Chapitre II

Rencontre du 3e type

Bon, j'avais de la chance. Ma grand-mère est sans nul doute la vieille dame la plus ouverte qui soit, c'était plutôt tant mieux qu'elle soit la première à faire connaissance avec Bill – c'était d'ailleurs la seule qui était au courant à propos de Bill et de Tokio Hotel.
Je m'élançai vers elle pour l'embrasser, avant de lui présenter Bill, qui lui a bien sûr sorti son grand sourire de tombeur – celui où il montre toutes ses dents. Heureusement que j'ai un self-control très maîtrisé, sinon je crois que je m'évanouirais à chaque fois qu'il fait ça.
Honnêtement, je n'étais pas sûre que d'avoir eu une bonne idée en emmenant Bill. Ma grand-mère est cool, mes parents le sont aussi, ma sœur et son mec rien à cirer, mais ma tante et mes oncles sont des boulets.
Je les appelle « oncle » et « tante », mais ce n'est pas tout à fait la vérité : ce sont les cousins de ma mère, mais comme je n'ai plus de vrai oncle et que je n'ai jamais eu de tante… Pourquoi est-ce que les qualifie de boulets, me demandez-vous ? Hum… Peut-être parce qu'ils ne peuvent s'empêcher de penser qu'ils ont toujours raison… Et que les autres, par conséquents, ont toujours tort. Logique.
L'autre personne qui m'inquiète, c'est le fils aîné de ma tante, Antoine. Tous les mecs un peu différents de lui sont considérés d'office comme des abrutis. Or, Bill et lui ont assez peu de points communs.

Mon cousin est l'exemple-type de l'étudiant glandeur. Il n'avait rien foutu l'année précédente, s'était inscrit dans un nouveau truc cette année où ça n'avait pas beaucoup mieux marché, couchait avec tout ce qui bougeait et se la jouait gros blasé de la vie. Bill était plus bosseur – au moins dans ce qui le passionne, le reste je suis pas sûre –, plus réservé et nettement moins méprisant envers ceux qui ne lui ressemblaient pas. Mais ce qu'Antoine risquait de détester le plus chez Bill, c'était qu'il assumait beaucoup plus sa féminité que mon cousin – pour lui, tout mec qui n'était pas macho était gay.
C'est pourtant ça qui fait que Bill a tellement de succès : l'ambiguïté de son apparence, son maquillage, le soin qu'il prend de lui… J'avoue que ce n'est pas moi qui m'en plaindrais. Honnêtement, pour moi, physiquement, c'est un dieu. Mon cousin est pas mal aussi, je dois le dire – grand, blond, les yeux verts –, mais ils ne jouent pas dans la même catégorie. Et Antoine n'aime pas la concurrence.
Le seul point commun entre ces deux là, c'était leur tête de mule – point commun qu'ils partageait avec tous les membres de ma famille.
En plus, je savais en arrivant qu'Antoine était déjà en colère contre moi.
D'ailleurs, je crois que ça ce voyait quand il a descendu les marches du perron pour venir dire bonjour.

« Salut cousine.
- Salut Toine.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire à propos des chambres ? »
Bingo. Voilà pourquoi il était en rogne. Mais c'était prévu.
Que je vous explique : notre maison de famille est grande, certes. Cependant, il n'y a que cinq chambres individuelles – sinon c'est le salon ou les chambres d'enfants où l'on peut dormir à cinq – : une pour mes parents, une pour ceux d'Antoine, une pour ma grand-mère, une pour son grand-père… Il n'en restait qu'une. C'est pourquoi, chez nous, outre la bouffe, on a une deuxième fixation : la répartition des chambres.
« Dis-moi, Antoine, tu n'as toujours pas de petite amie officielle ? »
Il a soupiré.
« Non, mais c'est pas parce que je me suis pas encore fixé que j'en ramène jamais…
- Oui mais ça, Antoine, je m'en contrefiche. En attendant, moi j'ai un officiel et je n'ai aucune envie qu'ils dorment avec nos sœurs ou avec ton petit frère rien que pour que tu puisses ramener des éventuelles copines. A bonne entendeur… »
Et zou, ça en faisait au moins un de mouché. Je lui ai tourné le dos suis retournée près de la voiture.
« Qu'est-ce qui se passe ? demanda Bill.
- Je t'expliquerai, mon cœur. »
Le tenant par l'épaule, je regardai à nouveau mon cousin.
« Antoine, j'te présente Bill. »
Je suppose que j'ai pas vraiment besoin de vous dire qu'Antoine a encore plus tiré la tronche en le voyant.

Comme nous arrivions juste pour le déjeuner, toute la tribu était déjà réunie sur la terrasse. Je vous fait un rapide récapitulatif : Michel, le plus âgé des petits frères de ma grand-mère, le seul membre de ma famille qui votait encore à droite – guerre d'Algérie oblige. Yves, son fils aîné, le génie de la famille, venu seul : je ne sais pas si c'est parce qu'elle n'est pas bretonne, mais toujours est-il que son épouse ne risque pas d'être étouffée par son sens de la famille – et même topo pour leurs trois fils.
Il y avait également Anne, sa sœur, mère d'Antoine, d'Aurélie l'ado snob et pseudo-originale, et enfin du petit Luc, douze ans, caractérisé par son ventre sans fond.
Normalement, j'avais suffisamment briefé Bill pour qu'il imprime assez rapidement qui était qui. Je le présentai à son tour et il lâcha un petit « bonjour » avec son accent à couper au couteau – raaaa, il est trognon quand il fait ça (tais-toi cerveau).

Michel et Anne ont très vite affiché à peu près la même expression consternée qu'Antoine. Merde, merde, merde. Normalement il me faut environ une semaine et demie, deux semaines avant d'avoir des envies de meurtres au sein de ma famille. Là, ça avait prit cinq minutes chrono.
C'était quoi, le problème ? Comme si Antoine n'avait pas déjà ramené des potes excentriques ! Lui-même, pendant une période, avait deux crêtes rouges de punk sur le crâne. Mais visiblement, ce qui leur déplaisait, c'était les tatouages et surtout, le vernis : avant de venir, Bill s'était fait sa petite manucure, les ongles noirs avec les bouts blancs. Et puis le tatouage sur l'avant-bras, celui qui disait Freiheit 89, c'était quand même pas hyper discret. Moi j'aime bien. Ma meilleure amie déteste. Et ces deux-là étaient d'accord avec elle. Et autant ma meilleure amie est capable d'occulter ce genre de petit détail pour me faire plaisir, autant ma famille, ça ne risque pas…

Ma meilleure amie n'aimait pas Tokio Hotel. En tout cas c'est ce qu'elle prétendait : en réalité, il suffisait de passer une de leur chanson pour qu'elle s'époumone dessus – « dis-moi, Louise, je sais bien que tu parles allemand, mais il t'a fallut combien d'écoute pour retenir toutes les paroles ? ». En réalité, le problème qu'elle avait avec le groupe était exactement le même que toutes mes copines, dont la plupart était au conservatoire, qui aimaient le groupe, achetaient leurs CD et même parfois des posters – j'étais à présent leur fournisseuse officiel de photo du groupe – mais qui, quand on leur demandait si elles étaient fans, s'écriaient « noooon ! » d'un air outré.
Pourquoi donc, me demandez-vous ? Je dois pour vous éclairez faire la différence entre ce que j'appelle les fans et ce que j'appelle les groupies : les fans aiment la musique, se posent des questions assez sérieuses sur le groupe, étudient leurs progrès, etc. Mes amies et moi, en réalité, étions des fans.
Les groupies hurlent, achètent et au fond, se foutent de la musique.
L'idée que nous avions de ses groupies avait beaucoup déçu Bill qui, je pense, n'avait pas vraiment réalisé que si elles avaient eu dix ans de plus, elles se seraient plutôt pâmées devant les 2be3 – déchets ultimes de la musique devant l'éternel.
C'est pour cela qu'aucune de nous n'était jamais allée à un concert des Tokio Hotel : pas envie de finir nos vies écrasées contre une barrière, ni de dépenser trente euros pour n'entendre que les beuglements de ces furies.
Pour en revenir à Louise, elle avait eu la délicatesse d'attendre de mieux connaître Bill avant d'aborder les petits détails qui la braquaient : primo, ses cheveux – ceux de Bill, pas de Louise –, secundo, Schrei – surtout le clip. Par contre, pour son tatouage, elle ne lui avait toujours pas dit. Merci, Louise.

Revenons-en à notre sujet, le repas de famille du clan Hamon, alias la famille Addams. Quoique : la famille Addams regarderait sûrement Bill d'un meilleur œil. Nous étions disposés plus ou moins selon la tranche d'âge : les deux ancêtres au bout, les parents ensuite, puis Antoine, Bill et moi, et enfin ma sœur Solveg, Aurélie et Luc.
Le grand ballet des conversations inutiles a alors débuté. D'abord les classiques : où étiez-vous en juillet ? Quel temps avez-vous eu ? Le trajet c'est bien passé ? Vous êtes allé au grand aquarium cette année ? Et le feu d'artifice du quatorze juillet ?
Bon, on était tranquille pour encore un moment, le temps que les politesses se finissent.
Je passai le plat à Antoine – travers de porc au miel et curry, un de mes plats préférés – et en profitai pour tester la température. Visiblement, c'était pas trop la peine d'espérer qu'il nous adresse la parole, à Bill ou à moi.
« Eh, Marie, comment ce sont passés tes partiels ? »
Ah, finalement la trêve à été courte ; mais ça c'est pas un sujet trop miné.
« Bah bien, enfin l'année prochaine j'ai ma licence quoi. »
Antoine m'a jeté un regard noir. Ah, c'est vrai que lui est un peu sur la brèche en ce moment, vu que ces études sont un peu au point mort. Enfin c'est son problème.
« Et toi, Bill, tu fais quoi dans la vie ? »
Ca, c'était Jean-Pierre – le mari d'Anne. Je réprimais un petit sourire.
« Euh… commença Bill avec hésitation. Je fais partie d'un… Groupe. De musique.
- Mais tu fais des études à côté ? »
Silence un peu gêné.
« Non. »
Ca avait le mérite d'être clair.
« T'as pas choisi une voie facile, c'est tellement dur de se faire une place dans le métier…
- T'inquiète pas trop, intervint ma mère, pour eux ça marche plutôt bien. »
Merci m'man.
Le reste de la famille hocha doucement la tête, en signe d'approbation – style, avoir trouvé un musicien qui n'était pas un crève-la-faim et/ou un feignant, c'était miraculeux.
« Et sinon, les Maillard sont tous arrivés ou pas encore ? »
Alerte levée, la conversation était repartie sur autre chose – pour info, les Maillard on une maison de famille à deux pas de la nôtre, les deux tribus se fréquentent depuis des lustres et ils sont globalement aussi nombreux que nous... Non, plus nombreux, en fait.

Comme je le craignais, ma cousine Aurélie a bien sûr fait des siennes. Le dernier délire de cette fille à l'immaturité record, c'était de se prendre pour un chat. Elle passait donc parfois plusieurs minutes à ne s'exprimer que par des miaulements… J'étais atterrée, d'autant plus que Bill commençait à la dévisager un peu bizarrement.
« Qu'est-ce qu'elle a ?
- Je t'expliquerai, mon cœur, je t'expliquerai… »
Le reste du déjeuner s'est passé tranquillement – on s'est juste un peu battu pour savoir qui aurait le droit de saucer le miel dans le fond du plat –, jusqu'au dessert où Bill a pour la première fois pris contact avec la vraie nourriture bretonne.

Le dessert, c'était du kouign-amann.
Pour ceux qui ne connaissent pas ce fleuron de la bouffe bretonne, disons pour vous donner une idée que c'est le gâteau le plus gras du monde : du beurre, du sucre, et un peu de pâte à pain pour tenir le tout – environ un million de calories au centimètre cube. C'est ce que j'expliquai – en anglais – à Bill, qui s'étonnait qu'on ne serve que de toutes petites parts, et qui se demandait quel intérêt pouvait avoir un gâteau sans rien dedans.
« Et si après ça, fis-je en désignant la chose, tu as l'impression de peser une tonne, c'est normal. »
Bill était quand même légèrement sceptique. Il s'est tout de même attaqué de bon cœur à sa part. Il a mis environ deux bouchées à comprendre et m'a regardée.

« Bienvenue en Bretagne, Bill. »