Chapitre 3 : Souvenirs perdus

L'attrait de la nouveauté laissa bientôt place à la routine. Plusieurs semaines durant, j'enchaînais entraînements militaires, rédaction, édition, communications, puis à nouveau entraînement… Le printemps laissa bientôt place au début de l'été.

La situation concernant le détournement de pierres de seki n'avançait pas plus sous notre contrôle que sous celui de mon prédécesseur, le septième siège Yukisada. À chaque fois que nous mettions la main sur un indice majeur, le trafic se réorganisait. À chaque fois que nous coupions la tête de l'hydre, deux repoussaient. C'était sans fin et le capitaine Tōsen n'était plus le seul à se montrer prodigieusement agacé par les évènements récents.

Mes deux supérieurs débattaient ardemment si oui ou non il était nécessaire de faire intervenir l'Onmitsukidō dans notre affaire quand le plus gradé des deux nous fit tous taire d'un geste de la main. Il tourna la tête vers la fenêtre qui donnait vers l'extérieur, nous intimant d'en faire de même. Dans la semi-pénombre d'un corridor éclairé uniquement par la lumière du crépuscule, je discernai à peine les petites ailes noires posées sur l'encadrement de bois. Dans un silence total, il se leva et approcha prudemment de l'embrasure. Avec une infinie délicatesse, il saisit le petit insecte aux reflets irisés. Un papillon de l'enfer. Ni Hisagi ni moi ne l'avions vu et encore moins perçu, leur énergie spirituelle étant bien trop faible pour être détectée. Pourtant, notre capitaine y était parvenu, le tout avec une partie de son attention tournée vers l'argumentaire dans lequel il s'était lancé avec son subalterne. C'était prodigieux.

- Il n'a aucun message à délivrer, Capitaine ? s'enquit Shūhei, visiblement moins surpris que moi par la prouesse que venait d'accomplir notre supérieur.

- Aucun. Absolument aucun message. Souffla-t-il.

- Mais qu'est-ce que ça veut dire ? intervins-je.

- Il peut s'être perdu, mais je n'y crois guère. Non, cela veut sûrement dire que ce papillon a été envoyé pour nous écouter. Nous venons probablement de mettre la main sur la clef du problème. Assura le capitaine Tōsen en levant l'insecte devant lui, comme s'il avait voulu mieux l'observer de ses yeux.

- Trompés par un papillon de l'enfer. Il fallait y penser. Grinça Shūhei.

Si j'avais pu me transformer en souris, je l'aurais fait. Depuis combien de temps nos communications étaient-elles surveillées de la sorte ? Je m'étais fait avoir comme une bleue avec Botanmaru. Tout faisait sens désormais. Cette technique d'espionnage ne devait pas dater de la veille et le septième siège Yukisada devait en avoir été la victime, lui aussi.

- Ne sois pas aussi contrite, Yoshihiro. On se serait tous fait avoir. M'assura mon vice-capitaine.

Notre supérieur ne commenta pas, mais je m'imaginais bien que lui ne se serait pas laissé berner. Il demanda à son bras droit de lui fournir une boîte dans laquelle il déposa le papillon. Il envoya ensuite Hisagi le faire expertiser dans les locaux du département technologique de la douzième division. Pour ma part, il m'envoya mander une réunion d'urgence avec le bureau réduit de notre circuit de communications auprès du vice-capitaine Iba. Je parvins, non sans mal, à me frayer un chemin dans les locaux de la septième division. Tombant d'abord sur Botanmaru, je le conviai. Iba et Komamura étaient occupés quand nous arrivâmes alors nous fûmes contraints d'attendre de longues minutes avant de pouvoir leur parler. Quand le lieutenant vit qui les attendait à la porte, il ne posa aucune question. Le message était clair, la situation était grave. L'immense capitaine nous ordonna de partir devant, sa présence étant encore nécessaire dans ses locaux.

Nous passâmes toute la soirée et une bonne partie de la nuit enfermés dans le bureau du capitaine Tōsen à réfléchir à un plan d'action. Nous tombâmes finalement d'accord sur la stratégie qui consistait à prendre les renégats à leur propre jeu. Puisqu'Hisagi avait réussi à faire effacer ce que le papillon noir avait entendu de nos discussions de la journée, il fut décidé de tenir une fausse réunion en sa présence et de le relâcher. Avec un peu de chance, nous finirions par coincer le ou les instigateurs de ce trafic de pierres de seki.

Quand je me glissai enfin dans mon futon, j'étais sur les rotules. Comment Hisagi et le Capitaine Tōsen tenaient-ils le rythme ? Je me réveillai le lendemain matin avec un abominable mal de tête. Pour la première fois depuis mon entrée à l'académie Shino, je m'autorisai quelques minutes pour traîner au lit. Je me délassai agréablement les muscles des bras quand mon planning de sauta à l'esprit. L'entraînement général des officiers était prévu à 9H30 et il était déjà 9H. La décharge d'adrénaline me fit bondir sur mes pieds. Comme une tornade, je me préparai en courant dans tous les sens. Tout ceci pouvait paraître un peu théâtral, mais c'était la première fois que j'allais avoir l'occasion de voir s'entraîner sérieusement tous les officiers de ma division. Il serait peut-être alors possible que j'en apprenne davantage sur des techniques de combat ou de stratégie de duel. Depuis mon incorporation à la neuvième division, je n'avais pas encore eu l'occasion de vraiment me battre. C'était grandement tant mieux, mais toutes les occasions étaient bonnes pour s'y préparer.

Pour une fois, j'arrivai tout juste à l'heure sur le terrain d'entraînement. Je saluai tout le monde, y compris mes deux supérieurs qui avaient l'air bien trop frais pour la courte nuit qu'ils avaient passée, et me concentrai. Nous attendîmes les quelques retardataires et notre capitaine prit la parole.

« Le Seireitei n'a pas connu de temps de troubles majeurs depuis des lustres et nous pouvons nous en féliciter. Mais il ne faut pas relâcher nos efforts pour autant. Pour cet entraînement trimestriel de grande envergure, votre vice-capitaine et moi-même avons organisé un tournoi. Ce sera l'occasion pour chacun d'entre vous d'observer les autres, d'apprendre et de réfléchir. Hisagi… l'invita le Capitaine Tōsen.

- Chacun d'entre vous va tirer au sort une bille de couleur. Les personnes tirant les deux billes de même nuance s'affronteront. Le vainqueur passera au tour suivant et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'un. Le vainqueur m'affrontera moi.

- Celui qui gagnera entre Hisagi et le vainqueur, préalablement proclamé, m'affrontera personnellement. Bien sûr, il y a de fortes chances que ce soit lui, mais nous ne sommes pas à l'abri d'une surprise. » Compléta notre chef de guerre.

Ça par exemple ! J'allais voir combattre Shūhei et le capitaine ! Ça serait l'occasion d'en apprendre certainement beaucoup sur la manière de se battre de grands shinigamis. Il n'était pas question que j'en perde une miette. Seule femme parmi tous ces profils virils, j'avais aussi à défendre mon honneur de militaire. Au premier tour, je tirai la même boule de couleur que le septième siège Yukisada à qui je fis mordre la poussière sans grande difficulté. J'avais eu un peu de chance. Le solide shinigami avait complètement capitalisé sur sa force et moi sur ma vitesse. Cela me donnait un avantage stratégique majeur. De plus, même si je découvrais leurs styles de combat en même temps qu'eux découvraient le mien, j'étais plus habituée à la nouveauté qu'eux qui pratiquaient ce genre d'exercices depuis des années. Leur vigilance un peu endormie me conférait également un léger avantage. Ainsi, je parvins à me hisser au sommet du classement. J'aurais voulu garder l'effet de surprise de la forme libérée de mon zanpakutō pour le duel qui m'opposerait à mon vice-capitaine, mais je n'avais eu d'autre choix que de le faire pour triompher de Kahei. Sous sa forme avancée, Tamashī no Kagami possédait une lame presque transparente qui renvoyait la lumière à la manière d'un camouflage optique. Sans notion de taille ou d'allonge, le duelliste avait tendance à la surestimer et à reculer un peu plus que de raison. Cela me laissait un peu de temps pour le coincer à distance avec un Bakudō. C'était comme ça que j'avais remporté cette dernière manche. Comme ce n'était pas le seul as dans ma poche, j'avais une infime chance de leurrer également mon supérieur.

« Hikaru l'emporte. Déclara Hisagi en levant mon poing en signe de victoire.

Il se plaça en face de moi à quelques mètres de distance, peut-être même un peu plus loin que ses prédécesseurs et posa sa main droite sur son sabre. Il ne dégainait pas. Pourquoi ne dégainait-il pas ?

Le capitaine Tōsen déclara le début du combat. Perplexe à cause de son attitude, je me laissai immédiatement avoir. Il fondit sur moi en un éclair et m'asséna un violent coup de pied dans l'estomac. Le souffle coupé, je levai la tête. Le combat était commencé depuis moins de trois secondes et je l'avais déjà perdu des yeux. « Trop lente » ! s'exclama-t-il en m'attaquant par le haut. Bien vite il était sur moi à m'attaquer à mains nues. Si à une distance de quelques shakus il était indéniable que le zanjutsu prenait l'avantage, au contact, la dextérité du vice-capitaine en termes de hakuda me débordait complètement. Je n'avais pas le choix. Ma vitesse était mon point fort alors je tentai une diversion en m'extrayant de ses assauts en un shunpō. Je profitai de mon très éphémère avantage pour le molester. Cela ne dura pas longtemps puisqu'il se décida enfin à dégainer et à parer toutes mes attaques avec une maestria aussi déconcertante que déprimante. Le niveau de mon vice-capitaine était très nettement supérieur à celui de tous ceux que j'avais pu expérimenter aujourd'hui. En plus, je voyais bien qu'il était très loin de se donner ne serait-ce qu'à 30 %. Il voulait faire durer le spectacle. « Reflète, Tamashī no Kagami » dis-je en libérant mon zanpakutō. Avec un peu de chance, mon cher vice-capitaine s'arrêterait à la surface des choses et ne prêterait qu'une attention particulière à la taille de ma lame, difficile à discerner, surtout en plein jour. Avec le temps, j'avais compris que je possédais un avantage tactique majeur quand le soleil était bas dans le ciel. Celui-ci se reflétant sur ma lame comme dans un miroir, j'en profitai pour tenter d'aveugler mon opposant. Sans grand succès malheureusement. Je changeai de stratégie. Il me laissait l'asticoter, davantage pour en apprendre plus sur ma façon de réfléchir en combat que par difficulté d'analyse. Voyant bien qu'il s'était très vite habitué à contrer la relative difficulté qu'il avait à percevoir la longueur de mon allonge, je décidai d'y aller avec une nouvelle carte en main. Je m'approchai de lui suffisamment près pour trancher dans le vide à quelques centimètres de lui. En coupant l'air de la sorte, mon arme produisait une vibration qui troublait l'oreille interne de mon adversaire et pouvait lui faire perdre l'équilibre. Certains n'y étaient pas très sensibles, mais d'autres avaient déjà fait des syncopes. Surpris, mais pas au point de reculer, il se plaça en garde basse pour se protéger de grands mouvements susceptibles de lui faire encore davantage bourdonner les tripes. Je lui assénai un Hadō plutôt rapide à incanter pour l'obliger à se relever. L'explosion fit s'élever beaucoup de poussière, lui faisant quitter mon champ de vision une seconde ou deux. C'était beaucoup. Je compris que c'était beaucoup trop quand il sortit du nuage grisâtre avec l'agilité d'un félin. J'avais beau tout faire pour m'approcher suffisamment de lui pour que les vibrations de Tamashī no Kagami l'atteignent, je n'y parvenais plus. Il s'était laissé avoir une fois, pas deux. Je commençais à sentir que je puisais un peu trop dans mes réserves. Je devais bien me rendre à l'évidence, Hisagi jouait avec moi comme un chat avec une souris. Autant tout donner. Je reculai d'une dizaine de mètres en arrière. « Juge, Tamashī no Kagami ». D'un arc de cercle, un peu plus brouillon que je l'aurais souhaité, effectué avec le tranchant de mon arme, je fis se matérialiser une trentaine de fines lames lumineuses qui projetèrent des rayons colorés sur les surfaces partout autour de nous. « Fauche, Kazeshini ». Éblouie par ma propre attaque, je n'eus pas le temps de voir arriver les deux masses noires fondant sur moi. Une seconde plus tard, j'étais saucissonnée par une solide chaîne gavée d'énergie spirituelle autour de l'arbre planté à l'extrémité ouest du terrain d'entraînement. Je tentai de me dégager en vain. Le vice-capitaine empoigna l'un des deux kusarigamas plantés à mes pieds et me le colla sous la gorge.

« Tu t'es bien battue, Yoshihiro, mais j'ai gagné. Même si tu avais su te défaire de Kazeshini, en temps normal, je ne t'aurais pas loupée.

- Ce duel est terminé. Hisagi est le vainqueur. Déclara notre capitaine tandis que son subalterne me désépinglait du pauvre prunier qui n'avait rien demandé.

Libérée de mes chaînes, j'avais l'impression de respirer à nouveau après une très longue apnée. J'étais trempée de sueur et j'avais la tête qui tournait d'avoir trop forcé. J'observai Shūhei. Même pas une petite goutte de transpiration. Sa respiration n'était pas haletante. C'était évident. Alors que je m'étais excitée comme pas possible, il n'avait pas fait tant d'efforts que ça. En plus, j'avais quatre duels dans les pattes et lui un seul. Toujours était-il qu'il changea immédiatement d'expression quand il prit place face à son mentor. Sa mine décontractée laissa place à une concentration intense. Contrairement à lors de mon duel, il tenait fermement son arme à deux mains, dans la position traditionnelle de garde du zanjutsu. Ses muscles étaient bandés et son appui vers l'arrière le tenait prêt à s'éloigner. Toute cette prudence laissait présager d'un affrontement de grande envergure. Peut-être surinterprétais-je, mais j'étais persuadée d'avoir vu son arme trembler. C'était léger, mais j'en étais presque certaine. Peut-être était-ce sous le coup de l'adrénaline. Non, Shūhei ne pouvait pas se laisser envahir par quelque chose d'aussi puissant que la peur face à la personne en qui il avait le plus confiance.

Quand le capitaine Tōsen annonça le début du combat, Hisagi se comporta exactement comme je m'y attendais. Il ne bougea pas, attendant de savoir si notre supérieur allait brandir son épée. Ce fut le cas. Suzumushi, le zanpakutō du capitaine Tōsen était à peu près de la même longueur que le mien, ce qui impliquait qu'en termes d'allonge pure, Shūhei possédait un avantage stratégique d'une poignée de centimètres. Pourtant, il ne prit jamais l'avantage contre notre supérieur. Même si la sobriété des assauts de Tōsen suggérait que, contrairement à Hisagi avec moi, celui-ci n'avait aucune envie que le combat s'éternise, le vice-capitaine s'obstinait à garder ses positions de défense. Je ne comprenais pas sa tactique. Au sol, le shinigami aveugle le foudroyait littéralement de coups assénés avec une précision déconcertante, contraignant le jeune vice-capitaine à reculer encore et encore. Qu'attendait-il pour attaquer ? Tout comme Shūhei l'avait fait contre moi, notre chef de guerre était à peine en train de s'échauffer, ne libérant de son corps qu'une infime partie de son incommensurable pouvoir.

« Yoshihiro, joins-toi à lui. M'invita l'officier supérieur.

S'il ne m'avait pas expressément appelée par mon nom, je n'aurais jamais percuté qu'il s'adressait à moi. Devant mon absence de réaction, il insista. Je fis mon entrée sur le terrain avec une fébrilité si intense que j'aurais probablement pu faire cuire un œuf sur mon front.

- Capitaine ! protesta Hisagi.

- On est rarement seul sur le champ de bataille, Hisagi. »

Combattre mon vice-capitaine était une chose, combattre avec lui en était une autre. Nous mîmes quelques temps à accorder nos shamisens, mais, quand ce fut chose faite, nous n'étions pas beaucoup plus avancés. J'avais naïvement cru que même si mon capitaine était naturellement immunisé à la forme physique de mon shikai, il serait plus réceptif que la moyenne à l'effet que les vibrations de Tamashī no Kagami provoquaient sur le système auditif. C'eut pu être le cas si j'étais parvenue à l'approcher davantage. Il repoussait la moindre de mes attaques et Hisagi et moi ne cessions de nous gêner de peur de nous blesser mutuellement. Si le vice-capitaine se donnait la peine libérer son zanpakutō, peut-être que nous aurions eu la possibilité de faire perdre le rythme de notre supérieur. Tōsen-Taichō esquivait beaucoup, mais il parait peu. Pourtant, à chaque fois que mon sabre touchait le sien, je sentais cette étrange sensation avec un peu plus de finesse. C'était définitivement comme si nos deux reiatsus se repoussaient, comme deux aimants de polarité identique. Je compris bien vite que Shūhei n'avait pas dans l'intention de se servir de son shikai. Lui laissant attirer l'attention de notre supérieur, j'en profitai pour tenter une attaque par-derrière. Au même moment, le vice-capitaine fut repoussé à plusieurs mètres de son mentor. Il eut juste le temps de crier un « Hikaru, non, recule ! » avant que j'arrive à deux mètres de Tōsen. Celui porta son arme devant lui, fil de la lame vers lui et extrémité vers le bas. Il donna un coup de poignet, faisant vibrer l'anneau qui ornait la garde argentée de Suzumushi. J'entendis vaguement « Chante, Suzumushi » et je me retrouvai soudainement face contre terre. J'avais la certitude que ça n'avait duré qu'un instant, mais, quand je reportai mon attention sur Kaname Tōsen, il était en train de balayer son vice-capitaine. Ce dernier était enfin passé aux choses sérieuses. Ce n'était pas trop tôt. Même si Hisagi rechignait encore à se servir de son shikai, il attaquait désormais son supérieur avec beaucoup moins de retenue que précédemment. Le capitaine sonna son subalterne avec la même technique qu'il avait employée contre moi, mais Shūhei réagit vite. Il laissa cependant son mentor lui filer entre les doigts. Tōsen décolla très haut et m'ordonna de reculer. Il lança une seconde forme de son shikai. Dans une technique qui était très similaire à la mienne, il créa un arc de cercle devant lui avec le fil de sa lame. Shūhei tenta de le stopper avec un Bakudō de niveau élevé sans incantation, mais sans succès. Une seconde plus tard, une pluie de lames coupantes comme des rasoirs lui fondirent dessus, percutant le sol dans un fracas assourdissant. Le shinigami à la peau sombre atterrit juste après avec beaucoup de grâce.

« C'est fini. Déclara le capitaine en rengainant son zanpakutō. La poussière se dissipa. Shūhei était entouré de milliers de projectiles argentés semblables à des éclairs plantés dans la terre. Tous semblaient l'avoir manqué de peu.

- Capitaine… Haleta l'officier.

- Tu ne m'as pas touché, mais tes attaques sont beaucoup plus précises que lors de notre dernier duel, Hisagi. Observa Tōsen-Taichō en écartant les pans de son haori et en dévoilant une demi-douzaine de trous dans celui-ci ainsi qu'une large déchirure dans son hakama.

- Capitaine Tōsen… Répéta le premier lieutenant.

- Tu as perdu parce que la peur de blesser Yoshihiro t'a paralysé. Hisagi, crains le combat, mais ne te crains pas toi-même. La prochaine fois, libère ton zanpakutō. Cette session d'entraînement est close. Que ceux qui ont des consignes s'exécutent. Et que les autres se reposent, vous l'avez mérité. »

Sur ce, il fit volte-face et rejoignit la caserne principale de la neuvième division, suivi des autres officiers. Shūhei et moi restâmes seuls, dans la chaleur de ce début d'après-midi. Il me pria de rester tranquille et de l'attendre. Il revint cinq minutes plus tard avec des gâteaux et des bandages. Il m'aida à soigner mes coupures et me proposa ses friandises.

« Eh bien, sacrée session, Hikaru. Tu n'y es pas allée avec le dos de la cuiller ! J'ai cru que tu finirais par m'avoir !

- Épargne-moi ta fausse modestie, Vice-Capitaine. Tu aurais pu me battre en un claquement de doigts si tu l'avais voulu. Tu voulais juste voir ce dont j'étais capable.

- Tu t'es vraiment bien battue. Et la double forme de ton shikai m'a vraiment pris par surprise.

- Parce que tu ne t'y attendais pas ou parce que celle-ci ressemble très étrangement à celui du Capitaine Tōsen ?

Il détourna les yeux. Quelque chose le travaillait. Bien qu'il ne fût pas moi, bien qu'il ne fût pas en mesure de ressentir ce genre de rejet que j'avais quand je rencontrais le capitaine, bien qu'il ne fût pas capable de percevoir cet étrange réflexe que j'avais eu en croisant le fer avec lui et qui provenait du plus profond du lien qui m'unissait à Tamashī no Kagami, il commençait à rassembler un nombre suffisant de pièces du puzzle pour attribuer mon sentiment de malaise à autre chose que ma nature suspicieuse.

- En fait, il y a un petit moment de ça, et je ne devrais même pas t'en parler, le capitaine m'a confié que quelque chose, dans ton énergie spirituelle, le mettait mal à l'aise. On n'en a pas discuté longtemps, mais il a reconnu qu'il s'était peut-être conduit un peu froidement avec toi à cause de cela. C'est peut-être pour ça que votre relation s'est améliorée ces dernières semaines. Mais cette forme de rejet, celle qu'il a sentie immédiatement, que tu as aussi perçue… Et ton shikai… Il y a vraiment quelque chose de très étrange entre vous. Une forme de lien qu'il faudrait que vous tiriez au clair.

Devant mon absence de réponse, il changea de sujet.

- Je suis désolée d'avoir merdé pendant notre combat contre le capitaine. C'est à cause de moi si on a bu le potage comme des nuls aussi vite. C'est juste que je n'aime pas beaucoup le travail en équipe.

- Le capitaine a dit que tu n'avais pas libéré ton zanpakutō parce que tu avais peur de me blesser, que tu avais peur de ton propre pouvoir. C'est vrai ?

- Celui qui ne craint pas son arme… N'est pas digne de la brandir. C'est l'une des premières choses qu'il m'ait enseignées. Contre toi, je m'en suis servi simplement comme une arme de jet, mais ses capacités ne s'arrêtent pas là. Cette chose, c'est comme si elle était assoiffée de sang… Et ce n'est pas ce que moi je veux. Je veux protéger, pas tuer… C'est pour ça que je suis dans cette division.

Il parlait de son zanpakutō avec un tel mépris. Je n'avais jamais vu Hisagi méprisant avec qui que ce soit, même avec certains membres de notre division qui l'auraient amplement justifié, mais il considérait son arme, une chose très étroitement liée à son âme et à son cœur avec un dégoût qui m'arrachait les entrailles. Tamashī no Kagami était mon arme, mais elle était bien plus que ça. Telle une conscience, une confidente, un guide, elle était ma voix de la sagesse, ma voix de la raison. Elle était l'arme que tenait ma main et la garante du délicat équilibre qui renforçait mon jugement. Sans elle, je n'étais pas sûre de faire preuve d'autant de sagacité et de discernement. Comment un être aussi fondamentalement bon que Shūhei pouvait-il rejeter une telle part de lui-même ? Comment un shinigami qui s'était lui-même amputé d'une telle réserve de pouvoir avait-il pu atteindre un tel rang ? Hisagi venait de m'ouvrir les yeux sur quelque chose d'absolument fondamental qui avait été sous mon nez depuis bien longtemps. Contrairement à ce que j'imaginais, j'étais bien loin d'être la seule à être en proie avec mes démons intérieurs, ces démons du passé qui ne semblaient pas près de disparaître. Il me suffisait de poser les yeux sur lui. Lui aussi l'avait, cette douleur lancinante d'une blessure que rien ne semblait pouvoir guérir, ce traumatisme que rien ne pouvait effacer, cette angoisse que rien ne pouvait apaiser.

- Viens avec moi. Reprit soudainement le shinigami, une nouvelle légèreté dans la voix. Pour quiconque n'aurait été témoin de notre discussion, on eut dit une conversation des plus désinvoltes.

- Je te demande pardon ? fis-je, surprise.

- Je voudrais te montrer quelque chose. Tu es de repos aujourd'hui et moi aussi. Viens, on va faire un tour. »

Je suivis le jeune homme, perplexe. Nous dépassâmes les murs d'ornement qui délimitaient les frontières de notre division en partant vers le Sud. À cette heure de la journée, il ne faisait pas assez chaud et les shinigamis de bas étage ainsi que les assistants transpiraient à grosses gouttes en vaquant à leurs tâches ancillaires. Ceux que nous croisâmes nous saluèrent formellement. Nous laissâmes derrière nous les bâtiments administratifs dédiés à l'intendance générale et arrivâmes à l'orée de la forêt qui, je le savais, bordait les limites de l'académie Shino. Je ne savais pas vraiment si nous avions le droit de fureter de la sorte dans ce petit bois, mais j'étais avec un haut gradé alors je me convainquis que je ne risquais pas grand-chose. De toute façon, quelques shinigamis se reposaient déjà à l'ombre de la canopée. Nous gravîmes une colline dont un pan entier s'était effondré, laissant, à une trentaine de mètres de nous, une abrupte falaise de pierres, de terre et de sable, surplomber la région du Seireitei dont nous venions. Je repensai irrépressiblement à Sasame. Bien que j'eusse quitté Rukongai depuis plus de six années, bien que je fusse dorénavant une shinigami et un membre à part entière du gotei 13, j'avais la désagréable sensation de m'être éloignée de quelque chose d'important. Comme si une part intangible de moi-même était restée là-bas, à Rukongai, quand j'étais venue ici. Était-ce cette vue qui me rappelait les collines qui bordaient la province où j'avais longtemps vécu ? Était-ce ce souvenir fugace de mon enfance qui m'était souvent revenu depuis que j'avais pris les armes ? Était-ce ce sentiment de ne faire partie de rien, de ne pas trouver ma place ? Comme Hisagi s'était arrêté, je compris que c'était précisément là qu'il voulait que nous allions. Il s'avança vers le précipice, les yeux braqués sur la tour blafarde qui dominait tout notre monde. Luttant contre l'impérieuse envie de rebrousser chemin que me provoquaient mes tripes, j'avançai vers lui.

« Pourquoi m'as-tu emmenée ici ? m'enquis-je.

- Pour te demander quelque chose. Hikaru, pourquoi es-tu ici ? Pourquoi es-tu devenue une shinigami ? J'imagine que ce n'est pas pour notre culture ou pour nos avantages sociaux. Me demanda Shūhei dans un sarcasme qui ressemblait davantage à son capitaine qu'à lui-même.

Sa question me déstabilisa. Au plus profond de moi, je savais exactement pourquoi j'étais précisément ici, mais je ne parvenais pas à mettre les mots exacts sur cela. Ce n'était pas exactement pour suivre les pas de cette femme shinigami, pas exactement pour me mettre à l'abri de ma propre destruction, pas exactement pour combattre le mal ou pour ce genre de nobles principes. Comme plus de shinigamis que je le pensais, surtout quand je vivais encore loin de cette enceinte, j'avais évidemment ce sens du sacrifice qui guidait ma lame quand je combattais les hollows, cette volonté certaine que la paix devait être protégée, mais me cacher derrière cela était inutile et hypocrite. Je décidai de me livrer. Cherchant les bons mots, je répondis doucement :

- Je cherche ma raison d'être.

Le regard dubitatif de mon officier supérieur me fit présenter la chose autrement.

- Shūhei, t'es-tu déjà demandé si tu étais là où tu étais le plus utile, le plus accompli ? N'as-tu jamais eu l'impression que tu n'étais pas encore parfaitement à ta place ?

Il sourit, mais ses sourcils étaient encore froncés dans cette sinistre moue qu'il arborait parfois. Je pensai qu'il allait poser les yeux sur moi, mais il se retourna, semblant fixer quelque chose derrière nous.

- Oui, je l'ai pensé. Parfois je le pense encore. Et j'étais sensiblement à ta place à ce moment-là.


« Ça en vaut la peine ? De faire ce qu'elle fait ? demanda l'enfant.

- C'est une excellente question, ma petite. Toutefois, seul ton cœur en détient la réponse. Répondit l'aïeule.

- Où dois-je chercher ?

- Là où est ta place »


- Tout ceci… Dis-je en désignant le Seireitei. Penses-tu que tout ceci mérite que nous donnions notre vie pour le protéger ?

- Notre devoir de soldats n'est-il pas d'abord et avant tout de préserver la vie ? De nous battre pour ceux qui ne le peuvent pas ? »

Il avait mis tout ce qu'il avait de conviction en stock dans ces questions. C'était parfaitement cohérent avec ce qu'il représentait à mes yeux. Il était vraiment de ces personnes qui se battaient pour de nobles principes. Sauver la veuve et l'orphelin, protéger les faibles et triompher du mal, ça sonnait très Shūhei Hisagi. Pas étonnant que la perspective d'être terrifié par son propre pouvoir l'obnubilait autant. Pas étonnant non plus qu'il perçoive en Kaname Tōsen quelque chose dont moi j'étais incapable. Je repensai soudainement à cette femme. Elle qui avait été la première à m'exhorter à trouver ma place dans ce monde, avait-elle accompli ce pour quoi elle s'était engagée dans cette voie ?

Je me remémorai cette époque sombre de ma vie. J'étais si petite à l'époque que je tenais couchée sous un demi-tonneau renversé. Comme un chien dans sa niche. Pour dormir, je m'enveloppais d'une vieille étoffe pour me tenir chaud. Le souvenir que je gardais de la pâleur de ma peau et de la maigreur de mes bras était si vif, si présent que je n'étais même plus sûre qu'il s'agisse d'un vrai souvenir et pas d'un cauchemar. Je pouvais encore voir la faible lueur de la lune qui traversait la porte de bois vermoulu. Je pouvais encore entendre les sanglots des autres enfants. Je pouvais encore sentir l'odeur nauséabonde de la crasse. Je pouvais sentir mon cœur battre la chamade tant j'étais terrifiée.


Quelques centaines d'années plus tôt, dans les bas-fonds de Rukongai

La porte s'ouvrit, baignant la grange emplie d'immondices sous lesquelles les autres enfants s'étaient pelotonnés les uns aux autres. Je fermai les yeux et me fit encore plus petite que je l'étais déjà au fond de ma niche de bois. Je ramenai la couverture de fortune devant moi, priant les dieux que personne ne me trouve. Ainsi barricadée, je n'entendais plus rien distinctement, seulement les cris de terreur des autres jeunes, arrachés à leurs couches de détritus. En revanche, je pouvais sentir les vibrations que des pas lourds faisaient sur le plancher du débarras. Quand je n'entendis ni ne sentis plus rien, je jetai un coup d'œil discret par l'ouverture du tonneau.

« Nous en avons six. Regarde comme ils sont petits et puants. Disait un homme.

- Certains sont peut-être malades. Nous devrions les emmener avec nous. Suggéra une voix féminine qui me sembla relativement âgée.

- Au Seireitei ? Tu n'es pas sérieuse, Kagetsuna-dono. Protesta l'un des hommes.

Mon rythme cardiaque s'accéléra encore un peu plus. Des shinigamis. Qu'allaient-ils faire de nous ? Nous tuer ? Nous emmener au Seireitei pour y être jugés et punis ?

- Non, que ces deux-là soient emmenés au dispensaire le plus proche. Ils empesteraient toute la division. Ajouta une autre voix masculine, assez jeune, mais également autoritaire.

- Attendez. Intervint une autre personne. C'était également une femme, mais son timbre me laissait à penser qu'elle était bien plus jeune que celle qui se nommait Kagetsuna.

Elle ne répondit pas, mais, quelques secondes plus tard, je vis une ombre noire apparaître devant mon antre et sentis les vibrations d'un pas très léger sur le plancher. Ceux-ci s'arrêtèrent un bref instant puis, avec une délicatesse étrange, la femme souleva mon toit de fortune. Apeurée, je me cachai sous la vieille étoffe de laine rugueuse, mes mains frêles me protégeant la tête. Elle ôta la couverture, me laissant sans l'illusion d'une protection contre le monde extérieur. Je réprimai un cri d'effroi. Quand je sentis la froideur de la main de la shinigami sur mon bras, j'eus l'impression de mourir. Mourir de peur. Elle ne vint pas. L'odeur légère de la violette supplanta celle, tenace et aigre, des déchets qui pourrissaient dans cette fange. C'était comme si elle venait d'appeler la mort elle-même. Elle posa délicatement ses doigts sous mon menton, m'obligeant à la regarder. Je plantai mon regard brouillé de larmes dans le sien.

- Tu as un nom ? Comment t'appelles-tu ? Me demanda la shinigami.

C'était une déesse de la mort, une combattante, une tueuse, une dame du massacre. Partout à Kusajishi nous entendions d'effroyables histoires sur les shinigamis. Si tu ne fais pas ci, je te dénoncerai aux shinigamis, si tu fais ça, je me débrouillerai pour qu'ils viennent t'ôter la vie. C'était en substance ce que répétait sans cesse l'homme qui nous tenait captifs. Faible et sans défense, telle était notre place. Nous n'avions d'autres choix que de nous placer sous la protection d'un maître. C'était se mettre soi-même en esclavage, mais cela garantissait notre survie. J'allais mourir. Et la mort avait l'odeur de la violette.

- N'aie pas peur. Je ne te ferai aucun mal. »