Chapitre 3 : Désespoir
Takumi devait absolument voir un soigneur.
Ce fut la première réflexion que Corrin se fit quand Takumi se rendormit. La respiration l'archer restait trop faible, les plaies (bien que déjà en train de guérir) multiples et elle savait que le moindre mouvement lui demandait une énergie considérable. Sans compter les dégâts psychologiques. Elle ne pouvait en imaginer l'ampleur sans sentir sa rage grimper comme une flèche. Elle détestait son impuissance. Si seulement elle avait aussi pu suivre un cursus de soin comme Elise et non celui des armes. Elle aurait pu immédiatement apaiser sa peine. Elle regrettait amèrement de ne pas avoir au moins eu la curiosité pour s'intéresser aux plantes médicinales. Avec un peu de chance, elle aurait pu trouver une herbe magique capable de soigner le jeune archer.
Elle lâcha un long soupir. Où trouver un soigneur dans ce monde inconnu ?
Elle balaya du regard les alentours. Son esprit enfin libre du chaos où elle était plongée, elle pouvait détailler les environs. La dragonne qui l'habitait avait choisi une grotte en montagne mais non loin d'une source d'eau claire. De ce point de vue surélevé, elle prenait l'ampleur des mystères de ce monde. Elle savait déjà qu'ils n'étaient ni à Nohr, ni à Hoshido puisqu'elle se rappelait très bien de la langue étrange de leurs tortionnaires. Mais, devant elle, se déployait un paysage qui ne ressemblait à aucun lieu qu'elle avait vu. Lumineux comme Hoshido mais montagneux comme Nohr, des formes défiant toute physique connue se distinguaient au loin. Elle avait l'impression d'être dans un livre de conte. Ou dans un pays qui avait été littéralement déchiqueté en morceaux. Comment des morceaux de terres pouvaient ainsi flotter dans le ciel ?
Elle mordilla pensivement un ongle, tic qu'elle avait depuis l'enfance.
Les habitants rencontrés jusque-là étaient les parfaits contraires de la bonté. Y en avaient-ils d'autres ? Elle ne pouvait ignorer la crainte que tous étaient comme leurs ravisseurs. Sa part bestiale semblait penser comme elle. Si la dragonne somnolait en ce moment en elle, elle n'était pas pour autant inattentive à ce qui se passait. La menace qu'elle perde de nouveau le contrôle était réelle. Corrin savait qu'elle ne pouvait plus la confiner et qu'elle était libre de tuer quand cela lui plaisait. Elle frissonna à cette pensée. Allait-elle attaquer à vue le moindre humain osant croiser sa route ?
Elle chassa cette pensée. Ce n'était pas le moment de douter. Elle devait avoir foi. Les hommes qui les avaient capturés ne représentaient probablement pas la population locale et elle les avait annihilés. D'autres personnes, bienveillantes, devaient se trouver quelque part dans ces terres désolées. Elle devait juste les trouver et convaincre sa part bestiale qu'elle avait besoin d'eux. Aucune d'elle ne pouvait soigner Takumi.
Elle décida de se lever pour aller vers le cours d'eau qui coulait paisiblement non loin de là. L'argenté dormait profondément. Il n'était pas nécessaire qu'elle reste constamment à ses côtés, surtout qu'elle pouvait garder un œil sur lui vu qu'elle ne s'éloignait pas vraiment. Elle apprécia cette courte marche et se pencha pour tester la température de la source. Froide. Cela ne l'arrêta pas pour autant et elle se passa de l'eau sur le visage avant de boire une bonne gorgée du liquide clair. Elle se fit la réflexion qu'il fallait que le jeune archer boive aussi. Mais elle n'avait rien pour apporter l'eau vers lui. Il allait forcément devoir se lever. Elle gronda d'instinct. Il devait rester couché pour se reposer. Elle ne voulait pas le mettre à l'épreuve si tôt. Cependant, elle devait s'y résoudre. Aucun d'eux n'avait ce qu'il fallait pour faire face à leur situation actuelle. Ils n'avaient que les deux armes divines, inutiles pour les besoins basiques. Quoique. L'arc pouvait au moins servir à chasser.
Elle se passa encore de l'eau froide sur son visage.
Elle ne pouvait pas rester ainsi à ne rien faire. Elle voulait se prouver qu'elle était encore digne d'être appelée « grande sœur ». Elle se mit à réfléchir à ce qu'elle pouvait faire pendant que le prince hoshidien dormait. Son ventre lui donna la réponse en gargouillant bruyamment. Elle grimaça. La nourriture, le besoin le plus basique et primordial. Elle doutait que cela soit une très bonne idée de laisser Takumi seul ainsi il allait lui-aussi avoir besoin de quelque chose dans l'estomac pour guérir. A un moment où un autre, elle devra le laisser pour un temps, bien qu'elle aurait qu'il soit éveillé… pour au moins lui assurer que ce qu'elle allait rapporter était comestible.
Elle n'avait plus qu'à prier pour ne pas ramener que des plantes vénéneuses.
oOo
L'obscurité était omniprésente. Le silence aussi. Il frissonna face à cela. Où était passé le soleil qui baignait sa terre natale de sa chaleur réconfortante ? Où était la lune rassurante qui illuminait les couloirs du palais quand il se promenait tard le soir ? Il n'avait jamais aimé le noir. Il lui faisait peur. Il lui rappelait cette nuit terrible où il avait appris la mort de son père et l'enlèvement de sa sœur. Il sentit des larmes se former. Non. Il devait être fort…
« Bâtard. »
« Raté. »
« Echec. »
Des formes se détachèrent pour s'enrouler comme des serpents autour de son frêle corps. Il voulut s'échapper mais ses jambes refusèrent de lui obéir. Les susurrements empoisonnés continuaient, encore et encore, jusqu'à ce qu'ils remplissent complètement ses pensées. Ses peurs les plus intimes, ses complexes les plus puissants, tout ce qui pouvait lui faire mal était martelé sur sa peau. Il cria pour que cela s'arrête. Cela empira. Il pouvait désormais apercevoir ce qui ressemblait à sa famille qui riaient au loin. Il avait beau les appeler à l'aide, personne ne bougeait. Ils étaient ravis de pouvoir enfin se débarrasser de lui. Ils ne faisaient rien alors que les serpents le soulevaient avec aisance pour lui faire reprendre cette même position qui avait anéanti sa dignité.
« Si seulement Nohr avait pu l'emmener plutôt que Kamui. »
« Est-il seulement notre frère ? »
« Il n'aurait jamais dû naître. »
Corrin était là, vêtue d'une macabre armure noire hurlant ses origines nohrienne. Elle resplendissait de grandeur, entourée avec amour de ceux qu'il adorait plus que tout alors qu'elle transpirait l'ennemie. Qu'avait-elle de plus que lui ? Pourquoi ne pouvait-il pas avoir ne serait-ce qu'un fragment de sa perfection ? Il avait beau s'entraîner et étudier jusqu'à en tomber malade, il n'arrivait jamais à rien.
Il voulait revoir Kamui. Il voulait revoir cette grande sœur fantasmée.
« Tu n'as toujours pas compris ? Tu n'as jamais été un prince. »
Corrin s'approchait de lui, son regard rubis se plantant sur son être terrifié. Un souffle sombre s'échappait de sa bouche délicate. Des mains se mirent à apparaître, se multipliant autour de lui au moment où son cauchemar le toucha. Non. Il ne voulait pas… Des silhouettes ô combien familières
« Tu es juste bon à être une pute. »
Il hurla et se débattit de toutes ses forces. Il refusait de revivre cela. Il…Il voulait juste…être…un…bon…prince.
Etait-ce vraiment trop demander ?
oOo
Corrin fut alertée par les hurlements déchirants alors qu'elle essayait de déterminer si les baies qu'elle venait de trouver étaient comestibles. Son sang se glaça avant de se mettre à dangereusement bouillir. Un cri ihnumain franchit sa gorge sans qu'elle n'y paie attention. Sans attendre, elle retourna vers la grotte où elle avait laissé son précieux archer. Ses ailes et ses cornes se déployèrent, sa force bestiale prête à détruire ce qui avait osé provoquer une telle crise de panique. La moindre âme sur son chemin serait réduite à néant.
Tout s'arrêta quand elle le vit seul, se débattant contre nul autre qu'un cauchemar.
« Takumi ? »
Elle écarquilla les yeux, à la fois stupéfaite et inquiète. Ses griffes disparurent pour laisser place à ses mains gantées, bien plus appropriées pour le moment. Elle essaya de le réveiller en le secouant gentiment. Mais il bougeait beaucoup trop. Elle n'arrivait pas à le saisir correctement. Du sang commençait à couler à cause de toute son agitation. Il était en train d'aggraver son état. Son poignet se fracassa contre la paroi rocheuse. Corrin en profita pour saisir rapidement la main pâle et attrapa l'autre. Ses cris redoublèrent d'intensité. Des larmes coulaient à flots.
« Takumi ! »
Elle le bloqua sous elle, utilisant son poids et ses jambes pour l'immobiliser. Les larmes cristallines ruisselaient librement sur ses joues. Elle devait impérativement le réveiller, le libérer de ses monstres.
« TAKUMI ! »
Elle cria. Les yeux de son petit frère s'ouvrirent d'un coup. Sa respiration était saccadée et il tremblait comme une feuille. Délicatement, elle lui caressa les cheveux pour le rassurer. Désorienté, il cligna des yeux plusieurs avant de la reconnaître.
« C'est bon Takumi, je suis là. »
Il perdit toute couleur. Il se remit à hurler.
La femme dragon le regarda sans comprendre alors qu'il cherchait à se libérer d'elle. Elle pouvait discerner des mots en hoshidiens qu'elle ne pouvait comprendre. Pourquoi paniquait-il ? Que se passait-il ? Qu'avait-elle dit ? Elle tenta de l'emprisonner dans ses bras pour l'enlacer tendrement et l'immobiliser de façon moins agressive. Impossible. Malgré les blessures, il essayait de la repousser de toutes ses forces restantes.
Il la rejetait.
« Calme-toi ! C'est moi, Corrin ! »
Il continua à s'époumoner. Pire, ses mots semblèrent empirer son état de terreur. Elle ne savait pas quoi faire. Pourquoi ? Juste, pourquoi ?
Quelque chose en elle s'alluma.
« Kamui. C'est moi, Kamui. »
Les cris s'arrêtèrent, remplacés par des sanglots incontrôlés.
« K-Kamui n-nee san ?
- Oui, c'est moi ! »
Il se remit à crier. Ce fut à ce moment-là qu'elle comprit : c'était sa langue la fautive. Mais que pouvait-elle faire d'autre ? Elle ne parlait pas hoshidien. Elle ne connaissait que les bribes qu'elle avait entendues durant son bref séjour. Elle essaya de penser à Ryoma et Hinoka, comment ils s'adressaient à leur petit frère. Mais rien ne vient, la panique engloutissait leurs paroles, leur image même. Elle sentait ses propres larmes se former. Elle n'était pas assez Kamui pour le rassurer. Trop nohrienne pour être réellement une source de réconfort pour lui.
Elle était un échec.
« Kumi chan ! Nee san ga suki ? »
Elle répéta ces mots inconnus sans y penser. D'où venait cette voix d'enfant ? Un souvenir ? Elle avait eu la brève impression d'être retournée dans son enfance oubliée. Qu'est-ce qui venait de se passer ? Qu'est-ce qu'elle venait de dire !? Elle eut une soudaine migraine, terrible mais rapide, comme si quelqu'un s'était saisi de sa mémoire.
« N-nee s-san ! »
Takumi tendait les bras vers elle. Un petit garçon remplaça l'adolescent en phase de devenir un adulte pendant une seconde. Elle le prit aussitôt contre elle, le calant confortablement. Il la serra de ses maigres forces, s'accrochant à elle comme il le pouvait. Elle lui caressa tendrement l'arrière du crâne. Les battements de cœurs frénétiques s'espacèrent enfin. La crise arrivait peu à peu à son terme alors que l'argenté pleurait abondamment contre elle. Il déversait ses craintes en hoshidien et elle ne pouvait que garder le silence, utilisant le langage corporel pour l'apaiser. Elle-même se calma en le sentant en sécurité dans ses bras, le libérant pour un temps de ses démons.
Elle n'était pas Kamui. Mais elle se demandait si Kamui était toujours quelque part en elle, prête à protéger son petit frère préféré.
oOo
Il rougit comme une écrevisse quand il revint à la réalité, ses ombres s'éloignant pour de bon de lui. Par le dragon de l'Aube, il venait de littéralement inonder sa sœur de ses peurs. Heureusement qu'elle ne parlait pas sa langue, il en serait mort de honte sinon. Qu'est-ce qui lui a pris de déballer ainsi tout son être ? Il ne pouvait pas se permettre de paraître si faible face à une ennemie potentielle…
« C'est moi, Kamui. »
Il voulait y croire mais…son esprit rationnel ne pouvait s'empêcher de douter. D'un côté, elle le choyait bien plus que Ryoma, Hinoka et Azura réunis, d'un autre, elle avait brisé sa famille en choisissant Nohr. Il avait besoin de temps pour dépêtrer tous les maillons qui formaient sa sœur. Si seulement elle s'était assise sur le trône d'Hoshido…Il en aurait eu le cœur net. Il aurait au moins pu dire si c'était réellement Kamui, amnésique et corrompue par Nohr certes, et non pas une illusion. Même s'il n'aurait toujours pas pu accepter son choix. Mais, qui sait, peut-être se serait-elle rappelée de ses souvenirs d'enfance et aurait choisi Hoshido ?
Tout cela lui donnait mal au crâne. Il retint un soupir. Elle était le pire casse-tête créé.
Il maudit finalement son cauchemar trop vivace qui l'avait mis dans sa situation actuelle. Il refusait d'admettre aimer cette attention et chercha à se séparer de Corrin dans un éclat de fierté. La panique disparue, il n'avait plus besoin de l'illusion de Kamui. La douleur, néanmoins, prit un malin plaisir de lui rappeler son état. La décharge infernale qui le traversa de part en part fut un supplice. Il ne put arrêter le gémissement de douleur qui franchit ses lèvres. Combien de temps allait donc durer son supplice ? N'avait-il pas assez payé lors de sa captivité ? Il croyait ses larmes terminées mais elles revinrent au galop.
Il sentit l'albinos le serrer un peu plus contre elle. Il voulut protester mais n'en trouva pas la force. La douleur qui s'était propagée était atroce et cela faisait tellement de bien de se sentir protégé. Il décida finalement de laisser de côté sa fierté et d'apprécier ce moment d'affection. De toute manière, s'il tenait réellement à être fier, il aurait chassé cette main dans ses cheveux depuis longtemps. Il se rappela vaguement que Ryoma lui avait formellement interdit de se laisser toucher les cheveux par une femme ou un homme. Seul lui et Mikoto pouvaient se permettre ce privilège. Il ne savait plus pourquoi et s'en moquait pour l'instant.
Et son odeur masquait celle, exécrable, qui l'entourait.
« Takumi ? »
Sa main délicate s'était arrêtée au niveau de son oreille. Il se demanda bien pourquoi. Il ne répondit rien et attendit patiemment qu'elle continue à caresser ses longs cheveux. Cela lui rappelait Sakura qui adorait elle aussi jouer avec ses longs cheveux. Sa petite sœur gardait ses propres cheveux courts parce qu'elle avait – malheureusement – hérité des cheveux sauvages de leur père, en moins prononcé mais cela restait un problème. Comme il fut décidé qu'elle ferait mieux de les garder courts, sauf si elle voulait ressembler à une petite lionne, elle avait développé une certaine affection pour ses cheveux argents, lui demandant régulièrement de la laisser le coiffer malgré l'étiquette royale.
Corrin et Sakura se ressemblaient. Il ne saurait dire si cela lui plaisait ou non.
Au bout d'un moment d'attente, Takumi commença à se demander ce que ses oreilles avaient de si intéressant pour qu'elle s'y attarde autant. Etait-ce parce qu'elle les avait pointues ? Bizarre. Il bougea légèrement la tête pour l'observer. Ses yeux carmin étaient fixés sur lui, ou plus probablement ses ô inintéressantes oreilles. Elle se mordait nerveusement la lèvre inférieure. Il décida d'ignorer cela, trop las pour essayer de comprendre, et ajouta simplement cette drôle d'attention à la collection des mystères de sa sœur.
« Depuis quand as-tu les oreilles pointues ? »
Il cligna des yeux. Avait-il bien entendu ? Ou bien sa sœur avait besoin de lunettes.
« Je n'ai pas les oreilles pointues. »
Sa voix parut plus fatiguée qu'acerbe comme il la voulait. Corrin garda le silence avant de saisir une de ses mains. Il se demanda ce qu'elle voulait faire. Il sentit sa propre main autour de ses oreilles. Il écarquilla les yeux. Il tâta un moment la partie auditive de son corps, incrédule.
Il avait bel et bien les oreilles pointues. Comme sa sœur.
oOo
Corrin avait été stupéfaite quand elle avait écarté les longues mèches argentées pour s'assurer qu'elle ne rêvait pas. Mais, elle avait beau cligner des yeux, rien ne changeait. Ce n'était pas une hallucination. Les oreilles de son petit frère étaient pointues comme les siennes. Depuis quand ? Elle était certaine qu'elles étaient arrondies comme n'importe quel humain quand elle était à Hoshido. Elle traça le contour pour affirmer ce que ses yeux lui disaient. Pointues. Pointues…Elle aurait dû se réjouir de ce trait en commun, le premier qu'elle avait avec sa fratrie d'origine, mais ne pouvait s'empêcher de trouver cela suspicieux. Elle se mordit la lèvre inférieure alors qu'un grondement, bien trop ravi à son goût, raisonna à travers ses pensées.
Etait-ce à cause de son traumatisme ?
Après tout, elle s'était transformée pour la première fois en dragon quand sa mère avait été tuée. Son sang s'était mis à bouillir et elle avait été engloutie par sa rage. Mais peut-être que d'autres événements émotionnellement puissants pouvaient aussi réveiller le sang de dragon. Elle déglutit difficilement. Peut-être avait-elle aussi les oreilles rondes mais que quelque chose avait provoqué le premier éveil ? Le souvenir du roi Sumeragi, transpercé de flèches, lui revint en mémoire. Cela devait être ça. Elle en était convaincue, oubliant au passage que personne n'avait été surpris par ses oreilles pointues. Seule Sakura avait été intriguée par cela.
« Je suppose qu'on ne peut pas nier notre lien de parenté, » dit-elle finalement.
La confusion était claire dans les yeux ambre de son frère. Sa main n'avait pas quitté l'oreille pointue. Il leva néanmoins son regard vers elle bien qu'il ne dit rien.
« C'est peut-être ce qui m'est arrivée aussi, ajouta-t-elle tout en voulant partager ses réflexions. Après l'assassinat de père je veux dire.
- Est-ce que cela veut dire que je pourrais aussi me transformer en dragon ? »
Une certaine forme d'espoir brillait dans ses pupilles alors qu'elle reçut cela comme un coup de poing. Sa part draconique partageait les sentiments du jeune argenté. Elle, non. Elle refusait de le voir engloutir par cette rage qui lui interdisait tout contrôle. Elle refusait de le voir emprunter cette voie sanglante et vengeresse qui l'avait poussé à massacrer. Elle refusait de le voir perdre toute trace d'humanité. Mais elle ne put se résoudre de lui dire tout cela. C'était la première fois depuis des lustres qu'un sentiment si pur luisait ainsi en lui. Elle ne voulait pas tuer cela. Elle avait voulu voir ce sourire, même très léger, depuis trop longtemps.
Un gargouillis retentit. Son visage s'assortit à ses yeux. Avec tout ça, elle avait oublié qu'elle était affamée. Elle s'apprêta à dire quelque chose quand le ventre de Takumi répondit au sien. L'archer arrêta aussitôt ses propres pensées pour devenir aussi rouge que sa sœur. Elle ne put empêcher un rire clair de sortir. Elle n'avait jamais autant ressemblé à son frère que maintenant ! Elle l'entendit grommeler quelque chose mais ne put s'arrêter.
Ce rire lui fit un bien fou. Il avait balayé ses inquiétudes avec aisance.
Souriante, elle ébouriffa de nouveau les cheveux argentés, pas si loin de la couleur blanche de ses propres boucles après tout, et parla de nouveau :
« J'ai trouvé des baies mais je ne suis pas certaine qu'elles soient comestibles. On essaie quand même ?
- Montre-les-moi d'abord. Je ne tiens pas à mourir empoisonné », répondit-il en essayant de cacher sa gêne derrière une moue grincheuse.
Elle rit de nouveau avant de s'arrêter. Comment allait-elle pouvoir faire cela ? Quand elle vit Takumi essayer de se redresser, elle l'en empêcha.
« Il faudra bien que je marche pour voir ces fameuse baies, protesta-t-il.
- C'est beaucoup trop tôt, rétorqua-t-elle.
- On n'a pas le choix. »
Si, ils avaient toujours le choix. Elle jaugea la silhouette mince du têtu archer et décida qu'il devait être suffisamment léger pour être porté. Ignorant l'indignation du jeune homme, elle réussit à le soulever, le portant comme le ferait un homme avec sa promise. Elle remercia sa force surhumaine de lui permettre un tel acte. Cela déplut néanmoins fortement au fier prince.
« Lâche-moi ! J-je…Un homme n'est pas censé se faire porter ainsi ! »
Elle ignora ses cris, bien qu'elle le remit par terre le temps de lui mettre son yumi dans les mains, et se dirigea vers la rivière qui coulait paresseusement non loin de l'abri rocheux. Takumi arrêta de formuler son indignation et se mit à bouder. Elle trouvait cela amusant. Elle arrêta cependant rapidement son supplice en le déposant au bord de l'eau pour le laisser se désaltérer, le temps qu'elle ramène quelques-unes des baies rondes. Après tout, il devait aussi avoir soif, même si ce sentiment se manifestait moins bruyamment que la faim. Elle revit gaiement les fruits, potentiellement vénéneux ou comestibles, et en cueillit une bonne brassée malgré ses doutes. Au pire, cela pouvait peut-être servir à autre chose non ?
Elle inspira longuement. Ce monde nouveau ne pouvait pas être si mal. Il fallait juste qu'ils rencontrent les bonnes personnes et tout rentrera dans l'ordre. Bien qu'elle se demandait comment ils allaient rentrer chez eux, ils étaient tombés dans un canyon supposé sans fond après tout, elle espérait que les locaux aient quelques connaissances à ce sujet. Un soigneur et un érudit, voilà ce dont ils avaient besoin. Elle retourna vers la rivière d'un pas léger, pensant que le pire était passé.
Elle ne s'attendait pas à le retrouver dans le cours d'eau en revenant.
« Takumi ? »
La rivière n'était pas profonde et le courant était faible donc il ne risquait rien. Mais entrer tout habillé n'était pas exactement la meilleure chose à faire, combien même le climat de ce monde inconnu semblait aussi doux que celui d'Hoshido. Elle déposa avec précaution les fruits. Takumi se serrait entre ses bras, le visage sombre. Il tremblait. Elle était certaine que ce n'était pas à cause de la température de l'eau.
« Takumi ? » Répéta-t-elle doucement en posant une main sur son épaule fine.
Il se tendit. Les spasmes qui le parcouraient inquiétaient la jeune femme. Qu'est-ce qui troublait son petit frère ?
« L'odeur ne part pas… » Murmura-t-il d'une voix si basse qu'elle faillit ne pas l'entendre malgré son ouïe fine.
Elle comprit aussitôt. Elle avait fait abstraction de l'âcreté bien trop reconnaissable jusqu'à maintenant pour se concentrer sur son état de santé. Cette marque invisible était comme un fer rouge pour lui. Silencieusement, elle lui tendit une baie pour qu'il la prenne. Il ne bougea pas. Elle lâcha un soupir et entra elle-même dans l'eau, s'asseyant à côté de lui. Il n'avait jamais paru aussi fragile avec sa tunique souillée qui lui collait à la peau.
« Peut-être qu'en frottant des fleurs contre ta peau, cela fera partir l'odeur ? » Proposa-t-elle.
Il garda le silence. Sa réponse fut à peine plus audible que sa première remarque.
« Les fleurs méritent mieux que de servir un être comme moi… »
Elle sentit son cœur se serrer douloureusement. Elle l'enlaça de nouveau, décidant de le faire autant de fois qu'il le fallait pour qu'il se reconstruise psychologiquement. Elle le devait, le temps qu'elle puisse le ramener auprès de ses sœurs et de son frère. Elle lui fit une bise sur le front, se rappelant à tel point cela la calmait quand Camilla ou Xander lui faisaient cela quand elle avait peur, et se remit à parler.
« Regarde, il y a des fleurs juste là », dit-elle en espérant qu'il ne remarque pas le craquement dans sa voix.
Il hocha silencieusement la tête.
Elle le lâcha et cueillit les fleurs blanches salvatrices qui poussaient tranquillement devant eux. Leur parfum n'était pas terriblement marqué mais elle refusait de laisser l'être brisé seul. Elle s'apprêta à les frotter contre la peau pâle quand Takumi l'arrêta.
« N-nee san…Je…J'aimerais le faire seul », dit-il faiblement.
Elle lui tendit les plantes. Il les saisit mais ne les utilisa pas.
« J'aimerais être seul…, élabora-t-il.
- Mais – », protesta-t-elle immédiatement.
Son regard suppliant la fit taire. Elle aurait voulu ne jamais voir ça. Elle déglutit difficilement.
« J'ai déposé les baies sur la berge. Manges-en pendant que je vais essayer d'attraper un animal et trouver d'autres fruits. »
Elle ne pouvait plus supporter de voir la ruine qu'était devenu le fier second prince.
oOo
Takumi regarda sa sœur disparaitre dans la forêt. Une fois qu'il fut certain d'être seul, il retira son kimono pour le poser sur la berge. Il inspira longuement, sachant ce qu'il avait à faire. Il joignit les mains en prière pour s'excuser auprès de la rivière et changea de position. Il couina de douleur mais réussit à s'adosser correctement contre la berge. Il respira de nouveau profondément. Il ne pouvait certes pas perdre trop de temps mais ne pouvait se résoudre à faire cela…Non. Plus vite se sera fait, plus vite il aura la conscience tranquille. Il écarta les jambes et glissa une main vers sa zone inavouable. Cela allait être un calvaire mais il devait le faire. Il ne pouvait dénier la source principale de ses tourments. Il ravala sa fierté et laissa l'eau entrer en lui.
Quel prince il faisait, incapable de protéger sa propre virginité. Sa famille devait être bien heureuse d'être enfin débarrassée d'un raté comme lui.
oOo
« S-seigneur Ryoma…N-nous…Nous avons trouvé quelque chose non loin de la frontière. »
Les premiers signes de nervosité de l'habituellement très sûr Saizo avaient immédiatement alerté Azura. Ryoma avait aussi perçu cela et regardait avec inquiétude son vassal faire son rapport. Hinoka était là aussi, toujours présente pour tout compte-rendu des recherches concernant son petit-frère disparu. Sakura était venue en courant dès qu'elle avait eu vent de la venue de Saizo, malgré les protestations de Yukimura. Personne ne pouvait en vouloir à la benjamine. Tous savaient à tel point elle adorait Takumi.
Une semaine, cela faisait une semaine que Takumi avait disparu sans laisser de trace. Plusieurs équipes de recherche avaient été dispersées aux alentours du Canyon, dernier lieu où il avait été aperçu. Oboro et Hinata n'avaient eu de cesse de parcourir l'impressionnant ravin tout en interrogeant avec force les malchanceux nohriens qu'ils croisaient.
Saizo se décida finalement à montrer la trouvaille, non sans avoir échangé un regard avec Kagero.
"Une tenue d'archer ?" Remarqua le haut prince d'Hoshido.
Mais cela ne pouvait appartenir à un simple archer. La famille royale sentait venir la mauvaise nouvelle. Sakura tenait avec force son bâton de soin. Hinoka faisait de même avec son arme. Ryoma avec Raijinto. Elle-même tenait son pendantif, priant pour que leur peur commune ne se réalise.
Saizo montra alors la broderie présente sur le vêtement. Élégante, raffinée mais discrète, faite pour distinguer cette tenue des autres. Le symbole d'Hoshido était représenté ainsi que les caractères qui écrivaient le nom craint.
"Takumi"
Azura sentit son sang se glacer dans ses veines. La naginata de Hinoka tomba lourdement sur le sol. Sakura hurla, se cachant les yeux. Ryoma perdit toute couleur.
C'était bien la tenue qu'avait cousue feu la reine Mikoto. Celle qu'elle avait faite quand son fils avait choisi la voie de l'arc.
« Je suis désolé seigneur Ryoma… Le prince Takumi est très probablement… »
Le palais Shirasagi, habituellement si chaleureux et plein de vie, était devenu glacial depuis la nouvelle. Les pleurs étaient tout ce que pouvait entendre Azura. Après la trahison de Corrin, la mort de Takumi fut le coup de grâce. Elle serra les poings, luttant contre son propre chagrin. Elle n'avait jamais été très proche du second prince, leur écart d'âge et son amour pour la solitude n'aidant pas, mais elle avait appris à aimer le regarder en silence, l'admirant devenir un magnifique jeune homme plein d'avenir. Mikoto et Ryoma avaient tellement d'espoir pour lui…Tout ça pour être réduit à néant avant même qu'il n'atteigne l'âge adulte.
Sakura fut, sans surprise, durement touchée. Elle n'avait pas quitté sa chambre depuis la nouvelle, pleurant toutes les larmes de son frêle corps. Elle ne s'alimentait pas, ou si peu, et même Hana et Subaki n'arrivaient pas à l'approcher. Elle avait été la seule à réussir à entrer dans sa chambre, la laissant pleurer sur son épaule pendant des heures. Takumi avait été là pour lui faire oublier Corrin. Personne ne pouvait remplacer son grand frère. Seule la poupée à son effigie semblait apporter un maigre réconfort à la plus jeune. Elle ne la lâchait plus.
Hinoka ne fut pas moins dévastée. Elle, qui était toujours à s'entraîner, n'avait pas touché sa naginata depuis. La rousse avait passé des heures dans les écuries royales, pleurant toutes ses larmes et ses excuses contre le kinshi de son cadet. L'oiseau, bien dressé, l'avait laissée faire jusqu'à ce qu'elle s'effondre d'épuisement. Azama et Setsuna l'avaient alors ramenée dans ses appartements. Elle ne les avait pas quitté depuis, silencieusement recluse dans ses larmes intarissables.
Mais Ryoma fut le plus touché. La culpabilité le dévorait, encore plus voracement que lors de l'enlèvement de Corrin. Azura le savait. Il avait été à la bataille qui avait conduit Takumi à sa perte. Il s'en voulait de ne pas avoir aussitôt cherché son petit frère pour s'assurer qu'il allait bien. Maintenant, il était muré dans sa chambre, ignorant tous les appels. Comme sa petite sœur, le nourrir était devenu quasiment impossible. Yukimura avait décidé de laisser le haut prince faire son deuil, demandant néanmoins à ses vassaux de l'obliger à avaler quelque chose. Elle n'avait jamais vu le maître de Raijinto dans un tel état.
Azura s'avança vers le lac qu'elle affectionnait tant. Ses pensées ne purent s'empêcher de se tourner vers Corrin. Est-ce qu'elle savait ? Nohr avait tué son père, sa mère et maintenant son frère. Regrettait-elle son choix si elle savait ? Ou bien s'en moquait-elle ? Cette pensée fit naître en elle une colère qu'elle ne pensait pas pouvoir avoir un jour. La famille qui l'avait élevée elle, une princesse nohrienne, avec tant d'affection et de bienveillance était désormais un fantôme d'elle-même.
Elle regarda en direction de Nohr.
Elle fera payer ce pays pour ses crimes.
Notes : Arg désolée pour le retard ! Entre une semaine de l'enfer et une maladie, ça a été compliqué d'écrire. En espérant que cela vous plaise !
PS : je peux déjà dire que le prochain chapitre aura plus d'action
PPS : un petit changement pour expliciter comment Hoshido a reconnu la tenue de Takumi.
