Chapitre Trois.

« Allen, Yû n'est pas mort… Réponds, on s'inquiète aussi pour toi. »

L'adolescent relut le message une bonne dizaine de fois.

Kanda était vivant. Sûrement dans un état critique, mais vivant.

Un sentiment de soulagement l'envahit et un faible sourire émergea sur ses lèvres, mais ne put s'empêcher de se sentir idiot. S'il avait pris la peine de laisser Lavi finir sa phrase, il n'aurait pas autant pleuré. Du revers de la main, il sécha ses joues humides. Il entreprit d'appeler Lavi, histoire de dire qu'il allait bien et d'en savoir davantage sur Kanda.

— Allen ? Ça va ? On s'est inquiété, Lenalee et moi ! Tu ne peux même pas imaginer à quel point !

— Il n'y a aucune raison de s'inquiéter pour moi !

— Mais tu m'as raccroché au nez !

— Non. Ça a coupé. Je n'arrivais plus à te contacter après, du coup j'ai laissé tomber…

Un mensonge. Un gros, il le savait. Si gros que n'importe qui au monde pouvait le percevoir.

— Mmh.

Et Lavi n'était certainement pas dupe.

— Sinon, Kanda ?

Allen grimaça. Il avait été incapable d'empêcher sa voix de trembler.

— Il est dans le coma. On ne l'a pas vu, apparemment il est dans un sale état, mais il y a des chances pour revenir nous embêter…, répondit le rouquin d'une voix faible.

Malgré sa tentative d'humour, sa voix n'exprimait que fatigue et inquiétude.

Allen, de son côté, ne put retenir un soupir de soulagement.

— Putain… J'ai eu peur.

— Tu t'inquiétais pour lui ?

La voix de Lavi était étrange. Taquine, fatiguée, et un étrange espoir perçait dans le ton de sa voix, mais la réponse d'Allen trancha le silence :

— Je m'en doutais que ce n'était pas si grave, hein. J'allais pas m'inquiéter.

Encore un mensonge. Allen se gifla mentalement pour les paroles cruelles qu'il venait de dire. Et pour… « pas si grave » ? Kanda était dans le coma. Ce n'était pas rien.

Une vague de culpabilité s'écrasa sur lui, le laissant suffoquant.

— Bon, je vais te laisser alors. On se voit lundi, hein ?

— Oui, oui ! répondit Allen.

L'appel prit fin.

Lavi, dans sa chambre ferma les yeux et se demanda pourquoi Allen réagissait toujours ainsi. Détestait-il vraiment Yû, finalement ?

Pour sa part, Allen, sur son lit éteignit la lumière. Il se haïssait d'avoir prononcé ces paroles à Lavi. Il se sentait si horrible… Il tenta de s'endormir, en vain.

Tyki s'ennuyait ferme. Il s'était assis sur un banc à contempler le ciel qui s'éclaircirait. D'ici quelques heures, il laisserait place à une matinée hivernale des plus glacées. La neige recouvrait tout le sol et il n'y avait aucune trace de pas dans le parc où il se trouvait, les gens préférant rester chez eux, dans le sens de la logique. Évidemment, Tyki n'avait pas froid.

Il déboutonna un peu sa chemise et se mit plus à l'aise. Il se demandait comment se sentait le jeune Japonais, où il était parti et s'il n'avait pas eu de problèmes. D'un côté il mourrait d'envie de voir comment se débrouillait le petit nouveau mais, d'un autre côté, il aimait ce silence qui régnait et qui lui laissait le temps de se reposer. Bien entendu, le temps n'avait plus de valeur réelle une fois qu'on était mort, mais il lui arrivait parfois de se laisser aller. Il le fallait bien, après tout. Lui qui se souvenait avoir toujours trimé durant sa courte existence d'être vivant, il se retrouvait avec l'éternité pour paresser. Comme il doutait fortement que l'on retrouve son corps après tant d'années…

Vingt ans avaient passé, depuis qu'il avait sombré dans les ténèbres. Il ne se rappelait plus dans les détails comment ça s'était déroulé. Tous ce qu'il se souvenait, c'était qu'il avait souhaité mourir. Il n'en savait plus la raison. Les souvenirs étaient partis, eux. Un suicide idiot. S'il avait su qu'il y avait des mauvais esprits friands d'âmes perdues, il aurait fait en sorte qu'on retrouve son corps. Mais, bien sûr, il avait fait tout le contraire et s'était fourré, seul, dans la merde. Les instants de regrets à se traiter d'idiot avaient passé. Après tout, il l'avait voulu. C'était lui, le seul le coupable de sa mort et de son errance sur cette Terre. Qu'il se retrouve à toujours faire attention, telle était sa punition. À ses débuts, il s'amusait à regarder dans les maisons des vivants, de mater les jeunes filles dans leur douche ou bien à regarder les couples s'étreindre à minuit… jusqu'au jour où une femme avec de belles formes l'avait agressé.

Une medium. Jamais il n'avait vraiment cru qu'ils existaient. Pourtant, il savait qu'il y avait quelque chose après la mort : il en était la preuve, après tout, mais jamais il ne lui était passé par l'esprit qu'on pourrait le voir. Depuis cet incident, c'était fini. Il évitait de fixer du regard toutes les personnes vivantes. À son grand regret.

Il perçut un pas maladroit se diriger dans sa direction. Il ouvrit nonchalamment les yeux et vit un homme d'une cinquantaine d'années avancer à grande peine vers lui, une bière à la main. Tyki haussa un sourcil et vit l'autre s'avachir à ses côtés. Une forte odeur d'alcool emplit les narines du brun et il se leva, dégoûté. Il mit une main devant sa bouche et entreprit de quitter ce lieu de repos devenu infect en seulement quelques secondes.

— Hey ! Aaattends ! rit le mendiant.

Tyki se tourna et vit l'homme le fixer.

— Où t'vas ? M'laisse pas, mec !

— Désolé, je n'ai pas envie de discuter avec vous. Bonne journée, répondit le plus poliment possible Tyki.

— T'es pas drôle !

Tyki souffla et disparut aux yeux de l'ivrogne. Oui. Tyki s'était rendu compte que certains humains pouvaient voir des esprits lorsqu'ils étaient trop bourrés ou drogués, et autant dire qu'il n'appréciait pas vraiment discuter avec ce genre d'individus. Il lui était arrivé, une fois, de se faire ouvertement draguer par un adolescent complètement déchiré par le cannabis. Pas qu'il était moche ! Loin de là ! Mais quand ce mignon petit blond avait tenté de l'embrasser, il s'était retrouvé les lèvres collées au sol. Et Tyki était parti.

L'esprit dans le vague, il songea qu'il avait déjà croisé quelques esprits errants qui profitait de leur mort pour s'adonner à des plaisirs qui paraissaient étranges, aux yeux de Tyki. Pourquoi s'aimer, lorsque la vie avait cessé ?

Il reprit sa route et se retrouva à l'endroit où il avait laissé le Japonais. Il n'était plus là, mais il sentait qu'il n'était pas loin. Il chercha, puis le trouva. Il était allongé par terre et semblait endormi. Il fronça les sourcils. Comment faisait-il ? Mort, le cœur ne bat plus, la respiration n'a plus aucune sens que se leurrer et dormir était devenu un luxe inutile. Cela faisait tout de même vingt ans que Tyki savait tout ceci. Alors pourquoi ce jeune dormait-il ? Il s'approcha du Japonais, s'accroupit et le toucha du bout du doigt.

— Oh ! Tu comptes te prélasser encore longtemps, par terre ? Lève-toi, sérieux. C'est dégueulasse.

Aucune réponse. Il se pencha et vit la poitrine du jeune homme se lever à rythme régulier, signe qu'il respirait. Ses yeux étaient clos et son visage paisible. Il dormait. Il ne faisait pas semblant.

Merde… Il n'est pas mort, celui-là ! pensa Tyki.

Il éleva la voix et secoua de toutes ses forces l'adolescent.

— Allez, Kanda ! C'est l'heure !

Le brun sursauta et redressa la tête. Il plongea ses pupilles sombres fatiguées dans les yeux de Tyki et le regarda avec colère.

— Ta gueule.

Tyki ne s'attendait pas à être insulté par celui qu'il essayait présentement d'aider.

— Je suis aussi content de te revoir ! répondit-il avec un sourire ironique.

Kanda avait mal au crâne. Il ne savait pas qu'il éprouverait le besoin de dormir une fois mort. Il inspira profondément et se remit à toiser l'emmerdeur qui venait de le réveiller d'un air mauvais.

— Qu'est-ce que tu m'veux ? Merde, même dans la mort il y a des chieurs.

— Écoutes, on a un problème. Je viens de me rendre compte que tu n'es peut-être pas…

Tyki avait toutes les peines du monde à formuler sa phrase, tant il était surpris. Il s'attendait à tout, mais sûrement pas à ça. Pas à ce que ce mec soit encore vivant. Vingt ans qu'il errait sans but, et il s'était trompé sur toute la ligne, sur ce petit nouveau.

— Pas quoi ? maugréa Kanda.

Il était de très mauvaise humeur et n'avait nullement envie de réfléchir.

— Pas mort.

Le Japonais écarquilla les yeux quelques instants, puis son regard devint glacial.

— Tu te fous de ma gueule, c'est ça ?

— Du tout ! Dis-moi si j'ai tort, mais là, à l'instant, tu dormais !

— Oui. Et ?

— Est-ce que tu peux te retenir de respirer ? Tu sens ton cœur battre, aussi ? Réponds sérieusement.

Kanda se mit à regarder son vis-à-vis comme s'il avait des cornes qui lui étaient poussées sur le crâne. Qu'est-ce qu'il racontait, celui-là ? Évidemment qu'il sentait son cœur battre ! Évidemment qu'il était en train de dormir… Il rêvait même qu'il était au lycée, de retour, et que l'accident n'avait jamais eu lieu. Il se sentait si mal d'avoir clamsé qu'il souhaitait retourner au lycée ! C'était dire à quel point tout ceci ne tournait pas rond ! Et puis, se retenir de respirer ? Ça ne lui était pas passé par l'esprit, l'idée saugrenu de s'amuser de retenir sa respiration ! Mais…

Il écarquilla les yeux. Toute colère avait quitté les traits de son visage.

— Je serais vivant ? Mais alors, pourquoi je suis comme ça ? J'comprend pas !

Tyki le fixa de ses pupilles dorées avant de lui annoncer :

— J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c'est que t'es vivant. La mauvaise, c'est que t'es sans doute dans le coma.

Le Japonais se releva d'un bond.

— Putain, mais où tu vois la mauvaise nouvelle ? C'est génial !

Tyki le regarda d'un air grave.

— Je crois que tu n'as pas compris. T'es dans le coma. Les mauvais esprits vont tout mettre en œuvre pour te bouffer. S'ils y arrivent, c'est la fin pour toi. Tu te rappelles ce que je t'ai dit ?

Le sourire de Kanda s'effaça instantanément. Bien sûr qu'il s'en souvenait. Il fallait qu'il redouble de vigilance, sinon, ça en serait fini, de lui.

Lundi.

Un réveil retentit dans une chambre sombre. Une fine main sortit des couvertures, le prit et le fracassa contre le mur. La lumière s'alluma. Lenalee se débarrassa de ses couvertures, bâilla, se leva et s'étira. Du coin de l'œil, elle regarda le réveil fracassé au sol. C'était bien, comme ça. Après tout, ça faisait des mois qu'elle en voulait un nouveau. Et voilà une superbe excuse pour forcer ses parents à lui en acheter un autre. Un nouveau un peu moins agressif, si possible, car la sonnerie du pauvre cadavre gisant au sol avait été bien trop stridente à son goût.

Elle se dirigea vers la salle de bain en traînant les pieds. Elle ouvrit la porte et se retrouva face à un jeune homme brun, nu, sous sa douche.

— LENALEEEEE ! FERME LA PORTEEEEE ! s'écria le Chinois en se cachant les parties intimes.

— Grand-frère, verrouille la porte…, soupira l'adolescente.

Elle entreprit de descendre les escaliers et trouva sa famille attablée dans la cuisine. Elle s'installa et commença à manger en silence. Aucun de ses parents n'osait lui parler. Elle avait passé son week-end à pleurer et à s'inquiéter pour Kanda et, à cet instant, le seul sentiment qu'elle éprouvait était la colère, entrecoupée par moment d'un vide étrange qui anesthésiait son esprit fatigué.

Le père et la mère se regardèrent, angoissés à l'idée d'engager la conversation. La mère fit un signe à son époux en désignant du menton leur fille.

— Hors de question ! Vas-y, toi ! lui murmura le père.

La mère poussa un soupir et se tourna vers l'adolescente. Elle inspira profondément.

— Ma chérie. Tu sais, tu n'es pas obligée d'y aller, aujourd'hui. Si tu ne t'en sens pas capable, nous comprendrons parfaitement.

Lenalee leva un regard vide vers sa mère. Elle reposa sa cuiller. De toute manière, elle était bien incapable d'avaler quoi que ce soit sans avoir de nausées.

— Ne vous inquiétez pas. J'en suis capable. Et puis, il y a aussi Allen et Lavi. Je ne peux pas les laisser seuls.

Les adultes ne répondirent pas.

— Et puis, c'est pas comme si Kanda était mort.

Elle tenta de sourire mais n'afficha qu'une grimace.

Son grand-frère arriva en trombe dans la cuisine et s'installa avant de dévorer son petit-déjeuner. Au moins un qui était de bonne humeur ! Komui n'était vraiment pas du matin. Il était maladroit au possible en plus d'être idiot, mais cette caractéristique n'était pas attribuée au matin. Lenalee se hâta d'avaler son chocolat chaud, ignorant les protestations de son estomac, et alla se laver. Elle s'habilla et prit ses affaires, prête à partir.

Elle lança un vague « à ce soir » ses parents et son frère et passa le seuil de la porte. Dehors, l'air était frais. Peut-être trop.

Elle sortit de son sac une grosse écharpe aussi blanche que la neige et l'enroula autour de son cou. En même temps, elle vérifia qu'elle avait bien son bentô. Tout était bon. Elle partit en direction de son bus, le prit et arriva une demi-heure plus tard au lycée. À peine fut-elle arrivée que les cours commençaient déjà. Elle rejoignit sa classe et débuta sa journée avec un cours de TP de chimie. Elle n'avait croisé ni Lavi ni Allen dans les couloirs et espérait qu'ils seraient présents, lors de cette journée. Elle n'avait aucune envie de se retrouver seule.

C'est à cet instant qu'elle prit conscience de sa solitude. En fin de compte, elle n'avait aucun ami, dans sa classe. Les seuls amis qu'elle avait n'étaient pas de sa classe, et ils n'étaient pas là, à ses côtés. Une larme perla et coula sur sa joue avant de s'écraser sur son bureau. Le professeur s'avança vers elle en faisant attention à ce que personne d'autre ne remarque les larmes de la Chinoise. C'était un petit homme ventripotent que Lenalee avait toujours apprécié.

— Mademoiselle Lee, il y a un problème ? s'inquiéta le professeur.

Évidemment qu'il savait ce qu'il se passait. Il connaissait ses élèves et savait que le jeune Yû Kanda était à l'hôpital. Les parents du Japonais avaient averti le lycée… Il savait aussi que le jeune homme était un ami proche de la Chinoise, mais sa question n'avait été que pure politesse.

L'adolescente releva son visage et planta ses yeux baignés de larmes dans les yeux gris de son professeur.

Elle hocha la tête mais l'homme lui indiqua discrètement la porte.

— Allez prendre l'air, lui intima-t-il doucement.

Lenalee acquiesça, se leva et sortit de la salle sous les murmures curieux des autres élèves. Une fois dehors, elle se mit à pleurer à chaudes larmes. Elle ne pouvait pas s'empêcher de sangloter. Ces deux derniers jours avaient été éprouvants. La soudaine disparition de Kanda, l'appel des parents du Japonais… Elle accepterait tout de la vie. Tout, sauf la disparition ou la mort d'un de ses amis. Ils étaient bien trop chers, à ses yeux. Si Kanda venait à mourir…

Un frisson s'empara de son corps. Elle refusait de penser à une telle éventualité.

— Lenalee. ?

La jeune fille sursauta. C'était Lavi, qui venait d'arriver. Elle ne l'avait pas entendu s'approcher. Il avait les yeux rouges.

— Qu'est-ce que tu fais là ? s'enquit-elle, la voix cassée.

— Je me sentais mal. Le prof m'a autorisé à sortir…

Il resta un instant immobile devant elle.

— J'ai pas envie d'y retourner…

Lenalee était tentée par la proposition sous-jacente de son ami de sécher les cours, mais elle avait un peu peur des conséquences qu'il y aurait.

— Je peux pas et… mes affaires sont dans ma classe.

— T'as ton portable sur toi, non ? Et ton manteau… Tous comme moi. Il y a que mes affaires de cours dans ma classe, pareil pour toi hein ?

— Oui.

— Alors, on s'en fout. On n'a rien à perdre… enfin, je crois.

Lenalee observa en silence Lavi. Elle était bien plus tentée de rester avec lui plutôt que d'affronter les regards de ses camarades de classe.

— Mais… On fera quoi ?

Lavi se tortilla sur place, gêné. Il se demandait si la Chinoise le suivrait.

— Je… je pensais qu'on pourrait voir Yû, à l'hôpital. Ses parents m'ont dit qu'on pourrait y passer. Tu veux bien qu'on y aille ?

— Oui, je veux bien. On demande à Allen de venir ? Tu veux que je lui envoie un message ?

Le rouquin réfléchit quelques instants.

— Non, il ne voudra pas. Tu le connais…

Lenalee acquiesça. Lavi avait sans doute raison.

Ils venaient d'arriver près de l'hôpital. C'était un grand immeuble d'un blanc sale. Il y avait tellement d'étages qu'on se demandait comment le bâtiment pouvait tenir encore debout. Ils étaient au beau milieu de la route lorsqu'une ambulance leur fonça dessus. Le temps se mit à ralentir et Kanda vit chaque particule, chaque détail du véhicule tandis qu'il passait à travers eux. Lorsque l'ambulance les dépassa, Kanda reprit sa respiration en serra sa poitrine de ses deux mains. Tyki, lui, n'afficha qu'une grimace.

— C'est affreux…, parvint à articuler le Japonais.

— C'est vrai. Mais on s'y habitue, à force.

Ils reprirent leur chemin et entrèrent dans l'hôpital. L'atmosphère qui y régnait était particulièrement étrange aux yeux de Yû. Plus étrange que lorsqu'il y allait auparavant, en tout cas. Ils croisèrent de nombreuses personnes jusqu'à ce que le Japonais s'arrête. Devant lui se tenait une petite fille âgée d'environ cinq ans, dos à lui. Il ne voyait pas son visage. Elle avait les cheveux emmêlés et, lorsqu'elle tourna son regard vers le lui, Kanda dut retenir un cri. Tout son visage était brûlé. Il détourna les yeux, ne pouvant supporter cette vue.

— Qu'est-ce que…

— Elle est morte.

— Mais… pourquoi je ne vois pas mes propres blessures ?

— Car, toi, t'es dans le coma.

Tyki lâcha un soupir.

— Franchement, j'ai été stupide de ne rien voir.

— Et toi… ?

— Moi, j'ai accepté ma mort. Lorsqu'on s'accepte, on perd cette affreuse apparence et on part au paradis, ou en enfer. Le hic c'est que l'on ne peut pas partir si on n'a pas incinéré ni enterré le corps… Tu sais ? Je t'en ai déjà parlé.

Il grogna et se passa une main sur la nuque.

— Tu vois dans quelle merde je suis. Tu aurais vu comment j'étais, au tout début de ma mort… Enfin, je ne pense pas que tu veuilles que je te raconte dans les moindres détails tout ça, hein ?

Kanda répondit d'un signe de tête affirmatif.

— Bonjour ! s'écria une voix à quelques mètres d'eux.

Kanda reconnut la voix et fit volte-facce. Il vit Lenalee et Lavi, essoufflés, devant une infirmière.

— On cherche Yû Kanda, déclara Lavi, à bout de force.

— Tiens, des amis à toi ? s'étonna Tyki.

Kanda ne répondit pas et s'approcha des deux adolescents. Il secoua la main devant les yeux de Lenalee mais elle n'eut aucune réaction. Il essaya sur Lavi mais il n'y en eut pas non plus. Évidemment, puisque personne ne les voyait, lui et Tyki… Qu'avait-il pensé ? Que ses amis seraient différents ?

— Seuls sa famille et ses amis proches ont l'autorisation de le voir.

— Vous pensez qu'on est quoi, pour lui ? Pourquoi pensez-vous qu'on est là ? s'énerva Lenalee, les yeux rouges.

L'infirmière brune eut la décence de paraître gênée.

— Je vous amène à sa chambre.

— On les suit, ordonna Kanda.

Ils marchèrent durant quelques minutes et arrivèrent devant une chambre. L'infirmière ouvrit la porte et laissa entrer les adolescents.

Le corps de Kanda était bien là, allongé, les yeux clos avec une panoplie d'appareils autours de lui. Lenalee laissa échapper un sanglot et s'assit sur la première chaise qu'elle vit. Kanda observa son corps. Son visage n'avait aucune égratignure hormis un petit hématome sur sa tempe gauche et il préférait éviter de regarder le reste de son corps.

— Heureusement qu'on ne voit pas le reste, commenta Tyki, une grimace aux lèvres.

Lavi s'écarta un peu de la scène et engagea la conversation avec l'infirmière sur le côté. Ils s'entretinrent un instant d'un ton bas, puis la femme prit congé.

Un silence de mort régnait dans la pièce. Tyki sortit de sa poche une cigarette et l'alluma.

— Comment tu peux fumer, tu m'expliques ?

— Bha, je ne sais pas moi-même. Peut-être que c'est parce que j'avais mon paquet de clopes et un briquet dans ma poche, quand je suis mort… en tout cas, le briquet marche toujours et j'ai beau essayer de vider mon paquet, il se remplit toujours.

Il haussa les épaules, peu intéressé par ce petit tour de magie.

Kanda secoua la tête, exténué. Il regarda à nouveau Lenalee qui pleurait juste à côté de son corps et Lavi, un peu en retrait.

— Je savais qu'il ne viendrait pas, souffla-t-il.

— Qui donc ?

Pour seule réponse, Kanda haussa les épaules.

Tyki arbora un petit sourire mesquin, puis demanda :

— Cette fille, c'est ta petite amie ? Elle a l'air très attachée à toi.

— Non. Tu vois le roux ?

Kanda pointa Lavi du doigt avant de continuer.

— Ce sont mes potes. Ils devraient bien finir ensemble, un jour. J'espère, en tout cas. Car ils deviennent chiants, à se tourner autour.

— Oh, je voix. Donc tu n'as personne ? C'est triste, commenta Tyki en tirant une nouvelle bouffée sur sa cigarette.

— J'vois pas en quoi ça te regarde.

Tyki eut un petit rire. Il lança un regard désolé à Kanda qui se mit à l'ignorer.

En voyant ses amis, Kanda songea à sa famille. Ses pensées divaguèrent et allèrent vers Aya avant de bifurquées vers Allen. Il se doutait que l'Anglais ne viendrait pas mais il se rendait compte qu'il l'avait malgré tout espéré. Et, même à cet instant où il voyait ses deux amis près de son corps, il espérait quand même qu'Allen vienne.

Les minutes passèrent, puis les heures. Finalement, le portable de Lavi sonna.

— Lavi ? On est dans un hôpital, tu devrais l'éteindre, le conseilla Lenalee.

L'adolescent regarda son téléphone.

— C'est Allen, dit-il comme seule explication.

Allen ? Kanda se concentra immédiatement sur la conversation qui allait suivre. Tyki ne rata pas ce subit intérêt.

— Oui ?

Un silence.

— Comment ça ? s'étonna Lavi. Il est quelle heure ?

Nouveau silence. Kanda regrettait de ne pas entendre la voix d'Allen.

— Oh, désolé, Allen ! On n'avait pas vu l'heure… on arrive de suite !

Puis Lavi coupa la communication.

— Midi vingt ? Déjà… ? dit Lenalee, stupéfaite.

— Oui. On devrait y aller, dit Lavi avant de se tourner vers Kanda. Désolé Yû, on reviendra, je te le promets.

Lavi et Lenalee, suivis de Kanda et Tyki, sortirent de l'hôpital.

— On arrivera à temps ? questionna Lenalee.

— Euh… En fait, je suis en train de penser que c'est peut-être pas une bonne idée de manger au lycée alors qu'on a séché toute la matinée. Je vais envoyer un message à Allen pour qu'il nous rejoigne dehors.

Lavi sortit son portable et commença à rédiger son texto. Derrière eux, Tyki se tourna vers Kanda.

— T'es sûr que tu veux les suivre ?

— Oui.

Tyki eut son habituel sourire en coin mais ne dit rien. Ils continuèrent à marcher et le plus vieux se ralluma une cigarette. Kanda se demanda vaguement pourquoi Tyki restait avec lui avant de prendre conscience qu'il n'avait sans doute rien de mieux à faire. Il se sentit soudain mal pour son compagnon d'infortune.

« Allen, désolé mais on ne peut pas manger au lycée. On t'expliquera pourquoi. Rejoins-nous près de l'église, près de l'arrêt du bus 2. »

L'Anglais ne prit pas la peine de répondre au message. Il rangea son portable, sortit du lycée et prit le bus. Au deuxième arrêt, il descendit et chercha ses amis du regard. C'est alors qu'il s'immobilisa. Il avait les yeux grands ouverts et Lenalee et Lavi, l'air stupéfait. Derrière eux, il voyait Kanda accompagné d'un autre homme. Or, il savait que le Japonais était à l'hôpital. Avec effroi, il prit conscience qu'il s'agissait de son esprit.

Je ne dois pas le regarder. Surtout pas le regarder. Il faut que je l'ignore. Comme si je ne le voyais pas. Ni lui, ni son ami.

— Allen ?

L'Anglais se tourna vers Lavi. Son ami le fixait, inquiet.

— Non, ça va. Je m'attendais juste pas à vous trouver aussi… détendus.

Il grimaça. Lenalee et Lavi avaient certes l'air un peu plus calme, Allen percevait bien leurs cernes et leurs yeux rouges.

— Un autre de tes amis ? commenta Tyki en s'approchant d'Allen, lançant un sourire amusé à Kanda. Il est bien mignon, lui.

Le Japonais ne répondit pas, se bornant à ignorer sa remarque.

Allen avait bien entendu les propos de l'inconnu mais ne fit aucun commentaire. Fidèle à sa décision, il fit comme s'il ne les voyait ni ne les entendait.

— Il a une copine ? … ou un copain ? s'enquit Tyki en se tournant plus franchement vers Kanda.

Le Japonais grogna.

— Non, il est célibataire, et je ne pense pas que les mecs soient son truc. Arrête de lui tourner autour.

— Où étiez-vous ? s'enquit Allen, gêné par les paroles de Kanda et de l'autre homme. Je vous ai cherchés partout !

— On est parti voir Kanda à l'hôpital, répondit Lenalee.

Allen eut un instant de blocage. Ils étaient allés voir Kanda sans lui. Il se mordilla les lèvres, incapable de camoufler sa déception.

— Désolée Allen. Tu voulais venir ? s'enquit Lenalee.

L'Anglais plongea ses yeux d'argent dans ceux de la Chinoise.

— Pourquoi faire ?

Immédiatement, Kanda fut blessé par les paroles d'Allen. Il baissa le visage, espérant parvenir à cacher les sentiments qu'il éprouvait soudain avant de prendre conscience que seul Tyki pouvait le voir.

Lenalee et Lavi ne répondirent pas. Ils sortirent leurs repas, tout comme Allen, et commencèrent à manger en silence. Allen voyait bien que ses amis étaient gênés par sa réponse mais il se sentait bien trop mal pour regretter ses paroles. Quelque part, il se sentait trahi de ne pas avoir été invité, et d'un autre, savoir Kanda à côté de lui le dérangeait vraiment. Il se sentait stupidement intimidé.

— Eh bien, il t'aime pas, celui-là ! Il a toujours été comme ça ? s'enquit Tyki.

— Oui. Il m'a toujours détesté, mais je ne peux pas vraiment lui en vouloir…, souffla Kanda, des regrets dans la voix.

Allen senti son cœur rater un battement. Il ne le détestait pas ! Bon, il l'adorait pas non plus mais dire qu'il le détestait… c'était Kanda qui le haïssait, non ?

— Vous allez encore sécher, cet après-m' ? questionna Allen afin d'éviter de regarder Kanda.

— Oui. On y retournera ce soir pour récupérer nos affaires. Ou demain… Et toi, tu as cours, non ? Tu ne veux pas sécher avec nous ? On ne retournera peut-être pas à l'hôpital, on fera peut-être un petit tour si tu veux.

— Non, c'est bon. De toute manière, je n'ai pas cours cet après-midi. J'ai fini pour aujourd'hui… mais désolé, je préfère rentrer chez moi.

Lenalee fronça les sourcils.

— T'as pas l'air dans ton assiette.

— Ne t'en fais pas, tout va bien.

Tout va mal…, pensa-t-il. Ce qu'il voulait, c'était partir de cet endroit le plus vite possible, rentrer chez lui et surtout ne plus voir Kanda ni cet homme qui l'énervait au plus haut point.

Ils finirent de manger. Allen écoutait d'une oreille distraite Lenalee et Lavi. Il se sentait mal et pas à sa place. Il poussa un soupir. Ses amis le connaissaient depuis sa plus tendre enfance et, pourtant, il avait le sentiment qu'ils ne le connaissaient pas. Non. Ce n'était pas une impression. Ils ne le connaissaient vraiment pas.

— Dis Allen, ça va ? Tu ne parles pas depuis tout à l'heure…

L'Anglais regarda Lavi et hésita à répondre. Il avait envie de partir, tout simplement.

— Oui, ça va.

Le rouquin le fixa encore quelques secondes, semblant réfléchir. Une grimace étira soudainement ses traits et Allen trouva dans ses yeux cet étrange espoir qu'il avait entendu, auparavant, dans la voix de Lavi.

— Vous savez, juste avant que Yû ne parte nous rejoindre au cinéma, il m'a téléphoné…

À côté d'Allen, Kanda se figea. Non. Lavi n'allait quand même pas oser…

— Ah ? firent en chœur Allen et Lenalee.

— Et qu'a-t-il dit ? demanda la Chinoise.

Le rouquin hésitait. Kanda se rapprocha de lui, menaçant.

— Si tu leur dis… Je te jure que je te casse la gueule dès que je serai sur pieds, sale connard !

— Il ne t'entend pas, lui fit remarquer Tyki.

Allen se sentit soudain gêné. Il ne voulait pas voir d'esprit exploser de fureur. Il ignorait comment il parviendrait à garder son calme, surtout en voyant le visage colérique de Kanda.

— Je me sens pas trop bien, dit-il en regardant ses deux amis. Je vais rentrer chez moi me reposer.

L'Anglais se leva, dit « au revoir » aux deux autres adolescents et partit. Malheureusement pour lui, Kanda et Tyki le suivirent.

Plus loin, Lenalee se tourna vers Lavi.

— Qu'avait dit Kanda ?

— Il est amoureux… d'Allen.

Allen arriva chez lui. Il était nerveux. Kanda et l'autre inconnu ne faisaient que le coller. Il voulait vraiment qu'ils le lâchent mais ne savait pas comment les faire partir en les ignorant. Il grogna. Déjà que le Japonais le mettait mal à l'aise, mais en plus l'autre brun était toujours là à lui tourner autour. Il le collait littéralement. Allen monta les escaliers pour rejoindre sa chambre.

Mais partez ! Dégagez ! pria-t-il. Mais aucun des deux esprits ne fit mine de s'en aller.

Allen se jeta sur son lit et plongea sa tête dans son oreiller. Il entendit les deux autres arriver.

Kanda resta debout tandis que l'autre s'assit sur le lit, tout à son aise.

— Je me demande ce que cache les habits de ton ami, dit l'homme. Tu n'avais jamais remarqué comme ton pote est mignon ?

— C'est pas mon « pote », grogna Kanda. T'as rien de mieux à faire, franchement, que de le mater ?

Allen se retenait d'étrangler celui qu'il ne connaissait pas. Il essayait de garder son calme mais les petits commentaires de l'inconnu l'énervaient de plus en plus.

— J'aurais bien le loisir de voir tout ça par moi-même, lorsqu'il se douchera.

Mais bien sûr ! Fait ça et je te démonte, esprit de malheur !

— Tyki arrête, ordonna Kanda.

— Si tu te faisais chier comme moi, mon cher, tu te rendrais compte qu'il faut profiter du peu de chose qui s'offre à nous. Et comme je suis contraint de rester avec toi pour te protéger… laisse-moi admirer celui-ci. Il est vraiment mignon, ce gosse. C'est un blasphème, que tu ne t'en sois pas rendu compte.

C'en était trop pour Allen. Il se leva d'un bond, et fit face aux deux esprits.

— C'est pas bientôt fini, oui ? Personne ne me regardera sous la douche, quitte à ce que je me lave en maillot de bain, alors barre-toi, esprit de malheur ! T'as rien à faire, ici !

Kanda et Tyki furent si surpris qu'ils observèrent l'Anglais, muets. Ils en étaient tombés sur le cul, pour le coup.