Segment III

Obliviosus

Hadvar délaissa ses compagnons de route à Rorikbourg et décida de s'arrêter à l'Auberge du Fruit Gelé. Il pensait finir la longue route entre Solitude et Rivebois le lendemain, lorsque lui et son cheval auraient joui de quelques heures de repos bien méritées. Ce n'était pas tous les jours qu'il avait l'occasion d'être en permission et il n'était pas mécontent à l'idée de se débarrasser de son armure qu'il supportait depuis l'aube.

Il mena son cheval dans un enclos et descendit de scelle. Quelques acrobaties plus tard, Hadvar sentait de nouveau ses membres inférieurs et le bas de son dos. Bien décidé à manger puis dormir, il se dirigea vers l'auberge dont l'enseigne se balançait doucement sous le vent frais de la toundra.

Le soldat entra sans tarder et se dirigea immédiatement vers le comptoir où Mralik, l'aubergiste, essuyait une chopine d'hydromel.

« Hadvar ! l'accueillit ce dernier en l'apercevant. Quel homme tu es à présent ! N'irais-tu pas rendre visite à ton oncle ?

- Si, c'est bien ça, répondit poliment le jeune homme. Je suis en permission pour une semaine.

- La chambre habituelle, donc ?

- Et un de tes meilleurs repas. »

Mralik hocha la tête et accepta les septims dorés que déposa Hadvar sur le comptoir. Hadvar s'adossa tranquillement au rebord de bois. Il bailla à s'en décrocher la mâchoire et jeta un coup d'œil à la salle. Il y avait le barde habituel, dont le nom lui échappait toujours. Erik, le fils de Mralik, serpentait entre les tables, toujours chargé de plats et de chopes pour les voyageurs affamés. Un homme aviné chantonnait, le nez dans sa coupe d'hydromel, une caravane de Lenclume se disputait ouvertement avec des Khajiit et trois enfants jouaient aux osselets silencieusement.

Enfin, là, dans l'ombre, une silhouette, tournée vers le mur, probablement plongée dans un livre. Hadvar ne put s'empêcher de froncer les yeux pour l'apercevoir. C'était étrange comme cette femme, de dos, lui disait quelque chose. Il devait se méprendre, ou alors, il la voyait partout, même là où il n'y avait pas raison d'être. C'était peut-être ça. C'était peut-être elle, comme dans ses rêves les plus fous.

« Mralik, pourrais-tu apporter mon repas dans ma chambre ? demanda-t-il, rapidement. Je suis vraiment fatigué de tout ce bruit et je crois que je nourris l'espoir d'être au calme, après toute cette route.

- Évidemment, Hadvar. Je t'enverrai Erik quand tout sera prêt.

- Merci. »

Hadvar n'attendit pas une seconde de plus et s'en alla dans sa chambre dont il referma soigneusement la porte derrière lui. Il retira enfin son armure et la plia soigneusement sur un fauteuil, près de son lit. Il fit quelques pas dans la pièce, se rinça au robinet et décida qu'il allait rester dans sa tunique pour la nuit. Puis, alors que ses lourdes paupières tombaient doucement, il s'affala sur une chaise et étendit ses longues jambes.

Quelques minutes plus tard, on toquait à la porte. Le soldat souffla un « oui » exténué et le panneau de bois s'ouvrit. Ce n'était pas Erik qui portait. Hadvar mit un temps à la reconnaître, crut à un rêve et dévisagea avec surprise cette une jeune femme blonde, au visage légèrement angulaire et aux yeux d'un bleu profond, emmitouflée dans une cape de fourrure noire.

« Hel… murmura le garçon, en se frottant les yeux. »

La jeune femme ne lui répondit pas, ferma la porte derrière elle d'un coup de talon et déposa le repas du soldat sur la table. Elle osait à peine le regarder et pourtant, la jeune femme s'installa tout de même sur l'autre chaise. Elle gratta nerveusement une tâche de vin sur le bois de la table, pris une petite inspiration et parla enfin.

«Salut, Hadvar… souffla-t-elle sans lever les yeux. »

Hadvar ne sut vraiment comment réagir. Devait-il se réjouir de la revoir après deux ans de silence ? Ou devait-il être en colère contre elle pour ces années sans nouvelles ?

« Quand Mralik t'a hélé, je n'ai pas cru que c'était toi… se confia-t-elle en grattant nerveusement le bois de la table. C'est amusant comme ta voix a changé.

- Je ne t'ai pas reconnu non plus, lorsque tu me tournais le dos… répondit-il simplement en croquant à pleine dent dans sa part de tourte de horqueur. »

Hel releva la tête et plongea son regard dans celui du garçon. Hadvar en eut le souffle coupé. A présent, elle avait pleinement atteint l'âge adulte et n'avait plus ce visage enfantin. La jeune femme avait tressé ses cheveux blonds mais quelques mèches folles persistaient à s'échapper de son travail pourtant soigné. Hel avait le visage attaqué par le froid, légèrement rouge. Rouge, ses lèvres l'étaient encore plus. Elle avait aussi l'air plus grande, et plus athlétique. Du moins, Hadvar ne pouvait que le supposer.

Il l'avait tant imaginée, tant rêvée. Ces plus beaux fantasmes n'arrivaient même pas à la cheville de la femme qui se tenait devant lui. Celle qu'il aurait pu épouser, deux ans plus tôt, si le destin le lui avait permis.

« Deux ans sans se voir, c'est long… remarqua-t-elle doucement. Tu n'es plus le même Hadvar, tu es mieux.

- Cela aurait été moins long si tu n'avais pas disparu du jour au lendemain, Hel… répliqua-t-il sans la regarder, peut-être un peu trop sèchement.

- Ralof avait de mes nouvelles, répondit-elle brusquement. Tu aurais pu lui demander.

- Nous ne nous écrivons plus. »

Hel hocha la tête. Hadvar ne sut dire s'il croyait à son mensonge, plus flagrant encore que la beauté de ses yeux bleus, mais le fait de la revoir l'empêchait de se soucier d'une petite contrevérité sans importance.

« Où étais-tu ? demanda-t-il en jugeant sa tenue, très semblable à celle qu'elle portait à Rivebois si ce n'était la cape de voyageur qui la recouvrai.

- Je reviens d'un voyage à Markarth. Je suis… marchande. »

Hel n'avait jamais su mentir, surtout pas à Hadvar. Mais le garçon ne parvenait toujours pas à s'inquiéter de ces paroles. Elle était en vie. Elle était là. Elle était belle. Il aurait pu la faire taire d'un baiser. Qu'importe un mensonge ce soir. La vérité pouvait bien attendre le lendemain.

« Et toi ? murmura-t-elle. Que faisais-tu à Solitude ?

- L'armée, mes parents… J'ai revu Sven avant son départ pour Rivebois, aussi. »

Hadvar regarda de nouveau Hel. Non, il la dévorait. Cette rencontre espérée, cet instant en tête à tête… quel dieu n'avait-il pas prié pour la revoir et elle était là, sous ses yeux. Sans arme, sans frère ni Thalmor pour les séparer. Deux ans de silence venaient de voler en éclat, il les avait déjà oubliés. Sa joie de l'avoir enfin près de lui avait surmonté la colère des premiers instants et l'inquiétude certaine qu'il se faisait pour elle.

Hel était tout simplement là, timide, rougissante. Elle était bien plus belle que toutes ces filles qui avaient un jour partagé son lit. A cette pensée, il se sentit coupable. Lui, qui, deux ans plus tôt la demandait presque en mariage, s'était perdu dans les bras d'autres femmes et cela dans l'espoir de l'oublier. Mais comment oublier Hel ? Comment oublier ce sourire, ces lèvres, ces yeux, cette voix, cette chevelure, ce parfum. Comme oublier une femme si fascinante, si assurée et indépendante qu'elle ?

Ils se regardèrent longuement, sans rien dire. Ils se souriaient, bêtement. A un moment, Hel détourna le regard, un petit rire gêné accompagnant ce geste. Et son sourire se fana.

« Je ne sais pas pourquoi je suis venue ici, Hadvar… souffla-t-elle finalement en accrochant de nouveau son regard. C'était peut-être mieux qu'on ne se revoit pas. Je dois rejoindre ma caravane, de toute manière. »

Elle se leva brusquement, se dégagea de l'espace restreint entre la chaise et la table et tenta de passer près du garçon sans le regarder. Hadvar, presque en colère qu'elle s'en aille ainsi, lui saisit le poignet la tira vers lui. Déséquilibrée, Hel tituba et tomba finalement sur les genoux du jeune soldat. Leurs visages n'étaient plus qu'à quelques centimètres, leurs yeux ne pouvaient plus se quitter et leurs souffles se mêlaient. Hel sentait la lavande et Hadvar s'enivra de ce parfum avant de la regarder plus sérieusement.

« Tu ne penses quand même pas que je vais te laisser repartir après deux ans de silence ? Murmura-t-il, la voix tremblante.

- Hadvar… Je…

- J'ai rêvé de toi, j'ai pensé à toi… chaque jour, tu me revenais, tu me hantais, Hel. »

La jeune femme poussa un soupire, presque un gémissement déchirant.

« Je voulais t'épouser, Hel, poursuivit-il, imperturbable. Je voulais fonder une famille et avoir une vie tranquille là où tu aurais voulu t'installer… Et toi, tu disparais en même temps que tes parents. Où étais-tu vraiment pendant ces deux longues années ? Pas à Rivebois, ni sur les routes, n'est-ce pas ? Et j'ose à peine m'essayer à la devinette, j'ai peur de la réponse.

- Hadvar…

- Mais Hel, dis-moi que tu ne m'aimes pas… murmura-t-il. Dis-moi que je te repousse et que tu ne supportes pas ma vue… Regarde-moi dans les yeux et dis-moi que tu me hais… Si c'est ça que tu veux, nous ne nous reverrons plus. »

Hel, d'un geste vif, attrapa le visage d'Hadvar entre ses mains. La sensation de sa peau contre la sienne, la caresse de ses pouces sur ses temps, l'effet de ses doigts dans ses cheveux… Tout cela lui arracha un frisson de plaisir qu'il ne put contrôler. Il ferma les yeux pour savourer ses quelques secondes de bonheur et quand il les ouvrit, Hel le regardait encore, plus déterminée que jamais.

« Je t'aime, Hadvar, souffla-t-elle d'une voix claire. Il fallait que je quitte Rivebois. J'y pensais déjà avant que tu ne parles de m'épouser… Je ne pouvais pas te donner de nouvelle. Je ne pouvais pas te revoir et je ne devrais pas maintenant que tu portes les couleurs de l'armée. »

Hadvar sursauta mais tint tout de même sa prise autour de la taille de la jeune femme, de peur qu'elle ne s'en aille. Il avait saisi ce qu'elle voulait lui dire. Il avait compris la vérité et s'en était toujours douté. Il ignorait comment réagir, se demanda s'il devait l'arrêter, la tuer sur le champ, la garder en vie et fuir. Puis, alors qu'un million de scénarios traversaient son esprit embrumé par le désir qui le rongeait, une question s'imposa.

« M'aurais-tu épousé si les choses avaient été différente ? »

Hel se recula, légèrement interloquée. Elle s'était probablement imaginée morte, gisant sur le sol de l'auberge, condamnée pour trahison envers l'empire. Condamnée pour s'être jointe aux Sombrages.

« Je n'en sais trop rien… répondit-elle. C'était si soudain.

- Mais tu m'aimais déjà, non ? murmura-t-il.

- Oui, follement.

- Alors laisse-moi t'aimer ce soir comme j'aurais pu t'aimer toute ma vie. »

Hel hocha la tête, laissa Hadvar se rapprocher d'elle une nouvelle fois et l'embrasser tendrement.

« Nous sommes inconscients, Hadvar, marmonna-t-elle alors qu'ils se séparaient pour mieux se retrouver.

- Je m'en fous, je te veux. Je t'ai toujours voulu... »

Il la souleva sans cesser de l'embrasser et l'allongea sur le lit avant de se glisser entre ses jambes.

« Nous nous détesterons demain, Hel... »


Pour qu'une histoire vive, cette dernière a fortement besoin de ses lecteurs !

Obliviosus signifie Inconscience en latin.

Que vous soyez satisfaits ou non par ce récit, je vous en prie, n'hésitez pas à laisser une trace de votre passage, elle ne pourrait que me faire plaisir...

A très vite pour la suite...