CHAPITRE 3.
Fukuzawa décida que c'était le moment d'employer les grands moyens. Tout en quittant la chambre de Dazai, il sortit son portable et appuya sur l'écran pour trouver le numéro qu'il cherchait.
« Président ? » demanda la voix d'Atsushi à l'autre bout du fil. « Est-ce que Dazai va bien ? »
« Vues les circonstances, oui. Mais j'ai besoin que tu reviennes. »
« Pourquoi ça ? » demanda le jeune homme d'un ton inquiet. Fukuzawa rit sous cape.
« Nous allons connaître le fin mot de cette histoire, mais Dazai ne me parlera pas. Je pensais donc user d'une méthode moins… conventionnelle. Bref ! Viens aussi vite que possible. C'est un ordre. »
Un bruit de déglutition se fit entendre avant que Fukuzawa ne raccroche brutalement, sans laisser à son jeune collègue l'opportunité de le questionner davantage.
Il ne s'écoula pas longtemps avant qu'Atsushi ne déambule de nouveau dans les couloirs de l'hôpital. C'était la seconde fois de la journée. Le mystère autour de ce que le président allait lui demander le préoccupait. Il n'allait sûrement pas lui ordonner de torturer Dazai. Ça ne pouvait pas être la méthode « peu conventionnelle » dont il parlait. D'ailleurs en y pensant, les chances que Dazai craque sous la torture étaient plutôt faibles. Mais si ce n'était pas ça… alors quoi ?
« Ah, bonjour Atsushi », le salua Fukuzawa en lui signifiant d'un geste de la main de rester là où il était.
« Président ! Qu'est… que se passe-t-il ? » demanda Atsushi.
« Est-ce que par hasard tu arriverais à pleurer sur demande ? »
Atsushi se figea, les yeux rivés sur son supérieur. En réponse à sa confusion, Fukuzawa se contenta de lui rendre son regard, ce qui fit hausser les sourcils du jeune homme.
« Hein ? » marmonna finalement ce dernier.
« Est-ce que tu peux pleurer sur demande ? » répéta le président avec la même banalité que s'il lui demandait de lui passer le sel.
« Je… je ne pense pas en être capable… »
« Essaie. »
Pris au dépourvu, Atsushi continua de le fixer. Qu'est-ce que le président pouvait bien chercher à faire ?
Fukuzawa soupira et lui jeta un regard contrarié. « Apparemment non. »
En tapotant son menton du doigt, il fredonna un moment, comme si cela l'aidait à réfléchir, avant de soudain tendre la main. Atsushi lui jeta un regard prudent et se pencha légèrement pour suivre son geste. Une douleur aiguë assaillit soudain une partie de son système nerveux, et les larmes ne tardèrent pas à lui monter aux yeux. Atsushi porta la main à son visage pour couvrir son nez, incapable d'admettre que le président venait en fait de lui tirer les poils du nez.
« Nous y voilà ! » s'exclama joyeusement ce dernier lorsque deux grosses larmes commencèrent à couler des yeux d'Atsushi.
« Pourquoi vous avez fait ça ?! » gémit le jeune Agent. Deux mains le poussèrent cependant vigoureusement vers la chambre de Dazai tandis que Fukuzawa lui donnait enfin ses instructions.
« Je ne peux pas forcer Dazai à parler, mais je sais qu'il est particulièrement bienveillant à ton égard. Tu auras donc pour tâche de récolter les informations dont nous aurons besoin pour l'enquête. »
« Quoi ?! »
Ce fut là tout ce qu'Atsushi parvint à dire avant d'être poussé dans la chambre et d'entendre la porte claquer derrière lui.
« Atsushi ? »
La voix de Dazai lui fit faire volte-face, la main toujours pressée sur le nez. À la vue de son mentor étendu sur son lit d'hôpital, les larmes se mirent à couler librement sur ses joues.
« Je… euh, D-Dazai ? » bégaya le jeune homme en s'essuyant les yeux. « Je suis… Je suis désolé… J'ai juste… euh… » tout en reniflant, il s'approcha du lit d'un pas hésitant. « Je m'inquiète pour toi. C'est tout. À propos de celui qui t'a fait ça… » parvint-il à formuler.
Un faible sourire étira les lèvres de Dazai, et il désigna de la main la chaise à son chevet. Atsushi obéit à son geste et s'assit près de lui.
« Atsushi… » soupira Dazai. Le jeune homme leva les yeux pour rencontrer les siens. « J'ai besoin que tu me fasses sortir d'ici. »
Atsushi lui lança un regard interdit et sentit sa voix se mettre à trembler alors qu'il murmurait un pauvre « hein ? » Visiblement sa réplique favorite du jour.
« Je veux que tu me fasses sortir d'ici aujourd'hui. Maintenant. J'ai des affaires à régler et ça pourrait bien être une question de vie ou de mort. » Dazai fixa son apprenti avec une intensité difficile à soutenir, avant de poursuivre. « C'est absolument crucial pour moi de sortir d'ici. La sécurité du pays tout entier pourrait en dépendre. Oui. Parfaitement. L'avenir du Japon. Tu penses que tu peux faire ça pour moi ? » demanda-t-il.
« D-Dazai ? Tu es sûr ? Je veux dire… » Atsushi sentit sa respiration se bloquer dans sa gorge et les battements de son cœur s'accélérer dans sa poitrine.
« J'aimerais bien le faire par moi-même mais… C'EST UN PEU COMPLIQUÉ AVEC LE PRÉSIDENT QUI SE TIENT DEVANT LA PORTE POUR ME GARDER COMME UN CHIEN » prononça-t-il distinctement, en haussant la voix en direction de la porte. Comme par hasard, celle-ci s'était légèrement ouverte sans qu'Atsushi ne le remarque, et se referma alors brutalement.
Les lèvres tremblantes à cause du choc, Atsushi regarda successivement son supérieur, puis la porte, sans comprendre ce qui venait de se produire. Dazai laissa échapper un léger gloussement, visiblement amusé de la confusion d'Atsushi.
« Ne t'inquiète pas, ce n'est pas la première fois qu'il tente quelque chose de ce genre » le rassura-t-il en plaçant une main sur son épaule. « Désolé gamin. mes lèvres sont scellées. »
« Attends, tu n'es pas… tu n'es pas vraiment… ? Le Japon n'est pas vraiment en danger ?… »
« Non », se gaussa-t-il avec un sourire satisfait, avant de lâcher d'un ton contrarié : « Je voulais juste me débarrasser de Fukuzawa. Il m'empêche de convaincre toutes mes jolies infirmières de commettre un suicide en amoureux avec moi », soupira-t-il en lançant un regard éploré à sa fenêtre.
Le jour suivant, un nouvel appel de l'hôpital fut passé à l'Agence des Détectives Armés.
« Quoi ? » s'éleva la voix de Kunikida à travers les bureaux. La colère faisait trembler sa voix. « Qu'est-ce que vous entendez par ''il est parti'' ? Il a un dos et une jambe cassés ! Comment est-ce qu'il pourrait ne serait-ce que marcher tout seul ? »
Comme les jours précédents, l'attention générale était rivée sur lui. Ce n'était d'ailleurs pas comme s'il cherchait à cacher son indignation avec ses bras qui s'agitaient furieusement dans l'air et les cris adressés à son pauvre interlocuteur.
Kyouka arriva juste à temps pour assister au spectacle, et s'installa à côté du bureau d'Atsushi pour observer son collègue d'un œil curieux.
« Que se passe-t-il ? » chuchota-t-elle à son adresse, en faisant semblant de ne pas entendre les insanités, d'ordinaire réservées à Dazai, émises avec une violence croissante par l'idéaliste.
« Apparemment Dazai a disparu de l'hôpital », lui répondit Atsushi, dont l'expression mêlait avec un subtile mélange l'horreur et la culpabilité.
Tous les regards se tournèrent vers lui et Kyouka dut l'obliger à tourner la tête vers elle. Un petit cri s'échappa des lèvres d'Atsushi lorsqu'elle enfonça ses ongles dans sa peau.
« Tu ne sais rien à propos de son évasion n'est-ce pas ? » dit-elle sans cesser de le fixer.
« Non ! Non, non, non. Je ne sais vraiment rien ! Je le jure ! C'est juste que… »
« Non, vous calmez-vous ! Je veux parler à votre supérieur » résonna la voix de Kunikida. « Organiser une battue pour retrouver ce maniaque du suicide ne fait pas partie de mon… mon… Oh je suis désolé. Mademoiselle ? Oui, ne… ne pleurez pas… Je suis… »
« C'est juste que quoi ? » reprit Yosano avec une voix douce, bien qu'étrangement sensuelle, penchée sur le bureau, les mains sous le menton, de sorte à laisser une vue plongeante sur son décolleté.
« Il… il devait juste plaisanter hier. C'est tout. Fukuzawa l'a entendu aussi, demandez-lui ! Moi non plus je ne l'ai pas pris sérieusement. »
« Et pourquoi tu ne l'as pas pris sérieusement ? » renchérit la médecin.
« Parce qu'il m'a dit de ne pas le faire ! »
« Tu ne connais visiblement pas Dazai… »
« Que se passe-t-il ici ? » s'éleva une voix forte à travers toute la pièce. Fukuzawa entra, furieux, demandant à savoir pourquoi Kunikida hurlait depuis plusieurs minutes pendant que les autres bavardaient au lieu de se mettre au travail.
« Euh, président, c'est… » bafouilla Kunikida.
« Commence par t'excuser à la personne que tu es en train d'insulter et dis-moi ce qui se passe ! »
« O-oui. Je suis vraiment, vraiment désolé mademoiselle. Je vous prie de m'excuser. Nous arrivons dans un moment. C'est un homme assez grand, avec des cheveux bruns, les membres couverts d'une quantité assez invraisemblable de bandages comme une momie, et un sourire satisfait sur un visage ignare. » Il raccrocha sur ces paroles, non sans récolter un regard assassin de la part de son supérieur.
Avec un léger déglutissement, Kunikida s'éclaircit la voix. « Président, il semblerait que Dazai ait disparu de l'hôpital pendant la nuit. »
« Ah, oui. Je sais », rétorqua simplement le président.
« Vous le saviez ?! »
« Oui. Atsushi aussi. Il était là. »
Tous les regards se tournèrent une nouvelle fois vers Atsushi qui se recroquevilla sur sa chaise. « Non, je ne savais pas ! Enfin pas vraiment… de manière certaine… » Il finit par agiter la tête en signe de dépis. « J'imagine que j'aurais dû m'en douter. »
Il pleuvait lourdement lorsque Dazai, avec une difficulté à peine dissimulée et appuyé sur ses béquilles dans un équilibre précaire, sortit de son taxi. Les médecins lui avaient clairement dit qu'il n'était pas en état de quitter l'hôpital, sous aucun prétexte, et ce malgré tout le charme dont il avait fait preuve envers ceux qui avaient bien voulu l'écouter — ce qui s'était avéré désespérément infructueux. Peut-être qu'il n'aurait pas dû chanter à deux autres reprises l'hymne national grec pour se débarrasser de ses gardes.
Eh merde, il souffrait vraiment. Comment diable les docteurs et les membres de l'Agence avaient-ils pu imaginer qu'il s'était infligé ça pour la deuxième — minute… il y avait aussi eu cette fois au centre commercial… - pour la troisième fois ! Ils devaient le croire vraiment stupide pour ne pas avoir compris que sauter des immeubles était une manière bien trop douloureuse de mourir, et ce même après TROIS TENTATIVES.
Ses yeux parcoururent la silhouette brumeuse de l'église abandonnée, qui se dressait face à lui. Bon sang, pourquoi est-ce qu'ils n'avaient pas rasé cette abomination jusqu'à la dernière pierre lorsqu'ils en avaient l'occasion ? Pourquoi laisser debout une ruine pareille ? Il aurait dû le faire lui-même, et se douter que cet endroit reviendrait le hanter, même après dix années bien enterré dans son passé, enfoui dans les profondeurs les plus noires de son esprit en miette.
Maintenant c'était trop tard.
N'hésitez pas à lâcher un petit commentaire ! même si l'histoire n'est pas de moi, la traduction reste un travail assez conséquent, et ça fait toujours plaisir :) à demain pour la suite !
