Chapitre III –

Un pas en avant…ou un pas en arrière?

Octobre s'était évanoui dans un novembre morne et maussade où la pluie et le ciel gris ne laissaient plus de place au soleil. Chez les élèves de sixième d'Hogwarts, le temps semblait s'écouler paisiblement, bien que les bruits qui leur parvenaient de l'extérieur les fissent frémir d'horreur. Ils se sentaient, pour l'instant, bien à l'abri et travaillaient d'arrache-pied afin d'en oublier même la rumeur.

Un soir où les nuages cédèrent la place à un coin de ciel étoilé, les filles se réunirent pour une rare fois dans l'une des salles désaffectées du château afin de pratiquer quelques sorts un peu ardus et percutants et aussi, il faut le dire, pour jaser.

Après une heure intense de pratique qui envoya valser plusieurs coussins et quelques objets sur les murs ou dans d'immenses boîtes prévues pour leur dépôt, les filles s'effondrèrent, épuisées, sur ces mêmes coussins. Elles se mirent à discuter.

Lily se plaignit du dernier assaut de Potter sur sa personne et désigna une boîte de chocolats que lui avait envoyée ce dernier.

« J'aimerais bien moi aussi subir de tels assauts! », maugréa Joan dont les affaires avec Sirius n'allaient pas grand train.

« Tu te plains comme ça, mais y a pas deux heures tu nous racontais pour la millième fois comment vos mains s'étaient frôlées tout le cours de Potions », rétorqua Dorcas d'une voix un peu trop acide. Elle était dans une de ces journées qui vous fout le cafard et entendre Joan soupirer après Black et décrire tous les côtés fantastiques de sa personnalité était vraiment au-dessus de ses forces.

Lily lui jeta un coup d'œil troublé. Dorcas n'avait pas la pêche ces derniers temps. D'ordinaire, elle était moqueuse et patiente, mais depuis quelques jours, elle semblait vouloir cracher du feu sur tout le monde.

« Le dragon s'est réveillé de son bref sommeil à ce que je vois », commenta Alexandra à point nommé. Dorcas ne saisit pas ce qu'elle voulait dire et lui en voulut de son obscurantisme.

« Qu'est-ce que tu veux dire? »

« Seulement que tu es plutôt à pique dernièrement. Qu'est-ce qui se passe? » répondit Lily à la place d'Alex. Les trois filles la fixèrent, en attente de sa réponse.

Pendant quelques minutes, Dorcas ne dit rien. Qu'avait-elle au fait? Si elle remontait le chemin des derniers jours, pourrait-elle éclaircir son attitude présente?

« Je sais pas. SPM peut-être? »

Là, elle avait marqué un point. Les filles secouèrent la tête en riant. Ouais, elles savaient de quoi elle parlait! Et comment!

Soulagée de s'en tirer à si bon compte, Dorcas rit avec elles.

« Alors Lily, tu nous en donnes de ces chocolats? » demanda Alex, l'œil gourmand.

Lily tendit la boîte à ses amies qui se servirent gaiement.

« On peut dire qu'il n'est pas pingre Potter! Ils chont délichieux ches chocolats! » dit Dorcas la bouche pleine.

« Oui et à cause de cette gentille attention (Lily raffolait des chocolats!), je lui pardonne un peu d'être aussi insistant. Un peu! » dit-elle en levant son index en l'air pour souligner ces derniers mots et être bien comprise de ses amies.

« Peut-être, ajouta Dorcas à l'égard de Joan pour se faire pardonner sa sécheresse de tout à l'heure, que son copain a cette grande qualité de savoir choisir les chocolats au meilleur endroit de Hog's Mead! »

Joan rosit de plaisir.

« Oui et si c'est le cas, j'espère que la chanceuse partagera tout aussi volontiers avec ses amies! » déclara Lily en prenant le dernier chocolat dans la boîte et en le dégustant avec un plaisir qui se lisait sur son visage. Potter n'était peut-être pas si stupide après tout!

« En tout cas, déclara Alexandra en callant une mèche de cheveux noirs derrière son oreille, c'est très gentil de sa part, mais franchement, je ne comprends pas pourquoi ce n'est pas à moi qu'il les envoie ces chocolats. Je suis plus mignonne que toi après tout… »

Alex faisait allusion à un propos qu'une autre fille des Gryffindors avait surpris dans la bouche de Peter Pettigrew. Il avait déclaré, un peu stupidement, que James devrait s'intéresser à Alexandra Bloom parce que, à son avis, elle était nettement plus jolie que Lily, qu'ils feraient ensemble un couple vraiment super. Les filles ne surent pas ce que Potter répondit à ceci, car ces paroles leur furent rapportées, comme nous le disions, mais cette remarque de Pettigrew devint un « insight joke » entre elles.

« Bah! fit Lily d'un geste théâtral qui se voulait magnanime. Je te le laisse! »

Dorcas se leva et prit son sac sur son épaule. Elle regarda son jean à pattes d'éléphant et constata avec satisfaction qu'il lui allait parfaitement. Au diable ses rondeurs!

« Je te retrouve dans notre dortoir tout à l'heure! » lança-t-elle à Joan en se dirigeant vers la porte.

« Où tu vas comme ça? demanda Joan d'un ton malicieux. Rejoindre Snivellus? »

Les oreilles de Dorcas prirent une jolie teinte betterave, malgré elle. Ce que suggérait Joan était… dégoûtant!

« Ah! Je le savais! » s'exclama Joan, heureuse de son coup.

« Tu ne l'as pas du tout, rétorqua Dorcas froidement. J'ai un bouquin à lui remettre. On travaille ensemble tu te rappelles? Il connaît pas mal plus de choses que moi en Potions et je souhaite ne pas faire foirer notre projet. Alors, j'approfondis mes connaissances. Sincèrement, tu me vois avec un type aux caleçons crasseux? »

Joan contempla son amie dont la propreté ne faisait aucun doute et secoua la tête, moqueuse.

« Je te taquine! Mais je vois que j'ai un tantinet fait mouche! »

Dorcas lui fit une très grosse grimace suivie d'un clin d'œil polisson et sortit en saluant tout le monde.

Lily et Alex avaient suivi l'échange distraitement. Joan taquinait souvent Dorcas au sujet de Snape depuis un mois. Au début, elle était compatissante, ensuite, comme les deux semblaient relativement bien s'entendre, les plaisanteries avaient changé de forme. Lily avait une idée de ce qui la poussait, certes de manière inconsciente, à agir ainsi. Joan, comme Lily et Alex, n'avaient pu faire autrement que de remarquer l'intérêt subtil que Sirius Black vouait à Dorcas. Il lui posait souvent des questions détournées à son propos et, si dans les premiers temps Joan ne s'en rendait pas compte, il lui avait été bien difficile à la fin de ne pas s'apercevoir des regards prolongés de Black sur Dorcas.

Lily croyait que Joan tentait d'effacer cette pensée insidieuse de son esprit en associant leur amie au seul autre mec qui lui avait démontré de l'intérêt (mais était-ce de l'intérêt ou seulement une trêve?), c'est-à-dire Severus Snape. Bon, il est vrai qu'il était allé jusqu'à lui prêter un de ses précieux livres, ce qui était un peu… inhabituel, mais cela ne voulait strictement rien dire. Dorcas était elle-même folle des livres. Cependant, Lily ne comprenait pas comment Dorcas ne voyait pas l'attention que lui portait Black. Elle connaissait cependant suffisamment son amie pour savoir que cette dernière ne croyait pas qu'un garçon puisse s'intéresser à elle. Lily songea que si un mec lui faisait une déclaration un jour, il y avait de fortes chances pour que Dorcas lui rit en plein visage.

Dorcas marchait seule dans les couloirs d'Hogwarts. Il était près de 21hres, c'était bientôt le couvre-feu. Elle devait faire vite. Elle était plongée dans ses pensées. Elle était encore incertaine de son choix de carrière. Pourquoi fallait-il que cela soit si difficile? Bien sûr, elle avait la passion des animaux. À Hogwarts, elle n'avait le droit que d'en avoir deux : une chouette et un chat. Le chat, Chatman, était arrivé la veille. Sa mère, dont les allergies étaient devenues impossibles, avait cru que le félin serait plus heureux avec sa maîtresse. Quant à sa chouette pervenche, Matilda, elle était la douceur même. Elle semblait presque humaine parfois. Son père avait une ferme. Il lui arrivait parfois de recueillir des bêtes magiques (elle savait d'où elle tirait sa passion), mais comme ils étaient si différents des animaux ordinaires que traitaient les moldus, il ne savait pas comment s'en occuper. Dorcas avait su, avec l'aide de sa mère. C'était heureux qu'ils habitassent si loin de la ville, car les bêtes qui s'aventuraient chez eux n'auraient pas manqué d'effrayer la population.

Elle en était là dans ses pensées lorsqu'elle sentit un frôlement contre sa jambe. Il faisait noir. Dans la pénombre, elle vit deux yeux brillants qui lui arrivaient à hauteur de cuisse. Un chien! Un chien dans Hogwarts! Folle de joie, Dorcas se laissa flairer par l'immense chien noir qui lui lécha la main.

« Hé! Mais qu'est-ce que tu fais ici toi? Tu sais que tu ne peux pas venir à l'intérieur de l'école? »

Elle le caressa longuement, grattant l'arrière de ses oreilles, lui tapotant les flancs alors que le chien gémissait de plaisir.

« Comment tu t'appelles dis? »

Le chien renifla soudainement l'air et aboya. Un peu affolée, Dorcas regarda partout afin de s'assurer que personne ne verrait ni n'entendrait le chien.

« Meadows? »

La voix était celle de Snape. Alors qu'elle se penchait pour signaler au chien qu'il était temps de partir, elle constata que ce dernier avait déjà filé.

« Meadows? Mais à qui tu parlais? Tu n'es pas un peu cinglée par hasard? J'ai entendu un aboiement. Il y a un chien ici? »

« Je me pratiquais. Tu sais que je veux devenir vetmage, alors autant savoir comment leur parler », répondit-elle du tac au tac.

Depuis qu'ils étaient coéquipiers, Snape avait appris à apprécier le côté loufoque de Dorcas. Il ne serait pas allé jusqu'à rire, mais il s'était un peu déridé. Un peu. Il savait que Lily et elle étaient d'excellentes amies et il pensait que si Lily appréciait Dorcas à ce point, il devrait faire un effort pour démontrer qu'il n'était pas aussi antisocial qu'il le laissait paraître.

« Tiens Snape, voilà le bouquin que tu m'as prêté », dit-elle en lui tendant le bouquin jauni.

Snape l'observa avec suspicion comme s'il doutait que cela puisse être son livre. Satisfait de son inspection, il le coinça sous son bras et regarda Dorcas.

« Meadows, commença-t-il, j'aimerais bien qu'on s'avance dans notre projet. J'ai quelques formules qu'on devrait essayer. J'ai pensé à ce samedi, ça serait idéal. »

Les yeux ronds, Dorcas fixa Snape comme s'il venait de lui annoncer la mort de quelqu'un. Ce samedi! Non! Non! Non! Non!

« Snape, peut-être que ça n'a pas d'importance pour toi, mais c'est le week-end à Hog's Mead en fin de semaine et je ne vais pas rater ça ». Elle était fermement résolue à ne pas le laisser lui enlever ces chères heures passées avec ses amis à s'amuser et à folâtrer dans les magasins. Et puis, elle avait envie de boire une bièreaubeurre!

Il était contrarié et cela parut sur son visage. Il ne parla pas pendant quelques instants puis reprit :

« D'accord. Samedi soir alors et je ne veux pas changer encore! »

Samedi soir… elle n'avait rien de prévu samedi soir, mais c'était samedi soir! Comment il pouvait oublier un truc pareil? C'est sacré ce genre de soirée!

« OK, fit-elle l'air pas content. Je vais venir, mais ne me demande surtout pas d'être patiente, passionnée et joyeuse. »

« Je ne te demande rien de tout cela », rétorqua-t-il, indifférent.

« Tant mieux! Je n'ai aucune envie de me retrouver seule avec toi un samedi soir! Je pourrais être en train de m'amuser avec mes amies ou avec un petit copain, mais non, je serai en train de bosser avec toi! » Elle ne comprit pas bien pourquoi elle avait parlé d'un garçon. Il n'y avait aucun garçon dans sa vie qui pourrait être avec elle un samedi soir – sauf celui qui l'y forçait présentement bien sûr!

Snape fronça les sourcils et lui jeta un regard incrédule.

« Tu… tu as un copain? »

Interdite, Dorcas fixa Snape pendant de longues secondes. Snape ne lui avait jamais posé de question sur sa vie personnelle. C'était tabou. Mais là, après ce qu'elle venait de dire… Elle repensa à ce que Joan lui avait dit. Elle secoua la tête. Impossible! Un nœud se forma au creux de son ventre.

« Non. Non! Mais cela aurait pu être ainsi! »

Elle ne se sentait pas bien tout d'un coup là.

« Bon à samedi alors », dit-elle précipitamment en s'enfuyant presque dans les couloirs sombres.

Elle ne vit pas le chien noir qui la suivait furtivement.

En arrivant dans le dortoir des filles de 6ème de Ravenclaw, Dorcas se faufila sous les baldaquins de son lit et enfila rapidement son pyjama. Elle n'avait pas envie de se faire questionner par Joan, mais c'était sans compter sur la célérité de son amie.

« Alors, dit Joan en faufilant sa tête entre les lourdes tentures, qu'est-ce qui s'est passé? »

Avec un soupir résigné, Dorcas lui conta ce qui venait d'arriver.

« Wouah! Snape a le béguin pour toi Dorcas! » Joan jubilait. Dorcas était un peu fâchée de voir à quel point cela faisait plaisir à son amie. Merde!

« Je ne crois pas Joan, répondit Dorcas patiemment. Quelqu'un qui demande à une autre si elle a un copain, c'est fréquent tu sais…Et j'aimerais, s'il te plaît, m'enlever cette idée affreuse de dedans mon cerveau. Je vais faire des cauchemars! J'ai l'impression qu'il croyait que Dorcas-la-grosse-galoche ne pouvait avoir de copain. C'est un peu comme si cette idée le satisfaisait en quelque part.»

Joan hocha la tête d'incertitude. Ce pouvait être ça, mais… ce pouvait être autre chose. Elle vit que son amie n'était pas dans son assiette.

« Si un mec doit s'intéresser à moi, je ne veux pas que ce soit Snape! Je serais la risée de l'école… »

« Ah ça oui! approuva Joan, très rassurante. Sirius et ses copains s'en gaveraient littéralement! »

Furieuse, Dorcas donna une légère poussée à son amie qui tomba hors du lit.

« Hé! »

« C'est pour te remercier de me remonter le moral de cette façon! Je n'ai pas besoin de tels commentaires Jo! »

« Excuse-moi, je n'ai pas réfléchi… »

« Ça va… Bon, je tombe de sommeil… bonne nuit…»

Quand ses paupières se refermèrent sur le pays des songes, Dorcas vit apparaître des images qu'elle ne comprit que bien des années plus tard.

C'était la nuit et le ciel brillait de magnifiques étoiles. Dorcas reconnut le ciel d'hiver et la constellation d'Orion.

Elle était sur les terrains d'Hogwarts quand elle vit le magnifique chien noir qu'elle avait caressé un peu plus tôt dans la soirée. Ce dernier montrait les crocs à Snape qui était littéralement enragé. La baguette de Snape était pointée, menaçante, sur le chien. Dorcas savait que cela se terminerait très mal. Elle voulut s'interposer quand le rêve changea brusquement. Elle était assise sur un fauteuil de cuir capitonné. Devant elle il y avait un bureau encombré de papiers et de fioles aux liquides les plus divers. Une voix lui parlait, caressante, mais tellement empreinte de tristesse! Elle savait que ce qu'elle allait dire allait blesser quelqu'un.

Puis Dorcas sombra dans la phase de sommeil profond, celui sans rêves, sans soucis.