diable et lui fit oublier les comportements étranges qu'il avait pu avoir envers ce monstre.

-Tu m'attribues beaucoup trop de mérite, Shizu-chan, dit-il en baissant la tête pour feindre l'humilité.

-Mon nom est Shizuo.

-Mais oui, Shizu-chan.

-Tu me tape sur les nerfs, connard.

-Tu es bien grossier pour un humain ! Ah mais oui, j'oubliais, tu n'es pas humain, s'esclaffa-t-il cruellement.

La peau laiteuse du blondinet vira au rouge. Il balança son poing vers le nez d'Izaya mais ce dernier esquiva le geste.

-Trop lent, toujours trop lent, Shizu-chan !, ria-t-il en s'échappant vers la forêt.

Dans un cri de rage le mutant le poursuivit. Le brunet sautait de branche en branche. Un panneau le percuta. Mais comment faisait-il pour toujours trouver les panneaux même dans la forêt ? Comme un chat il retomba sur ses pattes, cependant le monstre était déjà sur lui avec un sourire assoiffé de sang. C'était une véritable machine de guerre. Il plaqua Izaya contre le tronc d'un arbre. Le choc fit tomber un écureuil, aucun des deux ennemis ne lui accorda un seul regard, la tension était bien trop intense. Le brun avait dégainé son couteau et le collait contre la jugulaire du blond tandis que ce dernier lui bloquait la trachée avec une branche. La lueur dans leurs yeux était la même. Malgré leur haine, la violence les rassemblait.

-Tu as peut-être raison Shizu-chan, souffla Izaya. J'ai peut-être un plan pour réduire en cendre ton petit paradis. Mieux, j'ai peut-être prévu de te détruire avec.

Si sa trachée n'était pas aussi écrasée il aurait ri, mais il se contenta d'un sourire excité.

Le blond se rapprocha tellement de lui que ses cheveux lui chatouillaient le visage et son couteau s'enfonçait dans sa peau laiteuse.

-Je te tuerai avant, bâtard.

-Alors fait-le maintenant, le défiât-il.

Shizuo soutint son regard mais n'appuya pas sur la branche. Leurs souffles s'entremêlaient et leur lèvres se touchaient presque. Ils restèrent un moment immobiles. Izaya sentit ses bras faiblir. Il en profita pour se dégager et juste avant de s'enfuir lui lança :

-En vérité tu n'y arrive pas. Tu m'aimes trop.

Il ponctua sa phrase d'un clin d'œil puis disparu du champ de vision du mutant, le laissant ébahit par cette remarque.