Théodred est mort. Piedardent, le cheval du troisième sénéchal, me l'a annoncé en rentrant, presque fourbu, des gués de l'Isen. Des Orques ont tenté de traverser la rivière pour pénétrer au Rohan, et de nombreux chevaux sont revenus sans cavaliers.
Je suis furieux : pendant que Théodred combattait, je errais le long du Grand Fleuve, à des milles de là ! Et rien ne m'avais prévenu de ce drame le lien décrit par Beran ne s'était pas encore formé entre nous…
Le troisième sénéchal confie Piedardent à son écuyer, puis se met à marcher le long des murs, agité malgré une fatigue visible. Une femme l'a rejoint : ses cheveux dorés ondulent sous le vent du soir, elle est grande et fière, et je sens entre eux un lien de parenté.
Je crois que le sénéchal lui raconte l'attaque des Gués. Au son de sa voix, je devine que son amertume et sa tristesse ne sont pas moindres que les miennes. La femme baisse la tête avec tristesse.
Je m'avance j'ai besoin de partager cette tristesse qui brûle en moi et qu'ils ressentent aussi.
« -Regarde, Éomer, c'est son cheval ! dit la femme. Quand tu seras Roi, il sera le tien, ajoute-t-elle après un moment.
-C'est vrai, répond le sénéchal. »
Il pousse un soupir mais malgré sa tristesse, je vois son regard briller d'admiration tandis que je m'approche à petites foulées.
Je les laisse me flatter l'encolure, et leur frôle tout à tour les épaules de mes naseaux. Mais j'ai besoin d'action, et eux aussi. Je me tourne soudain et leur présente mon dos. Éomer a compris il empoigne ma crinière et m'enfourche. Je tape des sabots, pas du tout habitué à porter un tel poids. Et elle, osera-t-elle ?
« -Monte, Éowyn, dit le sénéchal qui semble partager mes pensées.
-Mais c'est ton cheval, répond-elle, étonnée.
-Il t'attend, sinon il serait déjà parti, dit-il. Allez, viens ! »
Le poids augmente un peu, mais je commence à m'habituer, et ils sont bons cavaliers. D'un léger coup de talon dans mes flancs, Éomer m'avertit qu'ils sont prêts et je m'élance dans la nuit.
Je les porte le long des Montagnes Blanches, où le vent rugissant exprime ce que crient nos cœurs. Je cours jusqu'à sentir la sueur ruisseler sur mon dos comme de la pluie. Ma charge ne me pèse plus c'est comme si ces deux humains et moi étions une seule personne. Et la nuit, les étoiles scintillantes, les pierres qui gémissent sous mes sabots ne font qu'un avec nous nous sommes le Rohan.
Par quelques gestes, Éomer me fait comprendre qu'il est temps de faire demi-tour, et il me guide vers la plaine, chemin rapide et plus sûr.
Nous rentrons au petit matin. La colère de la veille a fait place à une profonde tristesse. Quand ils mettent pied à terre devant la Cité, je vois à leurs visages creusés qu'ils ont pleuré mais à présent, ils sont en paix.
« Merci, compagnon » me murmure le sénéchal avant de rentrer chez lui. Je fourre affectueusement mes naseaux sous son menton. Je n'ai pas oublié Théodred, mais celui-ci fera un grand Roi, et je serai fier d'être son compagnon.
