Chapitre 3

Nous étions samedi, et il faisait assez chaud malgré qu'il ne fût que 9h30. L'orage de la veille avait fait se dissiper les nuages qu'il y avait au dessus de la ville depuis quelques jours, pour le plus grand bonheur des habitants de Fuuka. C'est ainsi que de bon matin sous les rayons chauds du soleil, Shizuru se retrouva devant un gigantesque manoir, pour ne pas dire un véritable château de luxe. Il y avait un portail noir et doré joliment forgé de plusieurs mètres de haut, rien que l'entrée de cette habitation donnait le ton sur ce qu'il y avait de l'autre côté de ces murs. Elle se pencha vers l'interphone, appuya sur le bouton pour l'actionner et se présenta lorsqu'une voix forte et masculine se fit entendre.

« Bonjour, qui est-ce ? »

« Bonjour, j'espère ne pas vous déranger. Je suis Shizuru Viola, la fille de Sotaro Viola. J'aimerai m'entretenir avec vous… » Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase que l'homme la coupa.

« Ah, Shizuru Viola, intéressant. Attendez quelques instants, une de mes domestiques va venir à votre rencontre et vous amenez jusqu'à moi. » Sa voix était teintée de curiosité et d'une certaine excitation non dissimulée.

« Très bien, merci Monsieur. »

Le son provenant de l'interphone prit fin. Elle attendit moins d'une minute, une jeune femme très polie portant un uniforme de domestique s'approcha du portail qui s'ouvrit tout seul assez rapidement sans émettre le moindre bruit.

« Vous êtes mademoiselle Viola ? »

« Oui, c'est bien moi. »

« Veuillez me suivre, s'il vous plait. Monsieur Kruger est dans son salon en train de se détendre. » Lui confit-elle tout en lui montrant le chemin de la main et en faisant une légère révérence.

« Merci. » s'écria Shizuru qui reconnaissait bien là le monde guindé et plein de servilité dans lequel elle avait grandi, une légère piqure de rappel qui lui montrait qu'elle avait changé.

Elles traversèrent une jolie cour aménagée et fleurie, suivirent une petite allée qui doucement devenait de plus en plus épaisse, puis elles arrivèrent devant l'énorme porte menant à la demeure. Elles montèrent d'abord les quelques marches, puis entrèrent. Il y avait de sublimes tapisseries, sculptures et œuvres d'art disposées un peu partout. Les couloirs étaient tellement grands, les plafonds tellement élevés et lumineux. Enfin, elles rentrèrent dans une pièce d'une taille conséquente, comportant de grandes baies vitrées faisant entrer la lumière de manière stupéfiante, des tapis d'orient tissés et brodés à la main sans aucun doute, et un piano à queue blanc scintillant de mille feu, aucune poussière n'épousait ne serait-ce qu'un seul objet dans cette pièce. Il faut dire que cette demeure employée plus d'une douzaine de domestiques rien que pour l'intérieur, sans compter les jardiniers, les agents de sécurité ou bien le voiturier qui se rajouter au reste.

Kioshi Kruger, portant majestueusement un kimono traditionnel japonais, était assis sur un long sofa de cuir et de tissu, il dégustait tranquillement un verre de whisky japonais, un Yamazaki single malt 50 ans d'âge, une bouteille coutant une véritable petite fortune*. Il fit signe à la domestique la sachant à l'entrée du salon accompagnée de l'invitée surprise. Il déposa son verre vide sur une table basse asiatique sculpté et se leva pour enfin faire face à Shizuru qui se pencha légèrement en avant comme signe de respect et d'excuse pour l'intrusion fortuite dans son manoir si tôt.

« Bonjour mademoiselle Viola. »

« Bonjour monsieur Kruger, je vous prie de bien vouloir m'excuser de venir vous importuner de si bon matin sans avoir téléphoner ou pris rendez-vous au préalable... »

L'homme fort de sa carrure et de sa prestance lui coupa de nouveau la parole, à croire que c'était une habitude chez lui et qu'il en avait tous les droits.

« Il n'y a aucun problème, vous ne me dérangez pas. Sinon, pensez bien que je n'aurais pas hésité à vous convier à revenir un autre jour plus propice. En quoi puis-je vous être d'une quelconque aide ? »

« Je suis à la recherche d'un emploi et j'aimerais savoir si vous pouviez m'offrir un travail au sein de votre société, pour me faire de l'expérience et récolter de l'argent pour mes études. » Demanda-t-elle avec aplomb sans plus de préambule.

« Donc si j'ai bien compris, vous demandez un emploi spontanément et pourquoi dans ma demeure ? Votre père est-il au courant ? » S'enquit-il curieux.

« Non, cela ne le concerne pas, j'ai 20 ans et je dois faire mes propres choix. Je lui dirai plus tard ceci-dit. Et pour répondre à votre première question, je pense qu'avec une villa et un empire comme le votre, vous ne devez jamais avoir assez de mains et de cerveaux utiles. Et je peux travailler dans divers domaines, la finance, la gestion, la bourse, l'administration, le droit, mon père m'a beaucoup appris comme je devais normalement reprendre le flambeau de son… enfin bref, vous savez je pense… »

« Hmm je vois, et vous venez me voir car vous avez besoin d'argent ? Ou c'est pour une autre raison ? » Demanda-t-il par pure méfiance mais également par curiosité.

« Non, en effet j'ai besoin d'argent pour mes études et le meilleur moyen d'apprendre est encore avec la personne qui dirige presque tout le business de Fuuka depuis… » Elle s'arrêta encore à la fin de sa phrase mais cette fois, monsieur Kruger la termina.

« Oui, depuis que j'ai racheté toutes les entreprises du coin. Qu'est-ce que vous voulez il y a les forts et les faibles, c'est la loi de la jungle dans ce milieu. » Dit-il avec toute l'arrogance qu'il détenait.

[« Racheté ? J'aurai dit ruiné et écrasé comme des insectes par la malhonnêteté et la fraude… »] Pensa-t-elle fortement.

« Vous avez dit quelques chose ? » S'exclama t-il en se retournant.

Avait-elle pensé trop fort ? Non, impossible. Elle avait de la haine dans ses deux rubis mais tourna vite le regard vers sa droite et se recomposa.

« En tout cas, votre père fait du bon travail, heureusement qu'un homme aussi honnête, docile et avec autant de talents travaille pour moi, j'en retire beaucoup de bonne chose pour mon empire, énormément même. »

Il marqua un temps et la détailla d'un regard plutôt soutenu, voir lubrique et cela la dégouta profondément mais elle n'en fit rien, après tout ce n'était pas la première fois qu'on la scrutait de cette manière et ça ne serait pas la dernière.

« Vous savez, je trouve que vous ressemblez tellement à votre mère. D'une égale beauté. Votre père m'avez caché que vous étiez si grande et déjà si femme, surement quelques années de plus que ma fille unique encore bien immature… Je suis enchanté de faire la connaissance de la fille de Chinatsu. »

Le regard de Shizuru changea, son masque se fissura pendant quelques secondes à l'entente du prénom de sa mère, et elle ne put le garder en place. Dans ses yeux, il y avait de la peine criante, une douleur toujours virulente lui donnant parfois encore des haut-le-cœur quand elle repensait à l'enterrement de sa mère et son absence pesante. Quant au patriarche Kruger, des souvenirs douloureux d'échec, d'impuissance et de rejet lui revinrent en mémoire comme un coup de fouet. Des sentiments qu'il haïssait, après tout il était plein d'orgueil et d'arrogance. Cela se ressentit dans les mots qui sortirent sincèrement de sa bouche sans aucune retenue.

« Ah, Chinatsu… Dit-il à nouveau. Quelle perte abominable, j'en suis vraiment désolé. C'était une femme admirable et bien trop belle pour mourir. Ceci-dit, j'aurais aimé qu'elle fasse partie d'une famille plus riche pour avoir droit à un enterrement comme il se doit et comme elle le méritait mais c'est comme ça. Elle sera regrettée pour longtemps… »

Puis, il se retourna sans un mot de plus, lui fit signe de la main de le suivre et continua son chemin pour la mener jusqu'à son bureau personnel se trouvant un peu plus loin.

[« Surtout trop belle pour un homme répugnant comme vous ! Ma mère n'aurait jamais pu vous aimer même si vous la courtisiez des centaines de fois, et parce qu'elle ne vous a pas aimé et qu'elle vous a repoussé, vous vous êtes vengé en ruinant complètement mon père et notre famille, j'en suis sûre. Et comme si ça ne suffisait pas vous le prenez comme employé. Comment ose-t-il parler de cette manière… Calme-toi, Shizuru. Si tu veux aider ton père à réduire ses dettes en découvrant ses magouilles et récolter des preuves, et aussi avoir le droit à une école de droit de renom, prends sur toi. »] Pensa-t-elle les poings serrés.

Shizuru fut profondément écœurer par les mots plein de dureté et dénué de délicatesse qu'il venait de prononcer, et surtout qu'il osait prononcer devant elle, mais elle fit comme si de rien était et ravala sa colère. Pour elle, ce Kruger ne faisait pas le poids face à son cher père de toute manière.

Si Shizuru était si sure d'elle concernant des éventuelles magouilles, c'était car la société Viola marchait très très bien depuis des générations et du jour au lendemain des clients fidèles et réguliers décidèrent de ne plus faire appel à leur entreprise. Des rumeurs ont commencé à naitre au sein de la petite ville de Fuuka, des rumeurs qui n'avaient pas lieu d'être. C'est alors que la famille Kruger s'installa dans le manoir le plus imposant de la ville et doucement écrasa tout le monde, récupérant des clients, conseillant et déconseillant d'autres. Shizuru commença à se poser toutes sortes de questions après avoir entendu par inadvertance dans un coin de couloi à la faculté, deux jeunes autrefois issus de la haute société comme elle se confier sur des similitudes dans la faillite de leur commerce familiale autrefois florissant, des rumeurs qui aussi ont jailli de nul part alors que les Kruger apparurent dans leurs relations de collaboration et de commerce.

Shizuru sortit de ses pensées lorsqu'une jeune femme arrivant de nulle part, passa juste devant elle en courant, la faisant presque tomber et la sortant totalement de ses pensées sanglantes.

« Faites attention… » Lui fit-elle.

« Désolée, je… » Répondit le missile humain qui s'arrêta pour s'excuser et reprendre son souffle les deux mains sur ses genoux.

Leur regard se croisa, la jeune brune déboulant dans le couloir trouva Shizuru mignonne, même très mignonne et lui sourit, mais son visage changea en regardant à l'autre bout du couloir. Cette scène n'échappa pas au patriarche, lui faisant même lever un sourcil de curiosité. Quant à Shizuru, elle n'en avait que faire d'une malpolie qui bousculait les autres surtout d'une Kruger, à en voir les même cheveux sombres aux reflets exceptionnels que Kioshi Kruger portait également, bref des gens avares, envieux et méprisables à coups surs.

« Oh, elle arrive, je dois y aller. » S'écria la jeune fille qui prit ses jambes à son cou.

« Ne court pas comme ça, Natsuki ! Tu oublies que tu as 17 ans et non 6 ans. » S'écria l'homme mûr excédé par le comportement capricieux et bourru de sa fille.

« Mais s'il te plait, arrête de me trouver des domestiques aussi vieux et collants. J'en peux plus, c'est épuisant. Franchement, elle est obligée d'attendre devant la porte des toilettes, j'ai l'impression de vivre avec une sangsue de 101 ans. » Répliqua-t-elle en diminuant sa vitesse et se retournant vers son père.

« Natsuki ! Fais un effort et arrête tes enfantillages, tu veux ! »

« Mais père, laissez-moi au moins donner mon avis lorsque vous choisissez un domestique pour ma propre personne. »

« Ne me réponds pas et arrête de te donner en spectacle, en plus tu vois bien que je suis en compagnie d'une personne ! La conversation est close, vas dans ta chambre réviser au lieu de m'agacer, ça ne te fera pas de mal.»

« Oui père. » Répondit Natsuki défaite, la voix faible en baissant les yeux vers le sol.

Elle s'écrasait toujours face à son père, elle le savait très dur quand il s'énervait. Elle repartit en trainant des pieds et en soupirant lorsqu'une vieille femme corpulente la rattrapa avec un plateau supportant une mixture verdâtre de son cru, un remède miracle pour être une jeune fille à la peau de rêve soi-disant, mais Natsuki s'en fichait comme de l'an quarante.

« C'est bon, très bien tu as gagné. Je vais le boire ton truc dégoutant, mais j'irai surement le vomir après… » La voix se fit de plus en plus basse, alors que les deux femmes disparaissaient dans une pièce voisine.

Shizuru fut outrée de constater que personne n'avait pris le temps de la présenter, à aucune personne qu'ils avaient rencontré sur leur chemin d'ailleurs et même pas à sa chère fille, Natsuki. Qui soit dit en passant avait le plaisir de vivre sur l'argent que son père avait réussi à récolter en piégeant ses concurrents qui ne purent que s'incliner, et qui en plus se plaignait d'avoir une domestique à sa botte. C'est vrai que sa fille n'avait rien fait, elle était juste née dans la famille Kruger, mais Shizuru ne pouvait s'empêcher de haïr toutes les personnes de cette famille, c'était presque physique.

Ils arrivèrent devant une porte énorme coulissante, il ouvrit la porte et se dirigea vers une énorme chaise surement hors de prix et confortable au possible. Il l'invita à entrer, elle referma la porte et vint s'assoir devant son bureau. Elle le vit réfléchir les deux mains jointes sur le bureau supportant son menton et dit enfin :

« Votre venue spontanée tombe à pic, j'ai justement besoin de quelqu'un. Dans mon empire colossal, une nouvelle recrue au savoir intéressant et à la si jolie plastique pourra surement me servir et ainsi permettre à celui-ci de devenir encore plus imposant. Mais…»

« Très bien, je vous écoute. Qu'avez-vous à me proposer ? » Insista-elle alors que Kruger s'était arrêté dans sa phrase et la laissa en suspens.

« Mais… je n'ai pas besoin de quelqu'un dans ma société pour le moment, mais je vous réserverai une place particulière quand il y en aura une de disponible. Ce que je voulais vous proposer en attendant, puisque vous avez l'air de vouloir vraiment travailler dans un but que je trouve légitime et intelligent, c'est d'accepter de devenir la domestique personnel de ma fille, Natsuki. Vous êtes jeune, belle, dégourdie… »

« Pardon ? Domestique personnel de votre fille ? Mais je ne pourrai pas être disponible toute la journée, j'ai quinze heures de fac encore pendant une semaine. » Elle ne put s'empêcher de répondre, tant elle était étonnée et prise de court, ne sachant plus si elle avait eu une bonne idée de venir.

« Et bien oui, ma fille a besoin d'une domestique comme vous, vous avez du caractère je suppose, comme votre mère, en plus vous avez presque son âge, vous pourrez ainsi peut-être la comprendre davantage, parce que moi j'ai vraiment beaucoup de difficulté. Et puis, quinze heures d'étude ce n'est rien, vous aurez bien assez de temps pour aider Natsuki les autres semaines. Vous savez ma fille va finir par tuer sa domestique actuelle comme vous avez pu le remarquer par vous même, mais vous, je suis sur que vous serez la faire craquer et la rendre docile. » Lui confia-t-il avec un clin d'œil.

Shizuru n'était pas sure de vouloir comprendre ce qu'il insinuait par là, mais au fond elle n'avait pas du tout envie de savoir.

[« J'espère qu'il ne me prend pas pour un jouet que sa fille pourra utiliser et humilier car sinon je lui ferai vivre un cauchemar à sa fille sans même qu'elle ne se rende compte que je suis l'instigatrice ou qu'elle ne puisse en parler à son cher papa. Il a l'air d'aimer reproduire certain schéma… Soumettre mon père à son autorité et soumettre la fille des Viola à sa propre fille. »] Pensa-t-elle.

Elle ne s'attendait pas à ce qu'il lui donne un travail de domestique. Ce n'est pas que ce soit un sous métier, mais cela ne lui convenait pas du tout, elle se savait pleine de capacités, d'autorité naturelle, d'ambition et de soif d'apprendre encore et encore. Elle avait tout de même un reste de fierté de noblesse en elle, après tout elle faisait partie de la famille des Viola longtemps indétrônable à Fuuka, mais elle décida de mettre tout ça de côté. Elle avait vécu tellement de chose en si peu de temps que ce ne serait qu'une autre péripétie de son histoire. Elle prit une grande respiration :

« Très bien, c'est d'accord. J'accepte… »

Son sourire s'agrandit, un sourire pervers et sadique comme s'il prenait du plaisir. Encore une victoire pour le grand maitre en soumission Kioshi Kruger.

« Mais je n'émettrai qu'une seule condition. Je ne supporterai pas que votre fille se joue de moi ou m'humilie, je reste une Viola peu importe que notre famille n'est plus le même rang, vous me comprenez ? » S'enquit Shizuru sure d'elle.

« Pas de problème, je remettrai ma fille en place si cela est vraiment nécessaire et légitime bien sûr. »

Ils se serrèrent la main, signe de l'accord.

« Vous commencez dans huit jours, 9h ici même. Juste le temps que je licencie la domestique actuelle, mais ce n'est qu'une formalité des plus banales. »

L'héritier avait l'habitude de licencier son personnel pour n'importe quelle raison, pour une simple broutille ou tout simplement parce qu'il se lassait souvent. Bref, il était reconnu que travailler pour les Kruger n'était pas de tout repos et surtout qu'il était assez rare de rester à leur service très longtemps. Shizuru avait noté son snobisme et sa suffisance extrême sur autrui, comme si disposer des services de domestiques et de les jeter à sa guise était quelque chose de tout à fait normal, mais elle avait vécu dans ce monde et en avait l'habitude.

« C'est noté pour le jour et l'heure. Ah oui, j'oubliais… si vous pouviez éviter de parler à mon père de notre accord pour le moment, j'aimerais lui annoncer moi-même. »

« Très bien, mais je ne vous garantis pas que ma langue ne fourche quand je le croiserai et que cela m'échappe. » Lui révéla-t-elle, le regard empli de défi.

Ils se levèrent tous les deux, il la raccompagna jusqu'à la porte de son bureau où il indiqua, d'un signe ferme de la main, à une domestique non loin de là de la reconduire jusqu'au portail externe.

Que venait-elle de faire ? Était-ce vraiment une si bonne idée ? Qu'en penserait réellement son père qui, elle le savait, l'épargnait en lui cachant des choses pour son propre bien, tout en prenant sur lui ?