Un rêve en morceaux
Dès qu'elles eurent franchi le portail, Evangélyne laissa libre cours à sa colère. Comment Cléophée avait-elle pu asperger la fille du roi devant tout le monde le jour de sa propre cérémonie de l'arc ? Elle aurait de la chance si on ne lui reprenait pas son arc dans la journée !
Evidemment, Cléophée répondit durement qu'Eva n'était pas sa mère, qu'elle n'avait aucun ordre à recevoir d'elle, que la vision de la petite sadidette dégoulinante de menthe était plus drôle qu'autre chose et qu'Eva avait probablement aggravé les choses avec son numéro de mère poule surprotectrice. Evangélyne ne se sentait pas très convaincue mais elles finirent par décider de ne parler à personne de ce qui s'était passé. La cérémonie était une chose importante dans la vie d'un-e crâ et Eva n'avait pas vraiment envie de gâcher la joie de sa sœur.
En rentrant à la maison, Eva essaya d'imaginer l'avenir de façon positive. Dans moins d'un an, elle et Cléophée iraient à l'école militaire ensemble, là où personne n'était privilégié. En effet, Eva avait parfaitement conscience d'être la chouchoute de ses parents et elle se sentait coupable à chaque fois qu'elle sentait la souffrance cachée de sa petite sœur. Au moins, là-bas, les choses seraient différentes : Cléophée cesserait de faire des bêtises et elles allaient enfin devenir de vraies sœurs.
La soirée se déroula si bien que les deux sœurs oublièrent presque ce qui s'était passé pendant la cérémonie. Le lendemain, elles allèrent à l'école ensemble et jouèrent ensemble. Deux jours s'écoulèrent ainsi dans une joyeuse euphorie.
Et puis, en rentrant de l'école, les deux sœurs trouvèrent leurs parents qui les attendaient avec une mine sévère.
- Asseyez-vous, dit la mère. Vous n'avez rien à nous dire ?
Les deux sœurs échangèrent un regard bref. Elles savaient ce qui allait se passer. Avant que l'une d'elle ait eut le temps de prendre la parole, le père annonça :
- J'ai là une lettre du roi sadida. Il me parle d'un incident qui a eu lieu juste après la cérémonie. Ça ne vous dit rien ?
- Il y a toujours des incidents après les cérémonies ! lança Cléophée.
- Là, tu dépasses les bornes ! s'écria la mère. Agresser la princesse devant tout le monde ! Tu sais qu'il y a des crâs à qui on a repris leur arc pour moins que ça ?
- C'est elle qui m'a agressée ! rétorqua Cléo. Moi, je me suis défendue !
- C'est vrai ? demanda le père en regardant Eva.
Celle-ci baissa les yeux, horriblement gênée.
- Je n'ai pas bien vu ce qui s'est passé, énonça-t-elle, mais…
- Cléo, quand est-ce que tu te décideras à grandir un peu ? demanda le père.
Cléophée commençait à comprendre ce que tout cela représentait. Lentement, elle détacha son arc de son avant-bras et le posa sur la table.
- J'y renonce, dit-elle.
Elle se retenait de pleurer. Pour une crâ, renoncer à son arc constituait une humiliation cuisante ! Mais elle voulait agir avec honneur et loyauté pour la première fois de sa vie.
- Tu es sûre que c'est ce que tu veux ? demanda sa mère.
- Tout-à-fait. Je ne veux pas que vous soyez brouillés avec les sadidas à cause de moi.
Une larme coula sur sa joue. Sa sœur posa sa main sur son épaule et lui sourit avec compassion. Pendant un instant, les deux sœurs furent unies.
- Je suis sûre qu'on te le rendra un jour, dit doucement Eva.
- Oui, dit son père. Reprend ton arc. Je suis content de voir que tu prends tes responsabilités pour une fois. D'ailleurs, le roi Sheran Sharm nous propose une solution qui nous conviendra à tous. Eva, il nous dit qu'il a été très impressionné par la façon dont tu as géré l'incident et il pense que tu pourrais avoir une bonne influence sur la princesse Amalia. Il aimerait que tu deviennes sa demoiselle de compagnie, en échange de quoi il oubliera l'incident.
Eva tressaillit et retira sa main de l'épaule de sa sœur.
- C'est une plaisanterie ? demanda-t-elle.
- Pas du tout. Tu pars dans trois jours.
- Mais attendez, ce n'est pas possible ! protesta Eva. Vous voulez que je quitte la maison pour aller habiter chez les sadidas, tout ça parce que Cléo n'est pas capable de se tenir tranquille ? Mais c'est…
- C'est une grande opportunité, coupa sa mère. Il y a des gens qui donneraient n'importe quoi pour avoir une place à la cour. Tu continueras d'étudier par correspondance, voilà tout.
- Mais… je voulais aller à l'école militaire !
- Tu iras plus tard, quand le roi l'aura décidé.
Eva commença à réaliser ce qui se passait. Le rêve de sa vie était en train de s'écrouler, tout ça parce que sa sœur avait fait une bêtise ! Soudain furieuse, elle l'attrapa par les épaules.
- T'as vu ce que t'as fait, tête de iop ? A cause de toi, ma vie est gâchée !
- T'énerve pas ! cria Cléo. T'as qu'à y aller, à ta fiche école militaire ! J'irai chez les sadidas à ta place, voilà !
- C'est impossible, protesta le père. Le roi a bien précisé qu'il voulait Eva, pas Cléo. Et toi, Cléo, si tu as besoin de quelque chose, c'est bien de discipline, et c'est à l'école que tu la trouveras, pas chez les sadidas. Maintenant, va dans ta chambre.
- J'en ai marre que vous preniez toujours parti pour votre chouchoute ! rétorqua Cléophée.
- Chouchoute ? hurla presque Evangélyne. C'est la meilleure ! Si je ne faisais ne serait-ce que le quart de tes bêtises, je serais consignée jusqu'à la fin de ma vie ! Grandis un peu !
- ALORS COMME ÇA MÊME TOI, TU TROUVES QUE JE SUIS NULLE ?!
Eva resta stupéfaite. Cléo n'arrivait plus à retenir ses larmes. Elle ramassa l'arc qui traînait encore sur la table, le lança de toutes ses forces contre le mur et sortit en courant. Eva voulut lui courir après mais son père la retint par le bras.
- Laisse, dit-il. Elle finira bien par se calmer.
Cléophée traversa le quartier en courant, s'arrêtant de temps en temps pour balancer une pierre dans une vitre ou filer un coup de pied à un chien. La rage bouillonnait en elle avec une telle violence qu'elle avait l'impression qu'elle allait exploser. Elle sauta par-dessus deux clôtures, franchit un petit mur et se trouva face à la chapelle crâ où elle était entrée quelques jours plus tôt. Toujours en larmes, elle y entra.
- Déesse Crâ, dit-elle, je ne veux plus être une crâ. Je retire ce que j'ai dit l'autre jour. C'était la pire erreur de ma vie. Remettez-moi comme j'étais comme avant, s'il vous plait, je ne veux pas continuer comme ça…
- Il est trop tard, petite, dit une voix derrière elle.
Cléophée se retourna et aperçut une immense créature aux yeux brillants qui la fixait du regard.
- Trop tard pour quoi ? demanda-t-elle, stupéfaite.
- Pour revenir en arrière. Tu as fait un choix qui a modifié ta vie, maintenant tu dois vivre avec. Cette foi fait partie de toi, maintenant.
- Non, je n'ai plus foi en rien, protesta Cléo.
- Alors j'imagine que tu n'as plus besoin de ça.
La créature étrange lui présenta un arc, son arc, puis le saisit à pleine mains et fit mine de le plier. Cléophée eut un haut-le-cœur et le lui arracha des mains.
- Non !
-Tu vois, continua la créature. Tu as eu l'impression que j'étais en train de t'arracher un bras, non ? Cet arc fait partie de toi maintenant, que tu le veuilles ou non.
Cléophée serra son arc contre elle, toujours choquée.
- Qui êtes-vous ? demanda-t-elle faiblement.
- Ne te plains pas, voyons. Etre une crâ, ce n'est pas si mal que ça.
La créature disparut comme elle était venue. Cléo se demanda à qui elle venait d'avoir affaire. Un gamin qui lui faisait une blague ? Ou bien… Non, si elle ne croyait plus en elle, ça voulait forcément dire qu'elle n'existait pas.
Elle sortit et se mit à marcher. L'air froid sécha ses larmes. Cléo reprenait le fil de ses pensées et essaya de penser rationnellement tout en rentrant à pieds à la maison.
Je parie qu'Eva me déteste, maintenant. C'est peut-être un peu mérité : j'ai brisé son rêve d'aller à l'école militaire ! Je me sens tellement mal… Mais en même temps, elle va s'amuser chez les sadidas tandis que moi, je vais m'ennuyer à l'école militaire ! C'est tellement injuste, elle a tout et moi rien. Elle est née Crâ, moi pas. C'est la meilleure archère de sa classe, moi pas. Il y a au moins trois garçons qui sont amoureux d'elle, moi j'en ai aucun. C'est la chouchoute de papa et maman alors que personne ne croit en moi. Elle a des hanches, moi pas. Comment c'est possible, tout ça ?
Un jour, je serai meilleure qu'elle. Je serai une meilleure archère, une meilleure crâ, je passerai tout mon temps avec les meilleures personnes et j'aurai aussi des garçons qui seront amoureux de moi. Je travaillerai jour et nuit, toute ma vie s'il le faut mais un jour, je serai meilleure qu'Eva et tout le monde le saura…
A suivre…
