Après environ deux heures de marches, elles arrivèrent devant une bâtisse en bois et en pierre, de la taille d'une grande maison à deux étages. Une pancarte polie et incrustée qui avait été clouée au dessus de la porte indiquait qu'il s'agissait d'une auberge appelée La Marmelade d'Orange.
Le soleil avait bien descendu entre temps et il teintait l'horizon d'orange et de mauve. Maka se dit qu'au moins elles sauraient où dormir ce soir là la nuit s'annonçait glaciale et le terrain n'avait montré jusque là que peu de zones s'approchant de ce qui pouvait servir d'abri.
Médusa avait désactivé son camouflâme dès qu'elles avaient aperçu le bâtiment et cette précaution ne manquait pas d'angoisser sa camarade d'infortune sur les actions à venir. Sans un mot, la sorcière poussa la porte qui se présentait et entra.
Une odeur de cigarette assaillit les narines de Maka lorsqu'elle passa à son tour l'entrée. La salle principale ressemblait à celle d'un restaurant typique des tables rondes recouvertes de nappes occupaient la majorité de la pièce, à leur droite, un homme ayant visiblement la quarantaine somnolait au comptoir. Du côté opposé, à la table la plus proche d'un des coins, se trouvaient les trois sorcières que la meïster avait repéré. Deux d'entre elles avaient une cigarette à la main et une fine fumée blanche s'élevait dans l'air autour d'elles. Sur la table s'entassait un tas de cartes de jeu et d'argent, ainsi que des verres à bière plus ou moins remplis. Les sorcières discutaient tranquillement quand elles entrèrent et ne se retournèrent qu'un instant avant de reprendre leur partie, ricanant de temps à autre en posant une mise ou ramassant leur gain.
Il était clair, au vu de leurs costumes fièrement affichés, qu'elles ne cherchaient pas à se cacher. D'après les formes de leurs vêtements, Maka déduisait que les deux sorcières fumeuses possédaient un mammifère comme animal totem, peut-être des rongeurs, la troisième était sans aucun doute une chouette hulotte.
Médusa accorda un bref regard à leur table avant de se tourner vers le propriétaire des lieux qui se redressa aussitôt sur son siège. Il avait l'air gêné par la présence d'une nouvelle arrivante mais pas exactement effrayé par le fait qu'il s'agissait d'une sorcière, comme s'il avait l'habitude d'en croiser.
« Qu'est-ce que je peux faire pour vous ? », demanda-t-il d'une voix endormie tout en sortant un chiffon de sous le comptoir pour frotter le bois sombre.
« Nous aurions besoin d'une chambre à deux lits pour la nuit et d'un repas. »
En guise de réponse, il ouvrit un tiroir et en sorti une vieille clé rouillée au bout de laquelle pendait une petite étiquette indiquant le chiffre 3 qu'il posa sur le bord du meuble avant de tapoter un carton sur lequel des prix étaient inscrits à la craie bleue.
« Ici, on paie d'abord. Tarif complet. »
Sans autre forme de procès, Médusa plongea la main dans une poche cachée de son uniforme, au niveau de la jambe droite, en sortit un porte-feuille d'où elle tira deux gros billets semblables à ceux que les trois sorcières avaient déposé quelques secondes auparavant sur leur tapis de jeu. Le patron grommela avant d'ouvrir sa caisse enregistreuse et de rendre la monnaie nécessaire.
« Le dîner sera servi dans une demi-heure. La chambre se trouve à l'étage. », annonça l'homme d'un ton monocorde avant de se rasseoir plus confortablement, considérant que son travail était terminé.
Médusa s'engagea immédiatement le long du petit escalier de bois branlant qui avait été construit au fond de la pièce et Maka, qui ne voulait pour rien au monde rester seule avait les quatre personnes qu'elle venait de rencontrer, fut bien obligée de la suivre.
Elles avaient hérité d'une chambre petite et banale –deux lits simples, deux commodes et une chaise sur le côté— mais ayant néanmoins l'air assez confortable ce qui était plus qu'elle ne l'avait espéré lorsqu'elle avait posé les yeux sur l'auberge. En refermant la porte derrière elle, Maka découvrit qu'une carte des États-Unis y avait été punaisée. C'était somme toute plutôt normal puisque Médusa avait payé en dollars.
« Avec ça, on peut dire que la théorie du monde parallèle est confirmée.
—Hein ?! Comment ça ? »
Rien de ce qui s'était passé en bas ne lui donnait l'impression de constituer une preuve quelconque. Elle avait beau fouiller dans sa mémoire pour trouver un détail qui aurait pu la mettre sur la piste, aucune idée ne lui venait.
Pour toute réponse, Médusa lui tendit un billet de un dollar parmi ceux que le patron lui avait rendu. La meïster le retourna deux fois avant de laisser échapper un cri de surprise.
« Il manque le masque de maître Shinigami... il est toujours présent sur les billets de un dollar pourtant, non ?
—Toujours, depuis près de six cents ans. »
Sur le bout de papier qu'elle tenait apparaissait pourtant à la place le visage d'un politicien américain dont elle se souvenait vaguement.
« Qu'est-ce que ça veut dire ? Que le maître Shinigami n'existe pas dans ce monde ?
—Pas forcément, cela peut juste vouloir signifier qu'il n'a pas obtenu la même influence ici. »
Dans les deux cas, cela pouvait expliquer la présence élevée de sorcières si Shibusen n'existait pas, la crainte de se faire pourchasser était sûrement nettement diminuée. Maka avait étudié les chasses aux sorcières dans les périodes précédant la création de l'école et tout était à l'époque bien différent, notamment parce que les armes démoniaques n'avaient pas encore étés créées.
Un monde sans Shibusen ressemblait à un cauchemar pour la meïster mais pour Médusa, cela devait plus s'approcher du rêve devenu réalité. Maka ne pouvait qu'espérer que cela ne changerait pas son but initial.
« Il y a d'autres différences sur certains billets. » ajouta l'autre femme avant de les lui montrer.
En y réfléchissant, Maka se dit que si Médusa avait passé au gérant une si grosse somme, c'était probablement pour obtenir ce genre d'informations. Les paris des autres sorcières qui trônaient sur leur table avaient du lui servir à savoir quel billet elle pouvait donner sans risque.
Ces quelques différences, pourtant minimes, dans les illustrations signifiaient cependant qu'elles devraient faire particulièrement attention à l'argent qu'elles utiliseraient. Sans compter qu'un autre problème se posait.
« Est-ce que tu as beaucoup d'argent sur toi ?
—Pas vraiment non, maintenant que j'ai payé les frais d'hôtel. J'ai pris l'habitude de vivre sans en utiliser beaucoup et il faudra visiblement faire de même ici. »
Médusa étant plus ou moins en fuite dans leur vrai monde, cela n'étonnait pas la jeune fille. Elle se demandait si la sorcière était en possession d'un compte en banque dans le monde humain sa longévité se serait faite connaître tôt ou tard et un employé avide de recevoir une récompense l'aurait dénoncée. Peut-être avait-elle utilisé une des quelques banques en marge de la loi qui garantissaient une loyauté totale à l'égard de leurs clients, dans des pays où Shibusen n'avait pas les pleins pouvoirs, à moins qu'il n'exista des banques secrètes entièrement gérées par des sorcières.
« Je n'ai pas grand chose non plus, cinquante dollars environ. »
Il devait aussi lui rester quelques euros d'une mission précédente mais le nombre était si faible qu'elle ne jugeait pas utile de le mentionner, sans compter qu'elles n'auraient peut-être pas besoin de quitter l'Amérique pour retourner dans leur monde originel.
« Pour le moment, contentons nous d'aller manger, nous nous concentrerons plus tard sur la recherche d'informations concernant les évolutions de ce monde. »
Maka acquiesça tristement, elles n'avaient pas les moyens de se renseigner à l'instant et la journée l'ayant fatiguée, son ventre commençait à crier famine.
Lorsqu'elles rejoignirent le rez-de-chaussée de l'auberge, le soleil avait presque disparu à l'horizon et le gérant avait allumé une ampoule qui grésillait doucement au plafond.
Toujours attablées à la même place, les trois sorcières avaient abandonné leur partie de cartes et attendaient visiblement leur repas des couverts et assiettes leur avaient été servis. Médusa s'installa à une autre table, sans un mot et Maka s'assit en face d'elle.
Peu après, un jeune homme en tablier qu'elles n'avaient encore pas vu vint servir les sorcières. Il repartit précipitamment en les voyant et réapparut tout aussi vite quelques secondes plus tard avec des couverts qu'il installa à leur table.
Le dîner se passa dans un silence total puisqu'elles ne pouvaient pas discuter ouvertement de leur petit problème de monde parallèle et qu'elles n'avaient rien d'autre à se dire. Vers la fin de leur repas cependant, les trois autres femmes quittèrent leur recoin pour venir se poster devant elles.
Nonchalamment, la sorcière chouette pris la parole.
« Alors, peut-on savoir ce que vous faites par ici et d'où vous venez ? »
Son ton était désintéressé mais son regard inquisiteur. Médusa reposa délicatement sa fourchette et son couteau avant de tourner les yeux vers elle.
« Nous voyageons, tout simplement et comme les voyageurs se sentent parfois las, ils cherchent un toit où passer la nuit.
—Ce qui ne répond nullement à ma question. »
Médusa se contenta de sourire et la sorcière se tourna vers Maka cette fois-ci.
« Est-ce qu'elle est une sorcière, elle aussi ? »
Ses habits ne laissaient pas deviner son origine –par chance elle ne portait pas d'uniforme laissant apparaître le masque de Shinigami– contrairement à ceux de sa compagne qui éclata de rire en entendant la question.
« Elle ? J'espère bien que non. »
La jeune fille rougit jusqu'à la racine des cheveux et, se laissant aller à une impulsion, elle envoya son pied cogner dans les chevilles de la sorcière sous la table. Celle-ci ne montra aucun signe de douleur mais s'arrêta rapidement de rire. Le groupe de sorcières, qui avait été décontenancé par le soudain changement, reprit bien vite ses esprits.
« Oh, je vois. », finit par dire la sorcière chouette tout en l'observant d'un air entendu. Maka, elle, ne voyait pas du tout où elle voulait en venir.
Une de ses camarades lui chuchota quelque chose à l'oreille et elle se tourna à nouveau vers Médusa.
« Comme vous le savez sûrement, le sabbat est dans deux jours. J'espère vous y retrouver.
—Près de quelle ville ? Je doute que les évènements aient lieux ici. »
Pendant quelques secondes, la sorcière sembla hésiter, défiant le serpent du regard, puis elle baissa légèrement ses yeux jaunes de chouette.
« Marvel, à quinze minutes au sud d'ici.
—Dans ce cas merci pour l'invitation. »
La discussion était visiblement close et les trois complices quittèrent les lieux rapidement. Maka et Médusa rejoignirent leur propre chambre peu après, ayant décidé d'un commun accord de se lever tôt le lendemain pour partir en direction de la ville dont elles avaient appris l'existence. La meïster aurait bien aimé poser quelques questions à la sorcière sur certains détail de l'étrange conversation mais le moment ne semblait pas être opportun.
Tirant sa couverture jusqu'au épaules, Maka se coucha le dos résolument tourné à Médusa. Elle espérait arriver à s'endormir facilement mais son sommeil fut léger et agité, comme il pouvait l'être parfois quand on dormait dans une chambre inconnue –et sûrement encore plus dans un monde différent.
Elle se réveilla peu après l'aube, le bleu du ciel possédait encore quelques unes des teintes sombres de la nuit. Malgré l'heure matinale, la sorcière était déjà levée et avait quitté la pièce. Maka la retrouva en bas, assise à la même table que la veille et buvant un café noir.
« Ah, Maka. Viens prendre ton petit-déjeuner, nous partirons tout de suite après. »
Si elle avait été un peu plus réveillée, elle aurait peut-être songé à s'énerver contre le ton bien trop familier de la sorcière mais à peine sortie du lit, elle n'avait qu'une envie et c'était de remplir son estomac. Le comptoir avait été transformé, entre la veille et ce matin, en un buffet présentant de quoi s'offrir un petit-déjeuner royal. Comme le patron n'avait rien mentionné la veille, elle supposait que le tout était compris dans le prix de la chambre et qu'elle n'avait pas à se retenir. Aussi, la meïster se servit allégrement, tout en prenant note au passage que malgré ce qu'indiquait le nom de l'auberge, il n'y avait ici aucune marmelade.
Les trois sorcières étaient encore une fois présentes à leur emplacement fétiche mais il ne restait aucune trace de l'attitude fière qu'elles possédaient la première fois qu'elles avaient passé le seuil du bâtiment. Quand elles remarquèrent que Maka les observait, elles se tassèrent même un peu plus sur leurs chaises. Couplé à l'air trop innocent pour être vrai et joyeux si tôt le mâtin de Médusa, il y avait forcément anguille sous roche.
« Est-ce que tu as fais quelque chose ? », chuchota-t-elle à l'attention de la sorcière tout en versant du sirop sur les pan-cakes qu'elle avait récupéré.
Médusa sourit.
« Tu ne veux pas savoir. Maintenant dépêches toi de manger, il faudra d'abord vérifier l'adresse que j'ai obtenue d'un lieu pour se faire héberger et ensuite nous pourrons nous rendre à la bibliothèque de la ville. »
