Chapitre trois

Watson se serait sans doute vexé que j'usurpe ainsi ses écrits. Des écrits qui, d'après lui, n'appartenaient qu'à lui seul. Cependant, il y a des faits que je dois narrer de ma propre main. Cela permettra ainsi de garder une certaine objectivité et d'éviter que ces faits ne soient trop embellis par quelqu'un d'autre. L'incident qu'il s'est passé est très étrange et je ne souhaite pas que Watson s'en empare.

Après avoir quitté Baker Strett, je marchai en direction du sud avant de héler un fiacre pour qu'il m'emmène vers les quais. Le conducteur toisa mes vêtements d'un œil critique et insista pour que je le paie d'avance. Plongé dans mon personnage, je poussai un juron, ignorant le sourire narquois qui s'étalait sur son visage et comptai les pièces de monnaie.

La nuit était devenue froide et le brouillard s'était glissé insidieusement jusqu'à la Tamise, se mêlant à la fumée des maisons et des usines et recouvrant la ville. J'ordonnai au conducteur de s'arrêter bien avant les quais. Un personnage de ma condition n'aurait pas gaspillé de l'argent ainsi pour un fiacre, mais arriver sur les quais aurait non seulement attiré l'attention sur moi et en plus, j'aurais pu servir de cible pour un vol. Contrairement à ce que pensait Watson, je ne cherchai pas à m'attirer d'ennuis.

Tirant mon manteau contre moi, je restai dans un coin de la rue jusqu'à ce que le fiacre soit hors de vue. Moriarty avait le bras plus long que le mien et je ne voulais surtout pas qu'il trouve le seul conducteur de fiacre qui connaisse ma destination. Une fois que je fus certain d'être bel et bien seul, je tirai le bord de mon chapeau sur les yeux et me dirigeai vers un pub miteux qui portait le nom coloré de « Rouleau dans le Foin »

Le Rouleau était connu pour ses nombreuses bagarres, où la police locale ne pouvait rien y faire (et n'aurait même pas essayé pour tout l'or du monde) et son atmosphère sincèrement écœurante. Dirigé par une femme énorme nommée Hilde, qui était plus grande que moi, et faisait deux fois la taille du tour de Mycroft, sa réputation en avait fait le lieu idéale pour les transactions louches. Personnellement, je trouvai ce lieu fascinant et Watson n'avait pas besoin de le savoir. J'avais fait en sorte de ne pas avoir à l'emmener au Rouleau. Certains choses n'ont pas besoin d'être publiées dans Le Strand, et Watson avait toujours eu la langue un peu trop pendue quand il écrivait.

Mon contact était un homme que je connaissais sous le nom du Rat. Je trouvai ce surnom cliché et sans imagination, mais comme il ne devait guère s'intéressait à mon opinion, je gardai mes pensées pour moi. Il m'attendait à une table bancale dans le fond, non loin de Hilde-Demi-Tonne, comme on l'appelait dans son dos. Elle était en train de s'immiscer dans une dispute qui avait éclaté à son bar. Je savais qu'elle avait une quarantaine d'années, qu'elle venait d'immigrer d'Allemagne, qu'elle était ambidextre, bien instruite et cachait très bien ce fait. Elle n'avait jamais été mariée, avait eu quatre enfants, dont une sourde et vouait une profonde aversion à mon égard. Elle était à moitié convaincue que j'étais policier. Cependant, sa politique était de jamais s'impliquer dans les affaires de ses clients et elle gardait ses opinions pour elle-même. Elle me lança un regard venimeux tandis que je rejoignais la table de mon informateur.

Sur la surface sale, le Rat poussa un verre dans ma direction. Je m'en saisis, feignant de boire une gorgée. Je n'aurais pas l'imprudence de boire quoique ce soit dans ce bar. Hilde était bien capable de mettre quelque chose dedans et le Rat aurait très bien pu le faire pour elle. « Vous êtes en retard » gronda le Rat avec un regard qu'il aurait voulu menaçant. Ce fut peine perdue.

Le Rat, je pouvais le mentionner, avait la folie des grandeurs. Il était petit, un voleur d'origine Américaine qui lisait trop de romans d'espionnage et se croyait mystérieux et dangereux. D'où ce nom qu'il avait choisi. Son image était quelque peu abîmée par sa face de lapin, son strabisme flagrant et la bedaine qui dépassait de son pantalon. Il avait passé pas mal de temps en Allemagne, en France, en Hongrie et en Autriche, avant d'échouer à Londres.

« Tu es sûr que tu n'as pas été suivi ? » poursuivit-il.

Je levai un sourcil. « Assez ! Je n'ai pas de temps à perdre ! Venons-en à ce qui nous amène. »

Il cligna des yeux, un peu surpris par ma brusquerie. « Donne-moi d'abord l'argent. »

« La moitié » dis-je sèchement en plaçant un billet de cinq livres sur la table. « Parle, maintenant »

Il saisit l'argent, se voûtant à l'intérieur de sa chaise, son nez se trémoussant bizarrement accentuant son aspect de lapin. Il lança un regard nerveux à la salle bruyante et murmura : « Allons dehors »

Je soupirai. Le revoilà parti en plein roman d'espionnage. « Très bien ». Sachant qu'il insisterait pour que je paye les boissons, je me retournai et lançai une pièce de monnaie à Hilde qui me lança un regard aussi sympathique que tout à l'heure...Tout en ricanant intérieurement, je suivis mon informateur à l'extérieur.

Il s'engouffra dans une ruelle dont l'atmosphère était bien meilleure que celle du « Rouleau dans le Foin ». Toutefois, je n'approuvai pas son choix. Mes omoplates commençaient déjà à me démanger tandis que les ténèbres se refermaient sur nous. « Bon, j'en ai assez » m'irritais-je. « Parle, ou bien je reprends l'argent et je voir ailleurs ! »

Le Rat haussa les épaules, se frottant le nez. « Le bruit court que l'homme que tu recherches se serait fait de nouveaux alliés... »

« Ce n'est pas surprenant » répliquai-je de mon ton le plus cinglant, perdant mon accent de la classe inférieure au passage. Le Rat ne savait pas qui j'étais exactement mais il savait que je n'étais pas un docker. « Il se fait toujours des contacts dans le monde souterrain »

« Mais ils ne sont pas ordinaires , à ce qu'il paraît...»

J'arquai un sourcil. « Comment ça ? »

Il haussa les épaules. Un habitude vraiment irritante qu'il avait attrapé, je crois, pendant son boulot en France. « Personne ne les a jamais vu auparavant. Ils sont étranges, font des choses étranges... »

C'était comme lui tirer les vers du nez. « C'est à dire ? » sifflai-je en serrant les dents, faisant tinter les pièces de monnaie dans ma poche.

« Je ne sais pas vraiment. Les rumeurs disent qu'ils auraient donné au groupe de l'homme que tu cherches une arme assez bizarre. »

Une sonnette d'alarme explosa dans ma tête tandis que je me remémorai l'incident de Woking. Il y aurait-il un lien entre Moriarty et le blessé étendu dans ma chambre d'hôte ? Cela ferait un peu trop de coïncidences à mon goût. « Tu peux être plus précis ? »

Le Rat ouvrit la bouche mais aucune réponse ne vint. Il émit un râle rauque et ses mains s'agrippèrent à sa gorge. Alarmé, je l'attrapai alors qu'il s'écroulait sur le sol, secoué de spasmes. Il trembla une dernière fois avant de s'immobiliser. Bien que connaissant la réponse, je vérifiai les battements de son cœur. Comme prévu, il était mort. J'effectuai un examen minutieux, un profond malaise m'envahissant peu à peu, je n'avais trouvé aucun signe de ce qui l'avait tué. Il s'était étouffé à mort et aucun indice ne me disait ce qui avait causé une telle asphyxie. Il n'y avait rien de logé dans sa gorge, aucune fléchette empoisonnée. Je pensais à du poison dans son verre mais ni sa langue, ni sa gorge n'était gonflée. Si c'était réellement du poison, dans ce cas je ne connaissais pas celui-ci, qui tuait de manière subtile et ne laissait aucune trace.

Me sentant tout à coup observé, je me redressai, balayant l'obscurité autour de moi. Le bruit de pas d'un homme aux semelles épaisses avec une légère claudication parvint à mes oreilles à travers le brouillard. Enjambant le corps du Rat, je courus vers la provenance de ce bruit mais il disparut dans la nuit. Je poussai un juron et jugeai plus prudent de quitter ces lieux aussi rapidement que possible. Je laissai mon informateur où il était et me dirigeai vers une rue proche pour appeler un fiacre. Watson m'aurait traité d'insensible de laisser un mort comme ça mais je ne voyais pas l'intérêt d'attirer l'attention sur moi. Il n'y avait rien que je puisse faire pour le Rat à présent, sauf retrouver celui qui l'avait assassiné. Il était possible qu'il soit mort de façon naturelle, j'en parlerais à Watson à l'occasion, mais j'avais quelque réserve à ce sujet.

Il me fallut plus d'une heure pour trouver un fiacre et ce fut vers trois heures du matin que j'atteignis enfin le 221B Baker Street. Je fus surpris d'apercevoir de la lumière briller encore à l'étage supérieur. Je payai mon chauffeur, négligeant de lui donner un pourboire et franchis à grandes enjambées les quelques mètres qui me séparaient de l'entrée. La porte s'ouvrit avant que je n'ai eu le temps d'appuyer sur la sonnette. Watson se tenait dans l'encadrement de la porte, il semblait plus que tendu. « Vous m'avez l'air nerveux» observai-je en passant devant lui pour rejoindre le hall. Il n'était éclairé que par une faible bougie mais je perçus néanmoins l'inquiétude de mon ami. « Que s'est-il passé ? »

« Je pense que vous feriez mieux de monter à l'étage avec moi » dit-il, se tournant vers moi pour me précéder.

J'étais sûr que cela avait quelque chose à voir avec notre invité. L'expression de Watson était celle d'un médecin perplexe et effrayé. Tout en le suivant, j'ôtai mon manteau et mon chapeau et les jetai devant la porte d'amis que Watson ouvrit pour moi. La lampe était allumée, éclairant la pièce d'une lueur douce et chaude. Je tournai la tête vers la forme allongée sur le lit et je compris tout de suite ce qui avait alarmé Watson.

« Juste ciel ! » ne pus-je m'empêcher de crier. « Comment est-ce possible ? »