3.
La chambre était savamment décorée. Il y avait quelques tableaux de home déco que Julia avait sûrement du faire elle-même, quelques dessins agrémentés de petits mots gentils – d'amis artistes, en toute logique – et deux sculptures en terre cuite, visiblement « faites maison ». La personne qui avait rénové ce grenier en appartement avait su garder le charme des combles : c'était la charpente apparente qui avait permis à Julia d'accrocher la corde qui l'avait tuée. Du moins, si c'était bien elle qui s'était occupée de ça. John avait bien précisé à Sherlock que la victime ne savait pas faire ce genre de nœuds, ce à quoi il avait répondu d'un magnifique mouvement de la main signifiant à peu près « Je m'en fous ». A moins que ce ne soit « Peu importe ». Ce revenait plus ou moins au même : Sherlock cherchait d'autres indices.
Il n'avait pas tort : on aurait très bien pu lui apprendre à faire un nœud coulant, sans compter le nombre de tutoriels qu'Internet recelait. D'autant plus qu'en partant du principe que Julia n'était pas seule au moment de sa mort, rien ne prouvait qu'elle avait effectivement noué cette corde.
« Cette commode a été déplacée. »
Sherlock regardait le sol : le tapis avait été marqué. Or, pour que l'on puisse voir ces marques, il fallait bien que les meubles aient été bougés. Intrigué, le détective consultant s'éloigna un peu du cadavre, tourna autour, et alla se placer entre une bibliothèque et le bureau. Un espace vide, où se tenait quelques temps avant ladite commode. Il pencha un peu la tête, tendit ses mains pour faire un rectangle avec ses doigts.
« Tout a été étudié, de la disposition des draps jusqu'à la couleur de ses vêtements... Regardez comment la lettre de suicide est négligemment jetée sur la commode, que l'on a justement déplacée pour... » Il s'interrompit brusquement, et observa la pièce. « C'est un tableau. Nous sommes sur une scène de théâtre. Un plateau... Tout a été pensé pour être vu. C'est une œuvre d'art. »
Il se pencha, et ramassa ce qui semblait être un petit bout de caoutchouc noir sur le sol. John fronça les sourcils, perplexe, mais commença enfin à comprendre. Effectivement, il y avait un goût d'artificiel dans cette pièce, quelque chose de comparable à un décor de cinéma. Sauf que Julia était bien morte. Et ce n'était pas de la fiction, ça.
« Alors, elle a été tuée ? » demanda-t-il à son compagnon détective.
« Bien sûr ! Qu'est-ce que tu peux être obtus ! Une autre personne a bougé les meubles, défait légèrement les draps, orienté la lettre dans le bon sens, centré la corde. Le sujet principal est Julia, mais la feuille de papier reste immanquable, dans le coin en bas à gauche. A droite, le lit joue un rôle important aussi, ce qui dénote le caractère passionnel de l'acte. Que dit la lettre ? »
« Quoi ? Tu ne l'as pas lue ? » John n'en revenait pas.
« Pas encore, sinon je ne te le demanderais pas ! La plupart du temps, les lettres de suicide sont toutes les mêmes, aucun intérêt. Mais là... Elle est essentielle. Centrale même. Puisque c'est un meurtre. »
John poussa un long soupir. Qu'est-ce qu'il pouvait être agaçant, quand il s'y mettait ! Il s'avança précautionneusement vers la commode, et sans toucher à la lettre, la lut. Elle n'était pas bien longue.
« Alexander, le vide que tu as laissé me dévore. Je n'arrive pas à t'oublier, peu importe ce que je fais. Je sais que c'est ma faute, je ne le sais que trop bien. Je ne me le pardonnerai jamais. Comment vivre sans toi ? Ce monde n'a aucune saveur, aucun intérêt si tu n'es pas à mes côtés. Comment continuer ? Je ne sais pas. Pardon. Alors ? C'est qui cet Alexander ? »
« Son amant, le diplomate, qui d'autre !? Tais-toi maintenant ! »
Le grand brun ferma les yeux un instant, cherchant quelque chose d'anormal dans cette lettre. Les enquêteurs avaient déjà précisé qu'ils avaient comparé cette lettre au journal intime de la victime : c'était bien son écriture, ça ne faisait aucun doute. Sherlock rouvrit soudainement ses yeux, et bouscula un peu John pour lire cette lettre de ses propres yeux.
« Inspecteur ! Puis-je voir le journal de la victime !? »
Sans se presser – ce qui finit d'agacer John – le policier français tendit un petit carnet à Holmes. Ce dernier le parcourut de ses mains gantées, cherchant un indice. N'importe quoi.
« Oui ! Là... Et là... Hmm... John ! On lui a dicté sa lettre. Mieux que ça, elle l'a recopiée. Il nous faut l'original, il doit bien être quelque part ! »
« Ah bon ? »
« C'est évident ! J'ignore comment ces idiots peuvent se qualifier d'inspecteurs... Regarde ici, une faute d'orthographe. Ici aussi. Julia ne savait pas faire la différence entre « et » et « est », comment veux-tu qu'elle rédige une lettre de suicide aussi immaculée ? Aucune erreur, mais aussi aucune rature. Elle l'a forcément recopiée. Ah, elle confondait aussi « côtés » et « coter », c'est bien le signe qu'elle n'est pas du tout à l'origine de cette lettre de suicide ! »
Même s'ils étaient vexés de s'être faits traiter d'idiots, les enquêteurs ne purent cacher leur admiration. Et leur frustration de ne pas avoir su faire le lien plus tôt.
« Allez John on y va ! » Sherlock s'avança et prit des mains d'un des policiers l'ordinateur portable de Julia. « Je vous le rendrai. »
« On va où ? »
« Fouiller son historique ! Dépêche-toi ! » Avant de quitter définitivement la scène, Sherlock s'adressa à ses piètres collègues « Et décrochez-la enfin ! Vous n'allez quand même pas la laisser pourrir là pendant des jours ! »
Avant même qu'ils aient le temps de répliquer, Holmes disparut par la porte, rapidement suivi par un Watson bougonnant et trottinant.
