Chapitre 3 : Thorin

Renversé par le choc, allongé sur la glace, Thorin tenait sa propre vie suspendue à la force de ses bras. Debout au-dessus de lui, Azog le surplombait et pesait sur lui de tout son poids. La redoutable lame double qui remplaçait sa main droite, effilée comme un rasoir, semblable à une pince de crabe forgée dans le métal, se rapprochait peu à peu de la poitrine de son adversaire tout en crissant de manière désagréable contre le fil d'Orcrist, dernier rempart entre Thorin Ecu-de-Chêne et la mort.

En s'avançant vers l'albinos, son épée elfique bien assurée dans sa main, Thorin revoyait Fili tomber dans le vide, le dos brisé. Pourtant, il s'était forcé à repousser le chagrin, et même la colère, au plus profond de lui-même. Il s'était forcé à devenir de glace. Pour mener ce combat et le remporter, il ne devait pas se laisser aller au moindre sentiment. Cela viendrait plus tard. Il avait même refoulé l'inquiétude que lui inspirait le sort de Kili. Thorin avait barricadé son cœur et focalisé toute son attention et toutes ses facultés sur l'affrontement.

La mort... l'héritier du trône d'Erebor avait vu trop de batailles et livré trop de combats pour la craindre. En tous les cas, pas sous cette forme. Puisque aussi bien les nains doivent mourir un jour, son souhait avait toujours été de tomber au combat. En revanche, périr de la main du Profanateur le révoltait. Lui entre tous ! Que cet être répugnant puisse remporter la victoire finale était une idée insupportable. D'autant plus que cela signifiait que Thror et surtout Fili ! Fili ! Son Fili ne seraient pas vengés ! Que Kili et tous les autres, jusqu'à Dis, sa soeur, capable d'engendrer de nouveaux héritiers, demeureraient en danger ! Le sang impétueux de Thorin bouillonna furieusement dans ses veines. Jamais ! Cela ne serait pas. Quel que soit le prix à payer !

Mais il avait commis une grave erreur en croyant cette vermine noyée dans l'eau glacée. Et bien sûr, toutes les erreurs se payent…

Thorin prit son parti en un instant. Il allait falloir concéder à l'orc pâle ce qu'il désirait si ardemment depuis déjà de longues décennies : le tuer. Pour autant, il ne triompherait pas, les morts seraient vengés et les vivants seraient à l'abri.

C'était une option acceptable. D'une certaine manière, Thorin était reconnaissant aux forces invisibles du destin de lui avoir laissé cette possibilité.

Il infléchit légèrement la lame de son épée, si doucement qu'Azog, qui déjà savourait sa victoire toute proche, n'y prit pas garde, de manière à être certain que la double lame de l'ennemi ne percerait pas son coeur puis, d'un mouvement fluide, sans atermoiement, il fit glisser Orcrist hors de la "pince" formée par le membre artificiel.

Ce fut... horriblement douloureux ! Thorin sentit sa chair céder, les pointes redoutables, l'une après l'autre, perforer son thorax et ses poumons, s'enfoncer profondément dans sa poitrine et s'abreuver de son sang. Mais dans le même temps, son bras droit se détendit et son épée elfique s'enfonça profondément dans le flanc de l'orc pâle.

Ce dernier n'avait pas vu le coup venir. Pas plus que Fili au sommet de la tour, quand il l'avait frappé dans le dos ! Il se rejeta en arrière avec un borborygme étranglé et, bandant tous ses muscles, ignorant le sang qui gargouillait dans ses poumons, Thorin le déséquilibra et le fit basculer sur le côté. Lui avait anticipé l'action alors qu'Azog avait du mal à percevoir ce qui arrivait et comment l'instant de son triomphe, l'instant qu'il attendait depuis si longtemps, avait si brutalement changé de face !

Il tomba lourdement, la lame elfique brûlant ses entrailles comme si elle était animée d'un feu intérieur. Thorin mobilisa toute l'énergie qui lui restait pour se redresser, retirant du même coup son épée de la chair de son adversaire. Il n'eut pas un gros effort à fournir pour s'asseoir à califourchon sur son ennemi et porter le tout dernier coup : il leva son épée et l'enfonça jusqu'à la garde dans le cœur d'Azog. Thorin y mit toute sa force, tout l'amour qu'il avait porté aux morts et tout l'amour qu'il portait encore aux vivants. Il y mit tout ce qui lui restait ! Tant et si bien que l'épée traversa non seulement le cœur et la poitrine de l'orc pâle mais encore l'épaisse couche de glace sur laquelle il avait remplacé son ennemi, le clouant sur place. Le coup fut si brutal que l'albinos put seulement écarquiller les yeux, encore incrédule, avant d'expirer. Azog n'avait jamais envisagé sa propre fin. Il n'avait connu la défaite qu'une seule fois, le jour où il était devenu manchot, et il était persuadé que cela n'arriverait plus jamais, bien qu'il ne puisse se défendre d'une certaine crainte à l'endroit de Thorin Ecu-de-Chêne (chose qu'il se refusait farouchement à admettre, cependant, même en son for intérieur). Comment pouvait-il en être arrivé là ? Comment... ? Il expira sans avoir trouvé la réponse à sa question.

Thorin voulut aspirer une grande goulée d'air mais la douleur le traversa comme un trait de feu et le goût du sang envahit sa bouche. Son sang coula un peu plus fort de la double plaie par laquelle sa vie s'échappait.

La tête lui tourna, ses muscles mollirent et il roula faiblement sur le côté. Pourtant, dans un dernier sursaut d'orgueil il parvint encore à se redresser au moment même où son corps était prêt à s'abandonner : il ne mourrait pas à côté de cette charogne !

Thorin fit un effort surhumain pour se relever, en dépit de ses multiples blessures, de sa poitrine percée comme un vieux baril qui laissait échapper l'air dans un sifflement inquiétant, en dépit de son pied transpercé qui lui faisait un mal de chien : il était le roi des nains, il ne se traînerait pas, il ne ramperait pas ! Il s'obligea à oublier la douleur pour ne pas même boiter et, pas après pas, sentant le sang couler dans son dos et sur son ventre, sentant surtout la mort le gagner à chaque seconde, il s'éloigna de son ennemi enfin vaincu pour se diriger vers le bord de la falaise festonnée de glace par la cascade gelée.

Il voulait regarder Erebor une dernière fois. Erebor qu'il avait si ardemment désiré reprendre. Son royaume. Il n'en aurait pas beaucoup profité, hélas... pas du tout, même. Mais Thorin était heureux quand même. Il devait mourir ici, c'était son destin. La Montagne Solitaire devait être son tombeau. Il devait en être ainsi et il ne pouvait pas rêver d'un meilleur endroit pour reposer de l'éternel sommeil. Chez lui. Enfin.

De ce côté-là, tout était bien.

Il regrettait infiniment de ne pas vivre pour voir renaître le grand royaume des nains mais, au moins, il savait que cela allait arriver. L'horizon était limpide, désormais. Il devait sans doute en être ainsi : après tout, ceux qui gagnent les batailles sont rarement ceux qui reconstruisent après.

Se tenant très droit, Thorin atteignit le bord du gouffre et, d'un regard qui déjà se voilait, regarda en contrebas. Les orcs refluaient de toute part. La victoire était acquise et Azog était bien mort, cette fois. Cette fois il ne reviendrait pas. Thorin se sentait allégé d'un poids énorme.

Soulagé, le Roi sous la Montagne abandonna la lutte. Ses jambes cédèrent sous lui et il tomba. Il entendait distinctement le sang clapoter dans ses poumons, à mesure que ceux-ci s'en remplissaient. Il avait du mal à respirer et à présent que son esprit n'avait plus rien de précis sur quoi se focaliser, la douleur l'assaillait de toutes parts. Mais tout cela allait prendre fin... ce n'était plus qu'une question d'instants.

Une ombre s'interposa entre le ciel et lui et il vit, non sans étonnement, le visage bouleversé du hobbit qui se penchait sur lui :

- Bilbon !

Un bref instant, le regard terni de Thorin s'éclaira d'un dernier éclat. Il n'avait pas eu le temps de s'excuser auprès du semi homme, dont l'arrivée avait coïncidé avec la mort de Fili, et il était heureux de pouvoir le faire. Cela l'aurait ennuyé que Bilbon puisse penser qu'il était mort en le maudissant ! Tous deux s'étaient quittés sur des mots de colère, des mots que le hobbit ne méritait pas.

- Je veux vous quitter en ami...

Thorin ne prêta aucune attention aux paroles affolées que balbutiait Bilbon. Il avait trop peu de temps devant lui et tenait absolument à ce que certaines choses soient dites. Cela lui paraissait tout à coup de la plus haute importance. Il n'aurait pas le temps de faire ses adieux à tout le monde mais il fallait au moins que Bilbon, qu'il avait secoué plus souvent qu'à son tour au cours de leur aventure, sache ce qu'il pensait réellement de lui. Déjà, tout se brouillait devant ses yeux. La douleur lui broyait la poitrine. Il fallut à Thorin un terrible effort de volonté pour aller jusqu'au bout, même sa voix lui manquait.

Les mains maladroites du semi homme s'affairaient inutilement, écartaient ses vêtements sanglants... Bilbon eut un coup au cœur. Il n'avait jamais vu de blessures de ce genre, n'ayant jamais fréquenté les champs de bataille, mais il n'en avait pas besoin pour se rendre compte de leur gravité. Le thorax était percé en deux endroits et manifestement, en profondeur. Cela ne saignait même pas tellement, à bien y regarder, mais c'était pire, car cela signifiait que c'était à l'intérieur que l'hémorragie faisait des ravages.

- Non, non, non ! balbutia-t-il, terrorisé.

Il ne pouvait croire que tout cela soit réellement en train d'arriver, que Thorin puisse être en train de s'éteindre, là, quasiment dans ses bras, sans qu'il puisse rien y faire ! Sans qu'il puisse le retenir ! Ce n'était pas possible ! Comme si perdre Fili n'avait pas été suffisamment cruel ! (Bilbon, tout comme Thorin d'ailleurs, ignorait que Kili était tombé également). Alors non !

- Vous n'avez pas le droit !

Thorin sourit. Un sourire qui n'était déjà plus tout à fait de ce monde.

Penché sur le mourant, d'une voix à peine audible tant elle s'étranglait dans sa gorge, Bilbon chuchota, ses lèvres effleurant presque l'oreille du roi nain :

- Thorin, les aigles arrivent... les aigles...

Mais Thorin ne l'entendait plus : ses yeux, perdus dans l'insondable, étaient devenus fixes. Bilbon n'était ni un nain ni un guerrier, et la dernière chose au monde dont il se souciait en cet instant était sa dignité : il éclata en sanglots et pleura sans la moindre honte.

Assis à même la glace, longtemps et à larmes amères, sans ressentir ni le froid ni ses membres engourdis, il pleura son ami disparu.

Car Thorin Ecu-de-Chêne n'était plus : son cœur indomptable avait cessé de battre. Son âme ardente et fière l'avait quitté. Et le monde paraissait s'être assombri du même coup.

FIN