« La forme la plus extrême de la possession : la destruction »

Gaëtan Brulotte.


PARTIE 3, PREMIER MOUVEMENT

Au pays d'Anonyme, surveillé d'un public anonyme, deux cœurs à n'être qu'un composaient l'air des retrouvailles. Battant l'un contre l'autre, raisonnant mélodieux et identique dans le silence entrelacé, deux cœurs à n'être qu'un s'accordaient, s'harmonisaient. Clos d'un mur impénétrable, envahis de leur jumelle étoile, celle qui n'avait d'écho sacré que la leur, Severus et Yenyeli refusaient de se quitter. Collés corps contre corps, le temps s'évaporait le gel d'instant présent.

- Au fait, chuchota l'homme après un moment, les lèvres assoupies dans le nid noir de son étoile. Tu amorçais l'eurêka au précédent d'actuel ? Que voulais-tu dire ?

- J'ai oublié, maronna la jeune femme éperdue. Chaque aspiration avait le goût des Potions. Ivre, elle tanguait sur une mer noire et tranquille. Le besoin d'équilibre sans ressentir, elle patientait la toute dernière seconde pour respirer et s'abreuver en quantité plus grande de son alcool inégalé. Un abysse de sensations.

Perclus dans des barreaux plus indestructibles que ceux de la prison la plus sécurisée, le couple cultivait l'éphémère d'union.

Deux, mués un.

- Mais, si ! rappelle-toi, insista le Professeur âpre.

Chassez le naturel, il revient au galop, l'étalon inamissible indomptable.

»Je te cite : Je vois gla…

- Oh, oui, tilta Yenyeli, enthousiaste. Elle émergea, s'écarta. Visage haut, elle pénétra l'encre inaltérable, s'en imbiba tel un buvard sur une feuille détrempée, puis affichant son sourire de cette intrépide innocence que l'homme affectionnait tant en secret, elle confia. J'ai trouvé mon dîner. De la glace, c'est ce dont j'ai envie.

La tendresse et l'éphémère disparurent. Le Serpent recouvra sa raucité.

- Je te demande pardon, s'atterra Severus en terminant de les séparer, mine déconfite. C'est une blague ?

- Absolument pas. J'en ai goûté tout récemment et j'ai adoré. Alors, j'en veux !

- Mais, il gèle, riposta-t-il en défense et mal aimable. L'hiver se dégringole sous les zéros, et tu m'annonces du congelé pour dîner !

Il déglutit, écœuré d'avance du sucre frigorifié qu'elle suggérait, tout comme il s'écœurait du saccharose sous toutes ses formes, TOUT le temps.

- Oui, mais encore ? différa Yenyeli, insouciante et pas convaincue.

- Mais, hors de question, voilà tout ! Sévère, le Professeur fit un pas en arrière, puis deux, la toisant de sa hauteur masculine, l'absolu noir dans les yeux. Ce n'est pas un repas, c'est une gâterie pitoyable, mauvaise pour la santé. Nutrition déplorable et nauséeuse, je ne serai pas complice.

- Mais…

- Mais, rien du tout ! Des dents abîmées, voilà ce que tu vas gagner pour au final un estomac insatisfait et un corps refroidi. Il croisa les bras, inflexible. Choisis autre chose !

- Mais, se plaignit encore Yenyeli, têtue et capricieuse. Tu as dit : tout ce dont j'ai envie. Or, je me souviens nos cours. Tu m'as de talent enseigné que l'envie ne se mesurait pas en acte réfléchi ou résonné. J'ai envie de glace, consens.

Elle fit un pas vers lui.

»Auquel cas, il fallait m'asseoir d'interdits dès le départ ou t'exprimer clair et limpide. A moins que… Elle feint la réflexion, l'index droit malicieusement déposé sur les lèvres. Salazar m'aurait menti ?

Impertinente ! Sale petite impertinente constante, pesta Severus en silence.

Elle le défiait. Encore, toujours, son sacerdoce perpétuel.

Il entrevit l'orage planer à l'horizon, le ciel grisé et neutre d'autres couleurs. Âcre, il suppura le venin sur le champ rechargé en bouche, quand de contraste extraordinaire, l'esprit revendiquait l'impassible. Revêche, mais fatigué. Il se lassait, s'épuisait d'être constamment étiré hors d'Indifférence sitôt la première fausse note balancée entre eux. Son interlocutrice avait l'incroyable don inné –malédiction- de le priver de sa légende d'imperturbable.

Il la détesta.

Tellement simple d'épouvanter tous les épouvantards du monde, si chimérique de l'effrayer elle. De marbre, rusée, elle savait exploiter ses débordements.

L'énigme, après rapide analyse, se solutionnait dans le fait qu'il ne l'impressionnait pas. Il ne l'impressionnait plus, si tant est qu'il l'ait un jour impressionné de quelque façon. Une petite voix lui murmura contrario qu'en vérité, c'était cet attrait singulier qu'il estimait par-dessus tout. Encline infinie à manœuvrer la controverse en face de lui quand de son côté, il s'applaudissait à rouler les mots dans la saumure avant de les déjeter.

Il admit, cependant, de mauvais cœur, qu'il était piégé. Malhabile, il était l'instigateur de la totale liberté dans leur menu ce soir, et fier Serpentard il représentait, fier il assumerait. Acide et revanchard assurément, mais l'étendard Vert et Argent tissé sur le mat le plus haut.

- Salazar n'a rien menti, vociféra-t-il, le regard détourné en rendant les armes. Il se racla la gorge, aigre qu'était sa reddition. Va pour ta glace.

L'étincelle de la victoire brilla dans le rouge de Yenyeli. Une célébration vive et brève, Severus l'en remercia, toujours. Il ne se remémorait pas un seul jour où d'excès excentrique, elle avait eu ne serait-ce que l'engagement d'alourdir sa défaite, ou ce sentiment négatif qui le comprimait au pire d'échec. Déférente envers lui, elle se retenait, se modérait, et tournait la page du chapitre à venir.

- Va pour ma glace, se contenta-t-elle de répéter, joyeuse.

Puis, d'un reflet imité, elle s'empara de la main Serpentarde pour l'enfermer dans la sienne. Surpris, il l'observa, elle, leur nouveau lien… Avant qu'il ne puisse supposer, elle déclara.

- Faudrait pas que je nous perde !

Espiègle sa petite étoile, le Professeur intercepta la manière détournée qu'elle disposait aux yeux du monde afin de proclamer l'honneur de sa compagnie. Content, ses lèvres s'étirèrent de légère malice, il adhéra; tout en scellant au plus fort leurs deux mains réunies. Le signe de la victoire s'estampait, vive et chatoyante dans son esprit.

Accordés finalement sur leur destination, tandis qu'autour tous les curieux retournaient dans l'errance d'oubli, Severus et Yenyeli réengagèrent le pas. Main dans la main, ils défilèrent dans le dédale des rues colorées de la ville.

Facilement réunis les inconnus dans le trouble du moment, plus facile le retour à l'invisible. Les âmes embarquées dans la tempête se dispersent vivement au jour du radieux soleil.

Excepté, les quatre imbéciles.

Transfigurés du témoignage inattendu récent: un baiser à damner tous les saints, ces derniers sculptaient quatre statues de sel dans le décor festoyant. Réactif, l'ancien Mangemort saisit là l'opportunité narquoise de les réduire à simple poussière. Le visage tatoué du démon, il s'enorgueillit et opéra. Hautain suprême, héritier arrogant de Salazar, il colla sa petite étoile en ultime possesseur, puis d'un mouvement de tête concis, rictus sarcastique et regard pétillant, il les snoba, merveilleusement. La suffisance les frappa, il jubila. Une autre victoire. Cette nuit rimait et chantait Serpentard.

La Lune, pleine de lumière, s'amusait sur la Terre,
Le Serpent, dans l'ombre et traqueur, dansait autour de la Lune.

Un tour de sablier plus tard, le filet alpagua la prise espérée.
Plusieurs mètres distancés, à fouiller chaque recoin et recoin des allées inondées des convives, les yeux attirés dans la nouveauté du spectacle saisissant de la fête, Yenyeli décela le péché trésor. L'unique marchand de glace trônait de l'autre côté de la place, bien disposé entre un vendeur de bonbons et un vendeur de ballons. Severus, méfiant, ne chercha même pas à étudier la question du pourquoi un commercial au logo givré siégeait en plein milieu d'une nuit blanche ni même quels imbéciles celui-ci avait pour clients. Suffisamment torturé des odeurs sucrées, mélangés aux cris braillards des enfants qui patientaient leur tour queue leu leu dans la file interminable, il modifia sa trajectoire et éluda. Une main serpentée dans une poche intérieure, il sortit portefeuille en cuir noir. Il y délogea de ses longs doigts nobles quelque monnaie Moldue, et de célérité, enfourna les pièces dans la main féminine.

- J'attendrai là-bas, annonça-t-il en désignant un banc oublié proche d'une petite église recluse qui n'intéressait personne. Une assise confortable pour le repos écrié endormi de sa jambe.

- Et toi ?

- Non, merci.

Tranché, net, indiscutable.

»Je suis engorgé, saturé, mal repu rien qu'à l'odeur, je passe mon tour.

N'autorisant aucune riposte, il s'éloigna, doucement saoul des effluves à l'antipode de ses sacrées Potions. Navrée, Yenyeli le regarda, le décrypta dans l'effort. Il supportait son caprice en presque silence, elle s'accusa. Elle se marqua d'un coupable en lettres capitales, à même la peau, regrettant lui infliger calvaire si péremptoire, un pensum pour l'irréductible Serpentard. Elle s'apprêtait à le rallier, à modifier sa commande, mais une tête blonde à gauche la divertit. Une énorme glace dégoulinante entre les mains, le gamin heureux léchait et re-léchait la crème savoureuse qui venait se fondre sur ses petits doigts innocents. Ni une, ni deux, les remords désertèrent l'âme en repentir de Yenyeli, et négligeant Severus au loin, elle rattrapa le sujet tabou pour le déclarer vainqueur. Elle déboula dans la queue du marchand de glace et trépignant d'impatience, elle réfléchit, concentrée assidue, l'arôme qu'elle allait réclamer.

Que l'attente fut longue et pénible. Les secondes parues des heures dans l'expectance entassée de la procession serpentine. Les enfants éblouis devant la carte illimitable du glacier, s'entortillaient les méninges. Si ambitieux était le choix d'unique quand les papilles salivaient tout à la fois. Dansant d'une jambe sur l'autre, se frottant les mimines pour se protéger du froid hivernal, ils soupesaient pour et contre sur le tableau noir de leur imaginaire. Chaque proposition décortiquée à la loupe. Quand épiant de leurs yeux mutins les réactions des camarades servis les premiers, un gong teintait la délivrance. La perle rare dénichée, leur gourmandise succombait finalement au tout premier choix d'envie.

Le premier choix, d'instinct, s'ornait d'excellence.

Yenyeli adopta l'égal schéma. Dix minutes à languir, piétinant dans le wagon restaurant surchargé, elle décrocha son ticket gagnant. Atteint le grand homme rond à l'allure de bonhomme de neige, elle exigea immédiatement son appétence de tête, semant l'hésitation dans un gouffre nommé Absence. Une triple boule : pistache/thé/gingembre, mélange subtil du bouquet d'orient assaisonné façon British. Un régal. Et, une valeur sûre, que lui avait généreusement conseillée une vieille dame au moment de découvrir cet insolite trésor de la gastronomie. Quel ne fut pas son exaltation, conquise sa bouche et le château de ses sens. Un cocktail détonnant sachant allier l'opposition. Le froid de la crème, contrée par le chaud en bouche la douceur, contredite par les épices l'amertume, cassée d'acidité sucrée. Les contradictions se réunissaient pour le meilleur des desserts. La nouvelle testeuse n'avait pas été déçue. Elle sollicitait l'identique ce soir.

Sans accorder d'intérêt au vendeur interloqué par la couleur inaccoutumée de ses yeux, elle commanda paya enserra délicatement son mets et fissa vira 180° degrés pour s'en délecter. Dès la première lapée, elle fut contentée, le palais émoustillé par des saveurs inhabituellement exquises. Une harmonie du goût, elle lécha encore et encore. Elle savoura, interdisant la moindre perte filant le long de sa main en sauçant pour tout récupérer.

Hélas, pour la douceur de son drôle de bonbon, le Ciel s'interposa à la seconde exacte où s'entamait la deuxième moitié de son délice.

Foudroyer la terre auparavant n'avait pas suffi, il fallait que le Ciel vicieux, se pourfende en pire.

Alors qu'elle regagnait contentée l'île du Professeur, déjà prête à lui partager ses réactions et ses émanations de manière consentie ou pas, Yenyeli se stupéfixa. Un tableau au presque mirage se huila dans le rouge sang de ses yeux.

Deux femmes, étrangères, ramaient d'entrain audacieux vers sa terre isolée du monde.

Deux femmes, maquillées à l'outrance, vêtues des apparats commémoratifs, les yeux rivés au banc de sa direction, épiaient sans vergogne son soleil. Déverrouillée sa fortification mentale contre l'empathie du monde, Yenyeli buta distinctement leur avisé lubrique et attirée. Un feu nouveau afflua dans ses veines. Puissant et destructeur, il portait le règne absolu, en quête d'incendier ces inconnues présomptueuses et pleines de contemplation pour cet homme sombre et inaccessible aux yeux des autres en général. Debout, sur le point de franchir les frontières infranchissables du Professeur, ces deux humaines appétaient des choses innommables, transpirant désir débridé et tentation. Elles le désiraient, elles brûlaient d'envie d'émoustiller l'attention de Severus Snape. Le rouge de Yenyeli s'enflamma, sur le point de fondre pour frapper jusqu'à mort ces indésirables frôleuses. Incapable de se restreindre, inapte à comprendre l'irraison qui l'envahissait tout à coup, l'éruption trouva facile toutes les portes pour s'exprimer. Adieu les barrières scellées pour se couper de l'univers et enfermer son empathie, tout son corps convulsait l'affrontement.

Le voile de mort traversa l'assemblée, le naufrage proche de noyer tout le monde.

Toutefois, dans la tempête la plus démesurée, le ciel restait Maître de cérémonie, et ce soir, pernicieux, il abandonnait lâchement son étoile la plus fidèle.

Le pire sonna le glas.

Bousculée inopinément par un gamin pleine course, tout se bouleversa, sa vision illusionnée, ses sens renversés.

Sa glace tomba au ralenti, peignant en trois couleurs le sol devenu mouvant et tremblant. L'aiguille du temps résonna sourde au milieu de la nuit, le vent soudain se tut pour transparaître du parfait silence avant la tempête. Haut, bas, tout se mélangeait, tourbillonnait. Les flashs des lampions se brouillaient et aveuglaient quand les ténèbres au loin riaient en cœur l'arrivée imminente du néant.

Toutes les voix, passées et présentes, mortes et vivantes, s'écoutèrent dans le monde particulier de Yenyeli, elle les ingéra.

Elle n'était plus elle, le masque d'anonyme l'habilla.
Elle n'était plus elle, le masque de l'entier monde la domina.

Les étoiles avaient disparu, l'astre de nuit avait disparu, Yenyeli fut drapée d'un linceul sans lumière. Adieu sa petite étoile, adieu la terre, l'eau trouble et sans fond arrivait à grand flots directement sur elle. Emportée et déportée jusqu'au fin fond d'oubli, dévalée et ruinée jusqu'au tréfonds d'inexistence.

Un homme inconscient fou, l'apostropha dans cet instant. Contrarié, accusateur d'un galimatias sans nom, - le père du gamin gêneur souhaitant des excuses pour son rejeton tombé à l'improviste durant l'altercation-, il l'agressa en mots et en gestes. Yenyeli l'assiégea, encaissant et s'appropriant toutes les émotions alentours pour en tirer leur force et leur pouvoir d'assaut. Toutes, d'un seul coup, elle fut perdue. Etirée dans tous les sens, elle ne devint qu'instinct. Le visage défigurée de colère, les yeux plus rouges que le sang le plus pur, sa magie opéra. D'une main menaçante, dangereuse, déjà chuchoté le sort qui allait porter la mort, elle attaqua quand dans la foule assourdissante, un cri retentit.

- Yenyeli, NON !

D'un sort informulé, baguette en mains, Severus, gardien, ordonna sa magie et étampa directement la vague sur le point d'exploser. Puis, regagné précipité le bateau en perdition, il attrapa le bras assassin et l'emprisonna. De son corps, de son âme, il l'encadra, entièrement, érigeant un mur entre elle et le reste du monde.

Elle fut sauvée.

Sa magie détraquée d'instance se relaxa. Les yeux grands ouverts dans les ténèbres d'un serpent protecteur, Yenyeli se réveilla, redescendant brutalement sur terre. Elle trembla, s'accrochant inespérée à sa bouée de sauvetage par crainte de sombrer dans les profondeurs d'un océan maladif.

Un souffle, deux souffles, elle émergea.
Un cœur, deux cœurs, elle respira.

Severus serra plus fort, interdisant l'immersion virale de sa petite étoile.
La peur au ventre, il l'avait vu dérailler au loin, l'étincelle abruptement sans repaire.
La peur au ventre, il l'avait cru à jamais disparue du ciel et de la terre.
Severus serra toujours.

A suivre !