Assis à son bureau, Mike avait les yeux rivés sur les lettres gribouillées sur son contrôle de physique. Le D+ grossièrement entouré obnubilait son esprit, ainsi que les nombreux commentaires de M. Kavinsky.
« Résultats décevants ces derniers temps. »
« Travail trop superficiel. »
« Il est temps de réagir ! »
Il le savait bien. Il savait que ces notes dégringolaient au fil de l'année et que son assiduité s'écroulait à l'image de ses résultats.
Ces professeurs ne savaient pas à quel point il aurait préféré avoir le cerveau accaparé par des tableaux d'avancement, par des taux d'accroissement ou par le mécanisme de la tectonique des plaques. Bien que barbants par moments et complexes à d'autres, ces sujets semblaient vraiment passionnants par rapport à ce que vivait Mike ces temps-ci.
Et simples. Si étrangement faciles. Si incroyablement intelligibles.
Ces trous n'étaient au départ que des instants de confusion de quelques secondes. Puis plusieurs minutes. Minutes qui se multipliaient au fil des semaines.
Et aujourd'hui, près de deux mois après avoir réellement remarqué que quelque chose clochait, ses trous de mémoire s'étalaient parfois sur la moitié de sa journée, le privant d'une majorité de ses heures de cours.
Rattraper ses leçons pour maintenir ses bonnes notes était faisable au départ. Recopier le cours de Dustin, de Lucas, de Will ou d'Eleven quand il ne lui manquait que quelques lignes n'était pas trop contraignant. Il prétextait ne pas avoir été attentif ou que le flux de parole du professeur était un peu trop rapide pour son cerveau endormi.
Mais expliquer le fait qu'il lui manquait des pages entières dans toutes les matières était plus délicat.
Ce n'était pourtant pas faute d'avoir essayé.
Le début de toute cette histoire datait de quelques années maintenant. Peu de temps après la fermeture du portail et la fin de cette aventure, Mike avait commencé à avoir de courts trous de mémoire. Au début, il s'agissait seulement de brefs moments d'égarement, ponctués par des sensations qu'il connaissait maintenant par cœur. Celle d'avoir oublié ce qu'il voulait dire ou à quoi il pensait l'instant d'avant, la plus frustrante. Et celle de ne plus se souvenir de pourquoi il était arrivé à l'endroit où il se trouvait, ni même comment, ce qui était terriblement gênant. Coup dur pour la mémoire infaillible de Mike.
La décision d'en parler à Dustin, Lucas et Will semblait logique. De cette discussion avait résulté que le stress était probablement la cause de ces trous de mémoire. Cumulé à sa fatigue et à la peur permanente qui l'habitait, Mike n'avait pas cherché plus loin et s'était contenté de cette explication, aussi précaire soit-elle.
Les vacances d'été avaient finalement pointé le bout de leur nez, emmenant avec elle tout le stress et la fatigue entassés. Mais les moments d'absence de Mike ne prenaient visiblement pas de vacances au soleil.
Au milieu de l'année scolaire 86, voyant que son état ne s'arrangeait pas, il en avait même parlé à ses parents. Mme Wheeler avait pris la sage décision de l'emmener chez le médecin. Cette visite n'avait pas changé grand-chose, après tout, qu'est-ce que le docteur pouvait dire de plus que « ça va passer », « il s'agit probablement d'une accumulation de stress et de fatigue », « l'adolescence est une période difficile » ? Il avait donné des médicaments pour les troubles du sommeil et c'était tout.
Le temps s'écoulait, ses trous de mémoire étaient de plus en plus nombreux. La décision la plus raisonnable aurait probablement été d'en parler à nouveau à ses parents. Mais Karen n'en pouvait plus du manque d'intérêt de Ted pour à peu près tout, était stressée quant à l'entrée de Holly à l'école primaire et à l'indépendance de Nancy qui était à des centaines de kilomètres d'Hawkins. Alors Mike ne voulait pas embêter sa mère en lui rajoutant un nouveau poids sur les épaules.
Il avait essayé d'en parler à ses amis. Vraiment.
Mais ils semblaient tellement heureux et pouvaient enfin vivre leur adolescence sans Demogorgons, sans Mind Flyer, sans problèmes de petit garçon disparu ou de mystérieuse fillette trouvée dans les bois et sans affaire de citrouilles, de plantes grimpantes ou de rats.
D'un autre côté, il ne pouvait pas faire l'autruche éternellement et ignorer son problème.
Alors, après sa première réelle absence, ce soir d'octobre 87, il avait finalement décidé de débuter un journal de ses absences.
À chaque fois qu'il avait un trou de mémoire, il notait le jour, l'heure, et la durée approximative.
À côté de ça, il s'était documenté pour comprendre ce qu'il se passait réellement.
Il avait lu tous les livres possibles sur les troubles du sommeil et ce qu'ils engendraient. Ce qui ce n'était pas avéré très concluant.
Ensuite il s'était intéressé aux troubles neurologiques. Une tumeur au cerveau, une infection des méninges ou du cerveau ou encore un manque d'oxygénation de ce dernier étaient des maladies qui pouvaient expliquer ses trous de mémoire. Mais d'autres symptômes se seraient déclenchés, comme des céphalées, des nausées ou même des troubles du comportement.
Il n'y avait que des « peut-être », jamais rien de certain. Mike était submergé par tant d'hypothèses mais si peu d'explications.
En parallèle à ses recherches, son journal qui répertoriait ses absences se noircissait de jours en jours, révélant des trous de mémoire de plus en plus longs.
Les yeux rivés sur ce carnet, Mike confrontait les chiffres d'octobre par rapport à ceux de la semaine écoulée, c'est-à-dire près de deux mois plus tard.
Le résultat était plus qu'inquiétant. Ses trous de mémoires — qui étaient désormais des véritables crises — qui étaient de l'ordre d'une trentaine de minutes par jour, puis quarante-cinq une ou deux semaines plus tard s'étiraient aujourd'hui sur près de trois heures par jours, tous les jours, sans exception, depuis près d'un mois.
Mike ferma les yeux, empêchant ce torrent de peur et d'inquiétude de se répandre dans ses veines pour atteindre l'océan de son cœur.
Alors, il repensa à ses recherches. Et la perspective d'une tumeur au cerveau qui rongerait ses neurones, bien qu'effrayante, semblait presque reposante. L'ignorance qui planait au-dessus de lui était bien pire que des centaines de tumeurs.
Après avoir torturé son cerveau qui n'en pouvait décidément plus de toutes ces sollicitations, Mike décida de dormir un peu.
Le véritable sommeil lui manquait affreusement. On ne se rend compte de la valeur des choses qu'une fois qu'elles semblent hors de notre portée. S'endormir la tête vide et l'esprit serein faisait partie de ces morceaux de son ancienne vie qui s'étaient désintégrés avec le temps.
Cette nuit où Will avait disparu, il y a quatre ans, était la dernière nuit qu'il avait passée sans faire de cauchemars ou en dormant plus de quatre heures d'affilée.
Le petit garçon de douze ans sans problèmes et aux nuits paisibles hantait les cauchemars de l'adolescent de seize ans, stressé et terrorisé.
Six heures plus tard, l'alarme stridente du réveil de Mike résonnait à ses oreilles. Il l'éteignit d'un mouvement qui n'avait rien de patient ou de délicat.
Même si sa nuit avait, comme toujours, été peuplée de Demogorgons, d'un Will hurlant à l'aide et d'une Eleven au nez ensanglanté, ce n'était décidemment pas normal d'être encore plus fatigué que la veille après un sommeil plus ou moins réparateur.
Ses jambes courbaturées lui arrachèrent une grimace de douleur, il avait l'impression d'avoir couru le marathon toute la nuit.
Et sa tête.
Son cerveau semblait sur le point d'exploser.
Mike n'en pouvait plus de toute cette fatigue qui l'écrasait alors qu'il était à peine réveillé.
De ses problèmes qui l'étouffaient dès qu'il ouvrait les yeux. La perspective de cette journée, des moments qui allaient lui être arrachés et des autres qu'il allait devoir supporter. De tous les mensonges qu'il allait devoir déblatérer : « Tout va bien, ne t'inquiète pas. », « Mauvaise mine ? C'est bizarre, j'ai très bien dormi. », « Oui, je t'assure, je vais très bien. »
Mike n'en pouvait plus de tout ça. Peu importe de quoi il s'agissait.
Ce phénomène, cette chose, cette maladie, ça, l'obligeait à mentir à tout le monde, tout le temps. Et s'il y avait bien quelque chose pour laquelle Mike n'était pas très doué — bien qu'il ait développé ses compétences ces derniers temps —, c'était mentir.
C'était un acte qu'il avait toujours trouvé inutile et complètement bête. Et s'il était convaincu d'une chose, c'était décidément que la vérité finit toujours par se savoir. Toujours. Même quand le mensonge était pour préserver quelqu'un. Même quand ce n'était qu'une omission. Même — surtout — quand on priait avec chaque parcelle de son corps que la vérité reste enfouie sous une épaisse couche de mensonges.
Il était tellement obnubilé par la volonté de protéger ceux qu'il aimait de ses problèmes qu'il avait bafoué son principe le plus substantiel : les amis ne mentent pas.
Il avait pourtant essayé, des milliers de fois au moins, de parler à ses amis. Au détour d'une conversation, entre deux cours, lors d'une partie de Donjons et Dragons, dans la cabane d'Hopper et Eleven. Il avait commencé ses phrases d'une infinité de manières différentes, pour à chaque fois se raviser au dernier moment, comme si son cerveau ordonnait à sa bouche de ne pas révéler ce qui lui brûlait les lèvres.
Les doigts sur ses tempes bouillantes, Mike savait que cette journée n'allait pas ressembler à ces deux derniers mois.
Aujourd'hui, pas d'excuses. Peu importe la tournure de phrase. Peu importe l'endroit où il finira par dire ce qui le consumait de l'intérieur.
Aujourd'hui, il fallait que ces mots bouillants sortent de sa bouche.
Aujourd'hui, les choses allaient changer.
Après plus de deux mois, je publie enfin le deuxième chapitre :)
Pour le peu de personnes qui suivent ce début de fiction, je suis désolée de cette longue attente mais c'est vraiment très compliqué de prendre du temps pour écrire avec les cours.
Donc si d'ici cet été de rares lecteurs sont encore là pour lire Slave of his feelings, je publierais probablement beaucoup plus régulièrement à cette période !
À bientôt j'espère ;)
